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Fabrice Hadjadj : « Il nous reste à réinventer le légendaire »

Perte de sens, crise écologique, déclin de la religion ou encore chute du progressisme, la post-modernité que nous vivons ne manque pas de défis à relever. Anarchiste durant son adolescence, Fabrice Hadjadj se convertit au catholicisme à 28 ans. Auteur de Réussir sa mort et de La foi des démons, l’auteur revient sur ces enjeux contemporains pour Zone Critique.

Votre œuvre est double : elle se décline sous la forme d’essais et de pièces de théâtre. Vous  avez également publié une trilogie à la Tolkien, L’Attrape-Malheur. Y a-t-il un lien entre ce dédoublement de votre style et votre conception de la postmodernité ?

La fin de la modernité, c’est la fin des grands récits, comme l’explique Jean-François Lyotard. Et pourtant, ces récits, nous en avons cruellement besoin : preuve en est notre addiction à Netflix et autres Canal, jusqu’à nous identifier aux plus niais des sitcoms. Notre vie est faite d’événements et non de dialectique, elle est un théâtre et non un théorème. Elle appelle, pour dégager son sens, non seulement des concepts ou des préceptes, mais des grilles de lecture narratives.

À partir du moment où nous ne pouvons plus croire aux récits progressistes et matérialistes de la modernité, il nous reste à retrouver ou à réinventer le légendaire. Le mot legenda, par-delà faits et fictions, désigne « ce qu’il faut lire » pour apprendre à lire ou relire les événements de notre existence. Vous savez que d’après Cicéron, c’est de ce verbe, « relire », relegere, que vient le mot « religion », laquelle s’oppose selon lui à la « superstition ». L’homme religieux est celui qui relit son héritage, dans une perspective d’appropriation critique. Tout ce que j’écris essaie de contribuer à une telle relecture. Mes pièces de théâtre ont toute une dimension légendaire, soit mythique (Pasiphaé, Le retour d’Hercule…), soit biblique (Gabbatha, Massacre des innocents, Jeanne et les posthumains…).

Quand l’horizon de la grande histoire semble être barré, il faut puiser à ces vieilles grilles, lesquelles portent une lumière d’ailleurs, capable de déchirer les ténèbres du monde. C’est le cas du conte, notamment. Son début dit la contingence de toute destinée : « Il était une fois… », seulement une fois… Et sa fin a toujours un caractère eschatologique, ne serait-ce qu’avec le « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Le mariage, dans la réalité, est toujours une épreuve, et la famille nombreuse, une multiplication des joies, sans doute, mais aussi des drames. Dire « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », c’est en appeler à une béatitude surnaturelle, mais aussi croire que ça vaut encore le coup, malgré la mort et l’injustice, que c’est même héroïque d’avoir des enfants. La sagesse narrative du conte ouvre une espérance, selon ce que je nommerais un « réalisme spirituel ». Il ne s’agit pas de fuir le réel, mais de l’accueillir par le haut, de manière « apocalyptique », c’est-à-dire selon une révélation qui se fait au milieu de la catastrophe, et de retrouver, malgré le malheur des temps, un désir d’agir, de chanter, alors même que les lendemains déchantent. Même Céline s’en est rendu compte et s’est rendu au conte, traînant partout avec lui sa Légende du roi Krogold comme un talisman : « Dans tout ce cataclysme, que faire de la réalité ? »     

Louis-Ferdinand Céline : ce fameux Krogold que l’on n’attendait plus  

Un de vos ouvrages se nomme La profondeur des sexes. En quoi une mystique de la chair peut-elle nous faire retrouver le chemin du ciel ?

Vous associez les titres de deux livres : La terre, chemin du ciel et La profondeur des sexes, pour une mystique de la chair, et vous avez raison d’y voir un souci analogue, qui traverse tous mes travaux (et mes loisirs). S’il fallait le résumer à un principe, ce serait peut-être : « Plus c’est spirituel, plus c’est charnel » ou « Plus c’est céleste, plus c’est terrestre ». Cela renvoie à un adage de Thomas d’Aquin : « La grâce ne détruit pas la nature, mais l’accomplit » ; et aussi – antérieurement dans mon itinéraire – à une affirmation de Nietzsche : « Le corps est une grande raison, une pluralité qui n’a qu’un sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger. »

Ce qui définit nos temps numériques, c’est la désincarnation. Les libertins y sont des puritains : ils détestent la chair dans son donné naturel, avec sa langue maternelle, ses mains laborieuses, son sexe dont la fécondité assume la faiblesse et la mortalité. Nos soi-disant matérialistes sont à la vérité des spiritualistes en diable : ils n’ont plus aucun rapport aux matériaux, dans le geste artisanal, ils prétendent à une position souveraine, de pure conscience qui consomme à sa guise un monde débité en marchandises.

Ce qui définit nos temps numériques, c’est la désincarnation.

Ce que j’ai essayé de montrer, c’est qu’on perdait toujours en même temps l’esprit et la matière. Les bâtisseurs de cathédrale étaient des maçons robustes et avaient foi en Dieu. Les surfeurs de la « fluidité » s’évadent dans un demi-monde, avec une demi-science et un demi-corps. Je pense à une parole de Chatov dans Les Démons de Dostoïevski : « La demi-science est un despote, comme il n’y en a jamais encore eu jusqu’à nos jours. Un despote qui a ses prêtres et ses esclaves, un despote devant qui tout s’est prosterné avec un amour et une superstition jusqu’alors inconcevables, devant qui la science elle-même tremble et pour qui, honteusement, elle a toutes les complaisances. »    

À propos de démons, vous avez écrit un essai intitulé La Foi des démons ou l’athéisme dépassé. Pourriez-vous nous dire en quoi l’athéisme est dépassé aujourd’hui ?

Je parlais dans ce livre d’un dépassement de l’athéisme en mal. Souvent, dans la modernité, les chrétiens ont cru que le grand problème c’étaient les athées et les luxurieux. Or, l’idée qu’il y a des démons nous incite à admettre que les plus mauvais esprits n’ont aucun doute sur l’existence de Dieu ni sur la vérité des dogmes catholiques, et qu’ils sont entièrement dénués de chair et donc des tentations de la chair. L’objet de ce livre consistait à tirer les conséquences d’une telle idée. Et à faire voir, en sens inverse, que Nietzsche est le plus implacable critique de l’athéisme. Lorsqu’il déclare que « Dieu est mort » en Europe, comme on établit un constat, et non comme on brandit un drapeau, il remarque aussi que les Européens ne sont pas à la hauteur d’un tel assassinat.  

Pour ce qui est du « bel aujourd’hui » et de son « coup d’aile ivre », il n’est pas difficile de faire état d’un « retour du religieux dans l’espace public ». À vrai dire, tous les hommes croient en Dieu, ou plutôt, sitôt qu’ils ne croient plus en un Dieu transcendant, ils se fabriquent des petits dieux sur mesure, ce qu’on appelle aussi des idoles. Il ne faut pas demander à quelqu’un : « Est-ce que tu crois en Dieu ? », d’autant qu’il peut mettre sous ce vocable n’importe quel bouche-trou. Il faut lui demander : « Qu’est-ce qui te pousse à te lever le matin ? » Cela peut être le PSG, le speed dating, les collections de timbres, la série Friends, l’antisémitisme (très bon, le Juif, pour mobiliser les passions)La voilà ta lumière… Est-ce qu’elle va t’éclairer dans la détresse ? Et surtout, est-elle assez forte pour t’éclairer sur ta détresse, sur toi-même et le cloaque de ton âme ?   

La perte de la chair, que vous dénoncez, coïncide avec la crise de la paternité que connaît l’Occident. Qu’est-ce que le fait d’être père représente pour vous ?

J’ai dix enfants, et je dois avouer que je n’ai jamais voulu être père. Peut-être que j’ai manqué trop de cours de S.V.T. Il se trouve que ma femme et moi, nous nous aimons à fond, sans préservation ni contre-nature, et voilà qu’un polichinelle surgit, neuf mois plus tard, lequel aurait de toutes façons déjoué nos plans quand même nous l’eussions attendu.

À vrai dire, tous les hommes croient en Dieu, ou plutôt, sitôt qu’ils ne croient plus en un Dieu transcendant, ils se fabriquent des petits dieux sur mesure, ce qu’on appelle aussi des idoles.

Et voilà ce que je découvre dans cette paternité à la dixième puissance : une entrée dans l’aventure, une relance du drame, le fait d’une providence plus vive que nos programmes. Non seulement mes enfants m’ouvrent à un avenir véritable, au-delà de mes projections et de ma propre durée individuelle, m’investissant par là d’une responsabilité inimaginable ; mais, surtout, ils me permettent de tenir parole, ce qu’on appelle aussi « la transmission » – que j’appellerais plutôt la fidélité à la promesse, et qui marche à rebours de ce que l’on se représente habituellement.

Ce n’est pas qu’on disposerait d’un patrimoine qu’il s’agirait de refourguer à son dauphin, c’est plutôt que nous sommes face à tel visage vulnérable, avec ses questions à la fois naïves et radicales, du genre : « Pourquoi est-ce que je suis né ? » Si bien qu’on doit reconsidérer tout ce qui encombre notre bagage, et voir s’il s’y trouve quelque chose comme un petit bout de sagesse, quelques belles et fortes histoires, comme celle de l’Évangile, pour être un peu au niveau de l’abîme qui s’ouvre par la petite bouche rose.

Mais les Européens ne font plus d’enfants… au nom des générations futures. Leur patrimoine est trop lourd, les géants sont sur les épaules des nains, alors ils ont décidé de régler la question en se préoccupant avant tout d’avortement et d’euthanasie.

C’est que le généalogique s’oppose au technologique, comme la surprise à la prise. Le technologique vise à fabriquer des objets compétitifs et adaptés, et il s’invente avec le néo-darwinisme un livre de la Genèse qui lui correspond, où toute l’histoire des vivants est vue à partir du modèle du marché libéral, où tout n’est qu’affaire de concurrence et de sélection du plus apte. Le généalogique consent à transmettre une vie à laquelle il ne comprend pas grand-chose, renouvelant le miracle et la misère, jusqu’à la fin du monde, et au-delà…

Ou, si vous préférez, pour le dire avec une terminologie qui vous est familière, le technologique se crispe sur sa zone de contrôle, tandis que le généalogique ne cesse d’étendre la zone critique.  


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Commentaires

Une réponse à “Fabrice Hadjadj : « Il nous reste à réinventer le légendaire »”

  1. Avatar de Mathias Lair Liaudet
    Mathias Lair Liaudet

    Oui, cela sent très fort la calotte. En guise de modernité, nous voilà revenus au Moyen âge. Rappelons-nous : hier comme aujourd’hui, les religions sont les plus grandes meurtrières qui soient. S’il vous plait : Mehr Licht !, comme dit Goethe.

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