Marie-Hélène Lafon : Histoire de fils et de peinture  

Romancière des familles, attachée par un lien ombilical à la figure du fils Renaudot reçu en 2020 pour le même motif, Marie-Hélène Lafon poursuit son architecture des liens unissant de manière organique les membres d’une même « tribu ». C’est un terme qu’elle emploie volontiers avec deux livres parus en 2023 : Les Sources – incisif point d’orgue de son œuvre où elle ausculte le quotidien d’un foyer sous l’emprise de la violence, et Cézanne (Des toits rouges sur la mer bleue), où se découvre dans une sincérité incandescente, la signification du verbe faire, lorsque celui-ci supplante le verbe créer.  

Dans la suite du Rimbaud de Michon, dont la romancière se sent si proche, ou du Van Gogh d’Artaud, Marie-Hélène Lafon s’engage sur les sentiers ensoleillés de la Provence arpentés par Cézanne, en l’approchant par le biais de la généalogie. Se déliant des considérations grandiloquentes sur la peinture, l’écrivaine tâtonne, rôde autour, part à la recherche du corps du peintre, de ses mouvements, de ses gestes, dans une mosaïque de regards orchestrée en cinq chapitres se focalisant chacun sur un des membres de son entourage. Aussi Cézanne est-il approché depuis la figure de Pissarro – tutélaire pour le peintre –, mais est également compris à travers le prisme de sa mère, de son père, de sa femme Hortense, devenue madame Cézanne, et de son jardinier Vallier, docile et attentif.

Dans ce portrait de l’artiste en contre-jour, Marie-Hélène Lafon exauce les mots empruntés au Cézanne de Ramuz, placés en exergue : « Il me le fallait vivant », et pénètre la pesante matière d’un Cézanne que l’on devine par les contours d’une intimité lourde, écrasée par le poids d’une lignée insondable et d’une vocation irrépressible. C’est à partir de citations présentées comme des interludes, des points d’élan, que dans son Cézanne se répondent le parcours du peintre et la vivacité de l’écrivaine dont l’entreprise est mise à nu : s’esquisse alors l’accomplissement d’une rencontre. Ce texte, traces unies des remous sous-terrains qui agitent les familles et attisent l’écriture, est une ode chirurgicale à ce nœud ardent où les ruminations paysagères se transmuent en destin, pesant.  

« Le creuset des familles, le terreau, la source, que je préfère au mot racines, le pays premier, la litanie des métaphores est sans fin ; on n’a pas besoin d’écrire des romans ni même d’en lire pour savoir, dans son histoire, dans sa mémoire, dans sa peau, dans ses gestes que les familles peuvent être des champs de batailles plus ou moins ouvertes ou larvées, silencieuses et gueulardes. »  

Entrer en « Cézannie » : abords tribaux 

Invoquant dès les premières pages de ses prospections l’ensemble des membres de la famille Cézanne, Marie-Hélène Lafon, « naïvement embarquée en Haute Cézannie », se détourne de l’art poétique. Il s’agit bien d’un texte de généalogie, où l’on découvre un Cézanne, qui, bien sûr, est incompris, ce qui en fait un héros comme un autre. 

C’est au scalpel qu’elle creuse les hiatus d’un peintre qui, le temps de ces quelques pages, est avant tout un père, un mari, un fils.

En ce sens, Marie-Hélène Lafon ne s’est pas trompée : et c’est de cette incompréhension, de cette condition un pas à côté du commun, que l’écrivaine trouve, dans les creux, de quoi faire fiction, c’est-à-dire de quoi faire le récit de ce qui n’est pas tant une trajectoire affirmée qu’une posture fragile. C’est au scalpel qu’elle creuse les hiatus d’un peintre qui, le temps de ces quelques pages, est avant tout un père, un mari, un fils :  Cézanne n’apparaît pas tant sous la lumière d’une postérité taillée dans le temps que sous les traits d’un homme lié à des peines dont sont de droit exempts les grands artistes selon le roman de l’Histoire.  

« Je commence à me trouver plus fort que tous ceux qui m’entourent, et vous savez que la bonne opinion que j’ai sur mon compte n’est venue qu’à bon escient. Elle relit cette phrase de son fils qui lui fait du bien ; […] évidemment qu’il est plus fort que tous les autres, elle le sent depuis toujours, mais elle n’a pas su lui donner la confiance, peut-être parce qu’elle était seule à croire en lui et que son père avait d’autres projets. »  

Qu’il s’agisse de sa mère, qui a mal au ventre quand elle pense aux tourments sentis très tôt à l’idée que « Paul ne saurait vivre comme son père », de la femme de Cézanne qui estime que « les tableaux de son mari ne sont pas finis, ni faits ni à faire », du père de Cézanne résigné face à la vocation « vocation de Paul », l’entourage de Cézanne apparaît d’abord peu enclin à soutenir le peintre.

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Ainsi, le Cézanne tracé par Marie-Hélène Lafon, est perçu et considéré par le biais de ceux qui n’ont eu de cesse de le ramener à l’inéluctable impuissance d’un provincial dont le regard est tourné vers ailleurs. 

L’écrivaine, au cœur de ces brèves, dresse le portrait original d’une famille « qui a cru faire au mieux » mais qui ne put comprendre les déambulations artistiques d’un fils pensé pour une autre vie, ce qui d’une certaine manière fait écho aux thèmes de prédilections de l’autrice qui fait l’essence de ses textes. Avec toujours cette question latente, au cœur de l’écriture : « Que sait-on des couples, que sait-on des familles ? »

Le « chantier » à l’œuvre : plume à cœur ouvert

Mais ce que contient le Cézanne de Marie-Hélène Lafon, qui le distingue de ses romans – sans pour autant leur être étranger –, demeure cette mise à nu de l’écriture et de son processus, ce qu’elle recèle, de qu’elle culmine. Marie-Hélène Lafon, qui affirme dès la première page de l’ouvrage ne pas avoir « la fleur au fusil », nous laisse ainsi percevoir les tenants et aboutissants de ce « chantier », son aspect essentiel ; laissant également comprendre la manière dont l’histoire d’une famille se trouve, avant tout, être l’histoire d’une longue et fertile révélation.

« C’est une ligne de tension haute, essentielle, pour qui se mêle d’écrire, peindre, composer, créer, faire. J’aime placer à cet endroit le modeste et très usé et sempiternel et solide verbe faire, dans toutes ses acceptions. Le verbe créer est trop grand, trop lourd, il hausse le ton et lève le sourcil, il est empesé, il sent la Genèse et crève d’ambition. Donc je fais, je tâche de faire ce que j’ai à faire, à l’intersection cruciale du désir et de la nécessité. »  

De ce dialogue entre le peintre et l’écrivaine, impalpable, ténu, paraissent les conduits opaques de ce qui mène cette dernière à l’établi, où elle fait face à la nécessité d’éclaircir les ombres de Cézanne.

Cézanne peintre, est alors mis en constellation, fait affleurer d’autres figures, provoque d’autres voies que la sienne seule, il faut bien, pour devenir fils, que Marie-Hélène Lafon le fasse fils, Cézanne rejoignant ainsi l’ascendance de ce pays où les ombres de Flaubert et de Joseph ne sont jamais bien loin.  

« Ils eussent pu s’envisager, se flairer, Flaubert et Cézanne ; sans doute eussent-ils gardé leurs distances, trop empêchés, chacun à leur façon, pour faire autrement, alors qu’il est si tentant de les emmêler pour les siècles des siècles, l’un qui se sent déjà très vieux et l’autre qui n’est plus tout à fait jeune, le dégarni colossal et le brun nerveux, […], voués sous l’égide des mères au long travail de la langue ou de la peinture, dévorés par, engloutis dans, justifiés d’être au monde par lui. »  

Dans l’intensité d’origines à atteindre, Marie-Hélène Lafon se livre, en clair-obscur de Cézanne, de ses présences et de ses ombres, sur les amplitudes irrésolues d’où surgissent les éclats de cette  « matière prolixe » qui amène à l’écriture. 

« On ne sait pas comment les mots et les choses font leur chemin et leur travail en nous, je ne sais pas. C’est long, c’est tortueux, opaque et têtu » : des confidences intestines à étreindre se maintient, lucide, l’héritage de ces mots à saisir, de ces choses à élucider, de cette énigme à répondre.  

« Aller au paysage » : Cézanne et la persistance du geste de peindre 

« On n’épuise pas Cézanne, on ne l’épuise pas, il résiste, on l’effleure, il glisse, il disparaît dans le sous-bois. On l’espère. On l’attend. » Et si toute l’entreprise de Marie-Hélène Lafon n’était-elle pas, simplement, la quête d’un corps à empoigner, d’une température à prendre. Des sous-bois au : « vif du motif », d’un pays offrant « toujours matière à peinture dans ce que la lumière, le vent, les saisons font au paysage », Cézanne apparaît « en immersion » ; il va au paysage. C’est dans la « viande », terme familier à Marie-Hélène Lafon, que l’écriture rend le peintre aux courbes d’une terre où l’on cherche la peinture, à corps perdu.  

« Le monde est hirsute, il est offert, il se refuse, il galope, il s’écartèle, il suinte, il sue, il renâcle.  On le prend comme il est, on n’a pas le choix, on s’appelle Paul Cézanne et on va tout réinventer. » 

« J’appelle paysage le corps des pays et aller au paysage, quand on s’appelle Paul Cézanne, c’est aller au corps-à-corps, engager tout le corps » : voilà là la jonction où finalement, Cézanne est devenu écriture, tout comme la Provence qu’il a épousée, sous son regard : « difficile à saisir, frontal et mobile à la fois, affolé de l’intérieur mais pas fuyant », qui compose sa peinture. Dans cette attention portée à l’allure sensible du peintre, qui : « fait paysage », « rocaille », « caverne », « éclate », Marie-Hélène Lafon fait de Cézanne le modèle hiératique, bien que profane, d’un pèlerinage au cœur des « sables mouvants » (le terme est de Claude Simon, dans son discours de réception du prix Nobel, cité par l’écrivaine) d’une vie passée à apprivoiser « la source de la lumière ».  

• Marie-Hélène Lafon, Cézanne. Des toits rouges sur la mer bleue, Flammarion, 2023.


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