La Voie cruelle, ou la vie réelle d’Ella Maillart

Mary Wollstonecraft, Nelly Bly, Gertrude Bell, Alexandre David-Néel, Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach, Helen Lloyd,… La liste est longue, leurs périples plus vastes encore. C’est la voie de deux de ces écrivaines aventurières que vous vous apprêtez à suivre. Parties en Ford de Suisse jusqu’en Afghanistan, juste avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate, elles déroulent sur des kilomètres de routes cabossées les profondeurs de l’âme humaine. Cet article revient notamment sur la trajectoire extraordinaire d’Ella Maillart qui désire s’éloigner de l’Europe vieillissante pour s’élancer à la découverte de régions lointaines.

Mais je commençais à découvrir ce que l’avenir
ne ferait que confirmer : pour la première fois,
le voyage dans le monde objectif ne parvenait plus
à me captiver entièrement. Car le monde est moins réel
que ce qui active notre vie intérieure.
Ella Maillart, La Voie cruelle

Les yeux mi-clos, la tête renversée en arrière, la sainte se pâme dans un froissement blanc. Sa bouche exhale un souffle divin. Traversée, Thérèse d’Avila vient de connaître une parfaite extase ; sortie d’elle-même, elle s’élève de son château intérieur. Face aux « conquérants des Amériques », la carmélite oppose une « aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres » : la conquête d’un monde toujours jeune ; la conquête de soi. « Osez me suivre et vous verrez ! » lance-t-elle aux incrédules. Au début du XVIe siècle, dans l’Europe des « Grandes découvertes », deux voies contradictoires se risquent à des explorations également qualifiées de « nouvelles ». L’une mène à la découverte aveugle de contrées inconnues ; l’autre guide vers les charmes d’une clôture éternelle, rythmée par la contemplation. L’une est horizontale et mobile, l’autre, verticale et placide.

Quelques temps plus tard, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale et loin d’une Europe vieillissante qu’elle estime rongée par la violence, Ella Maillart (1903-1997) emprunte ce qu’elle nomme La Voie cruelle dans son plus beau livre ; un trajet en Ford qui les conduit, avec son amie et compatriote suisse Annemarie Schwarzenbach, jusqu’aux déserts afghans. Ella Maillart place ce récit sous l’égide de Thérèse d’Avila, qu’elle cite en exergue, et plus généralement de tous les grands mystiques. Nul Christophe Colomb ni grand aventurier n’inspirent cette œuvre initiatique, où jouissance et souffrance s’entrelacent. E. Maillart s’y voue tout entière à la quête de l’âme ; avec pour promesse à Annemarie Schwarzenbach, surnommée « l’ange déchu », que « sur la surface de la terre, là où j’ai déjà voyagé, je retrouverai le chemin qu’il nous faut suivre ; et intérieurement, où dès longtemps je me pose des questions semblables aux vôtres, que le peu que j’ai trouvé puisse vous aider à vivre jusqu’à ce que vous trouviez ce qu’il faut trouver par soi-même ! » (Maillart, 2001, p.27). Suivons la voie. 

Ainsi grandit « Kini »

Adolescente, Ella Maillart a fait sien l’horizon infini des grands navigateurs. Avec Hermine de Saussure, qu’elle surnomme « Miette », Ella, ou « Kini », quitte les eaux faussement tranquilles du lac Léman pour de fugaces mais lumineuses navigations en Méditerranée. Elle se lie d’amitié avec Alain Gerbault, rêve d’une traversée en solitaire de l’Atlantique, avant d’abandonner, quelques années plus tard, cette vie de « vagabonde des mers ». Championne de ski, entraîneuse de l’équipe suisse de hockey féminin, Ella slalome entre les petits boulots, ne s’attache à rien de figé. Ce n’est qu’en 1930 que sa vie prend un de ces détours qui la rendront fameuse, lorsqu’elle se rend à Moscou, pour rédiger un reportage sur la jeunesse post-révolutionnaire. Dorénavant, chaque voyage exige sa rétribution en mots, gage d’une liberté totale. D’un second périple en Asie centrale, Ella Maillart fait jaillir à marches envolées Des Monts célestes aux Sables rouges. Et s’éprend du mode de vie nomade. À son retour en Europe, sa renommée gagne en envergure ; les journaux se saisissent de ses pas. Envoyée en Mandchourie en 1934 pour couvrir l’invasion japonaise, elle se décide à gagner le Xinjiang (Turkestan chinois) en compagnie de Peter Fleming, alors reporter pour le Times. Leur périlleux itinéraire les conduit de Pékin à Srinagar au Cachemire, au cours de sept mois de petit trot et de tsamba absorbée en hâte. Ils y sillonnent des Oasis interdites, fidèlement décrites, ou plutôt retranscrites dans un livre publié en 1936, pour que rien ne soit oublié de cette région refoulée, où chaque vide vous comble. Irrémédiablement attirée par l’Asie, Ella Maillart parcourt la Turquie, l’Inde, l’Iran et l’Afghanistan pendant deux ans, et raconte avec minutie ses expéditions dans de nombreux reportages. Mais il lui manque quelque chose ; courir d’une contrée à une autre ne suffit qu’à « tuer le temps » (Maillart, 2001, p. 262). 

Bourlinguez avec Nicolas Bouvier

Vers l’Orient : fuites horizontales 

En 1939, Ella installe sa pensée comme une tente hors de cette Europe qui a fini selon elle par « dérailler » : « Sans doute la connaissance de soi peut être acquise n’importe où ; mais j’étais trop faible ou trop bête pour échapper à la contagion des révoltes, des paniques, des militarismes et de la manie de faire des plans qui enfiévrait l’Europe. En Occident, tout le monde semblait être aussi égaré que moi-même, pourquoi ne pas aller vers l’Orient ? » (Maillart, 2001, p.59). Elle s’intéresse alors de près à l’ethnographie ; et porte son regard vers une tribu montagnarde afghane. Ella veut saisir le monde à sa source vive, voir et apprendre. Pourtant habituée et même attachée aux voyages en solitaire, elle accepte de partir avec Annemarie Schwarzenbach, dans l’espoir avoué de sauver sa jeune amie de ses addictions à la drogue. Son remède ? La route. Sa compatriote suisse dispose justement d’une Ford rutilante, qu’elle se propose de conduire la majeure partie du temps jusqu’à Kaboul. Les deux femmes nouent alors un pacte tacite : elles doivent, par ce voyage, « devenir enfin des êtres conscients, capables de répondre d’eux-mêmes » (Maillart, 2001, p.26).

L’appel de l’Orient motive leur fuite hors d’Europe. Il n’y a pas de sens alternatif. Aucun retour en arrière n’est possible ; leur départ s’apparente à un sauvetage personnel face à l’implosion des valeurs collectives : « Loin d’une tremblante et fiévreuse Europe, je voulais simplement tourner mes regards en moi-même » (Maillart, 2001, p. 58). Elles trouveront, dans une région désertique d’Asie centrale, la source d’une énergie vitale, parce que puisée dans une nudité totale. Tout au long de leur voyage, Ella s’efforce de troquer son origine arbitraire pour une révélation choisie : « Nous étions au cœur d’un vieux, très vieux monde. […] Dans ce grand espace vide, il y avait à ce moment moi-même et la terre, et nous formions une paire d’amis s’entendant bien. Réduit à l’essentiel, le monde n’avait pas grand-chose à m’offrir […] Rien de trop, et presque rien du tout » (Maillart, 2001, p. 273). Chaque paysage parcouru lui permet de se réfugier dans l’infini de l’immédiateté.

Chaque paysage parcouru lui permet de se réfugier dans l’infini de l’immédiateté.

Ella Maillart fait barricade, par son récit, aux nouvelles venues d’un autre temps, d’un autre espace. Ce qui frappe de prime abord, lorsqu’on parcourt La Voie cruelle, c’est le mouvement vagabond de l’écriture, qui semble couler sans obstacles, avec la ferveur naïve selon laquelle on pourrait encore, au début du XXe siècle, couper les ponts, saborder les regards en arrière ; oublier les tragédies de l’histoire. Les échos inquiétants qui arrivent par bribes au fil de leur traversée s’étiolent petit à petit dans la narration. Une fois passée l’Autriche, où elles croisent un maître d’école nazi, chaque kilomètre est une tentative de réparation du monde, de déplacement de son centre de gravité. Laconique, Ella Maillart apprend à Kaboul, au terme de leur périple, que l’engrenage du conflit est enclenché : « Puis la guerre éclata dans la lointaine Europe » (Maillart, 2001, p. 293). Pourtant pas si lointaine, puisque cette guerre lui ferme les portes du Kafiristan (l’actuel Nouristan), où elle s’apprêtait à vivre en ethnographe.

Ella Maillart (de dos) parlant avec des nomades afghans, photographie d’Annemarie Schwarzenbach, 1939-1940.

Toutefois, Ella Maillart ne cède jamais à la tentation d’un détachement radical vis-à-vis de ce qu’elle quitte sciemment : une civilisation occidentale qualifiée de « matérialiste » : « Cette attitude des Asiatiques est en réalité une réaction inévitable provoquée par la condescendance avec laquelle l’Occidental apporte à l’Orient son progrès mécanique, comme si celui-ci était une religion révélée donnant la clé de tous les problèmes » (Maillart, 2001, p. 119).  Et ne tombe pas, à l’inverse, dans une vision stéréotypée des pays parcourus. Elle reste attentive à saluer chaque rencontre plutôt qu’à se gorger de préjugés. En un mot, elle nous laisse le privilège de l’étonnement. La voyageuse suisse ne serait pas la première, pourtant, à avoir imaginé l’Orient comme une terre où l’ignorance est synonyme d’innocence. S’il est vrai que, dans sa recherche d’un Afghanistan encore vierge des influences occidentales, Ella Maillart souhaite comprendre « la cause profonde de notre instabilité », afin d’apprendre comment ses contemporains ont « cessé d’apprendre à vivre en accord avec leur cœur » (Maillart, 2001, p. 177), on ne peut la ranger parmi les écrivains orientalistes, au sens que leur donne Edward Saïd quarante ans plus tard. Son récit se montre trop plein de franchises et d’hésitations, trop saturé de détails parfois, ne s’accordant aucuns raccourcis évidents ou effets superflus pour en relever le pittoresque. Lorsqu’elle s’émerveille de la splendeur de la ville sainte Mechhed, en Iran, et qu’elle commente l’émotion des pèlerins, l’idée qu’elle agit avec une neutralité malvenue la heurte soudain : « Ce devait être le plus grand moment de leur vie, un instant pendant lequel, miraculeusement, ils allaient au-delà d’eux-mêmes. Qui donc étais-je pour les scruter ainsi ? » (Maillart, 2001, p. 171). En narratrice appliquée et précise, elle ne tisse pas les fantasmes aventuriers d’un Pierre Loti, jamais, non plus, ne grandit sa stature, ni se permet d’effusions trop personnelles. Ella Maillart tente de rester, de bout en bout, la plus proche possible de ce qu’elle percevait, au moment où elle le vivait. Et nombreuses sont les pages qui ont la grâce des premiers instants.

Creuser en soi, ordonner le chaos

À la question que lui pose le célèbre psychiatre Carl Gustav Jung lorsqu’elle lui rend visite à Zürich, « Pourquoi voyagez-vous ? », Ella Maillart s’entend lui répondre : « Pour trouver ceux qui savent vivre encore en paix » (Maillart, 2001, p. 34). De fait, dans La Voie cruelle, la jeune femme amorce un tournant crucial, celui de la recherche de la paix intérieure, auprès de maîtres spirituels indiens (Maillart, 2001, p. 58). L’excursion géographique en Asie relève du prétexte pour une incursion psychologique. Ces deux pendants irréconciliables que sont le dedans et le dehors, l’intériorité de l’âme et la réalité extérieure, entrent en rivalité dans ce récit jusqu’à se fondre l’un dans l’autre. Pour que du chaos naisse la paix. 

Lors de sa dernière rencontre avec Annemarie Schwarzenbach, venue lui rendre visite en Inde quelques mois après son départ de Kaboul, se dessine, plus nettement que jamais, l’embranchement invisible qui va séparer pour un temps les deux voyageuses. À ce moment-là, Schwarzenbach ne veut pas tourner le dos à l’Europe en guerre. Son rôle d’écrivain, qu’Ella Maillard place au-dessus de toutes les autres considérations de son existence, lui intime d’être utile en combattant, chez elle, l’idéologie nazie : « Je ne peux pas rester ici pendant qu’ils souffrent là-bas. J’appartiens à là-bas. » Il est nécessaire de réconcilier la figure du poète et du journaliste ; le lyrisme doit s’accorder aux circonstances, aussi terribles soient-elles. Ella se refuse à cet appel jugé morbide : « Si je rentrais maintenant, je serais tout aussi désespérée qu’autrefois. J’aurais toujours l’oreille tendue vers le pas qui pourrait s’approcher, attendant toujours que quelque chose vienne à moi du dehors ! ». Il lui faut s’ancrer au-dedans d’elle-même, puisqu’elle ne se sent appartenir à nulle part.

Autoportrait d’Annemarie Schwarzenbach

C’est qu’auparavant, Ella n’a cessé de soumettre son regard à la réalité qui l’entoure. Lorsqu’on parcourt ses premiers écrits, on est frappé par son effacement total devant la chronologie des lieux. Dans Oasis interdites, jamais ou presque, elle n’intervient dans le déroulement de son voyage avec Peter Fleming : elle se laisse entièrement traverser par la route devant elle. On ne connaît pas la jeune Ella, comme si elle avait souhaité, au cours de ses années de reportage qui font office de gagne-pain, laisser libre champ à l’identification de ses lecteurs. La Voie cruelle lui permet, enfin, de prononcer le vœu d’une connaissance d’elle-même. Un vœu exclusif et brutal : « Et qu’aurait-dit Nicole si je lui avais avoué que mon vœu suprême était de me débarrasser de mon moi fatigant, de mes désirs toujours changeants et presque toujours dénués de sagesse ? Je ne voulais pas le faire en me tuant, ou en me jetant à corps perdu d’une contrée dans une autre comme je l’avais fait jusqu’ici ; […]. Il doit y avoir un procédé moins sentimental qui atteigne le même but, un moyen rationnel de percer cet ego ou encore de le transmuer. » (Maillart, 2001, p. 180). 

La différence flagrante qui affleure entre les deux jeunes femmes tient ainsi dans leur rapport à l’écriture, comme initiation ou prolongation du voyage. Annemarie Schwarzenbach, en romantique tardive, projette son ego dans tout ce qui l’entoure. Chacun de ses textes, y compris les articles voulus les plus neutres possibles, témoignent de cette dilatation lyrique si étrangère à sa compagne de route, qui la dépeint ainsi : « Elle était un poète se mouvant parmi des idées qui naissaient et vivaient au gré de son imagination, son humeur transformant le monde » (Maillart, 2001, p. 130). Pour complaire à la demande des journaux dans lesquels elle publie ses reportages, Schwarzenbach cherche à se défaire d’un moi éreintant et trompeur. Mais elle n’y parvient jamais tout à fait, sans cesse rappelée à l’instabilité de ses émotions. Chaque départ ouvre vers une nouvelle aurore sensuelle, qui floute l’espace et le temps : « J’ai tout oublié, même la dernière heure. Laisse-moi seulement ouvrir les yeux à l’impétueuse rencontre… » (Scwharzenbach, 2019, p. 22). L’absolu qui aiguille le voyageur comme l’écrivain, réside dans cette rencontre extrême entre le monde et soi. Une tension toujours proche de la séparation pour Annemarie, guettée par l’oubli et l’impossibilité à nommer : « Je n’ai pas appris grand-chose de nouveau, mais j’ai tout vu, tout vécu dans ma chair – et au cœur même des contrées désertiques du Lataband, je n’ai ressenti que la douleur figée des adieux. » (Scwharzenbach, 2019, p.139).

Cette tension se révèle dans une des principales réflexions menées dans La Voie cruelle : le rôle de la souffrance pour vivre en pleine conscience. Ressent-on avec davantage de lucidité ce qui nous arrive quand on souffre ? Annemarie Schwarzenbach nous répondrait que oui : « Je crois que la souffrance (non pas la « catastrophe ») est la condition même pour tout ce que je saurai faire de ma vie ou mon talent. » (Scwharzenbach, 2019, p. 183) Cette déclaration fait curieusement écho à une phrase citée par Ella Maillart, issue de La Montagne magique de Thomas Mann : « La vie peut s’accomplir sur deux chemins : l’un est ordinaire, simple et direct. L’autre est pénible, il conduit au-delà de la mort, et c’est la voie géniale » (Maillart, 2001, p. 126). Rappelons à cet égard qu’Annemarie Schwarzenbach était l’amie intime des enfants de Thomas Mann, Erika et Klaus. Voie géniale ou voie cruelle ? Ella Maillart ne rompt cette oscillation que dans les toutes dernières pages du livre. Alors, viennent se résoudre leurs incompréhensions mutuelles. Si son amie vénère la souffrance, pour ce qu’elle lui apporte d’intensité créative, ce n’est pas sous l’effet d’un masochisme délétère, du moins dans les deux dernières années de sa vie. Par l’expérience de la souffrance, si intimement liée à la jouissance, Annemarie Schwarzenbach contrevient aux exigences de son ego. Elle s’anéantit elle-même au dehors, pour se trouver ailleurs. Souffrir, c’est sentir autrement ; en un mot, c’est voyager vraiment. Le dernier chemin emprunté par Schwarzenbach, elle dont le nom allemand signifie « ruisseau noir », finit par la porter loin du « monde extérieur », qu’elle qualifie de « fausse réalité » ; vers son essence humaine, son propre centre intérieur.

Écrire pour deux

La liberté acquise par Ella Maillart et Annemarie Schwarzenbach est d’un ordre spirituel. Dans l’habitacle de leur Ford et sur les routes cahoteuses d’Asie, elles ont, chacune de leur côté, révélé la meilleure part d’elles-mêmes. Celle qui, douloureuse et inévitable, les a poussées vers une solitude totale. Ella n’est pas parvenue à honorer leur pacte : elle n’a pas pu sauver son amie de la drogue. Comment aurait-elle pu la sauver d’elle-même ? Mais elle veut croire qu’Annemarie a su trouver, avant sa mort, sa propre « vérité », s’émancipant de son « désir fatal de tuer la vie ». La Voie cruelle se clôt sur un télégramme : « Christina [Annemarie Schwarzenbach] morte paisiblement 15 novembre 1942 suite accident bicyclette ». Parties ensemble, mais restée seule ; Ella Maillart doit refaire le chemin en sens inverse, parler pour deux. Malgré les décombres de la guerre et les lettres brûlées.

Une des leçons à retenir de ce périple, c’est que nous demeurons toujours seuls en voyage, du moins lorsqu’on s’efforce de tout son être à voyager.

Une des leçons à retenir de ce périple, c’est que nous demeurons toujours seuls en voyage, du moins lorsqu’on s’efforce de tout son être à voyager. Le livre s’achève sur une lumineuse impasse : on ne peut se détourner de sa voie intérieure, même entouré, même à des milliers de kilomètres de chez soi. L’absence de Christina, son silence, donnent à La Voie cruelle valeur de rédemption. Ella Maillart y guérit de sa culpabilité, restaure sa faute, accepte d’oublier. Les derniers mots du livre s’adressent à son amie disparue :

Lorsque la nouvelle de votre mort m’a frappée comme une imposture, ma pensée a repris le chemin que nous parcourûmes ensemble. Et lentement, avec peine, le nombre de ces pages a grandi. Même si votre évocation n’y est pas apparente, vous êtes présente dans chacune d’elles ; chacune est un reflet du tourment et du remords qui m’attachèrent à vos pas. […] Puissent ces pages m’aider à me rappeler que c’est seulement en exigeant tout que nous pouvons espérer obtenir ce sans quoi, disions-nous, la vie ne vaut pas d’être vécue. (Maillart, 2001, p. 313) Nous sommes aussi seuls en écrivant. Je n’ai pu m’empêcher de lire d’abord La Voie cruelle à la recherche d’Annemarie Schwarzenbach, figure androgyne, fascinante dans sa révolte comme dans sa décadence. Je la voyais comme une sorte de comète sombre aux côtés d’Ella Maillart, dont la stabilité radieuse et presque trop limpide ne pouvait procurer un égal vertige. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence. Ce n’est pas « l’ange déchu » qui conduit sur ce chemin à rebours. Il a laissé le volant aux inquiétudes et aux pensées d’une autre. Dans ce texte si plein de pudeur, Ella Maillart fouille, ravive des blessures anciennes, tente de ressaisir les mots qui lui ont manqué et lui manquent toujours. En 1947, lorsque paraît ce livre à deux voix, la voyageuse est devenue écrivain.

  • MAILLART, Ella, Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase, préface de Michel Tatu, 2017, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot / Voyageurs ». 
  • MAILLART, Ella, La Voie cruelle. Deux Femmes, une Ford vers l’Afghanistan, Payot, 2001.
  • MAILLART, Ella. Des monts Célestes aux sables Rouges, 2006, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot / Voyageurs ». 
  • MAILLART, Ella. Oasis interdites. De Pékin au Cachemire. Une femme à travers l’Asie centrale en 1935, préface de Nicolas Bouvier, 2002, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot / Voyageurs ». 


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