Mes paupières sont noircies par les années d’excès. Si je ferme les yeux sous le soleil de juin, ils me brûlent.
Chez moi, il fait très chaud. Début de l’été à Bordeaux. Suées terribles en montant les trois étages du vieux bâtiment où je vis. Je pénètre l’appartement, mon chat m’attend derrière la porte. Il miaule et vient se frotter machinalement contre mes jambes. Sensation de réconfort, de sécurité. Dix-sept heures. J’ôte mon tee-shirt, ouvre mes fenêtres, j’entends la rue : sa mollesse et ses klaxons, les gens qui rient… Je m’effondre dans le canapé, allume la T.V et baisse le son au maximum. D’un geste vif, je presse la touche espace du PC pour lancer Lou Reed. Dès les premières notes acides de la guitare de « Vicious », je m’envole avec lui.
C’est là que je sors de mon sac mes pompes, l’eau et les gamelles. Un briquet, de ma poche, et quelques gélules de morphine. Je les ouvre et les verse dans le petit récipient en aluminium.
Il suffit de rajouter 5 centilitres d’eau, de chauffer pour extraire le nectar.
Je prépare le mélange, en attendant Dan. Je sais qu’il va aimer cela. Deux « strong-beer » dans les gencives. C’est comme mon petit déjeuner.
L’eau bout, les 200 mg de sulfate de morphine se dissolvent lentement en formant comme des petits nuages dans l’eau. Je filtre et injecte direct dans le bras gauche, pile dans cette étoile tatouée à la saignée du bras.
Une douce vague de chaleur percute mon bras, comme le dard d’une guêpe bienfaisante. La vague se répand dans mes jambes, dans mon ventre, dans ma tête. Elle me prend tout entier. Mon chat me regarde d’un œil interrogateur. MAINTENANT, je vais pouvoir m’occuper de lui, le nourrir.
Je me pose quelques questions sur l’amour. La drogue est en moi maintenant, et je suis tout à elle. Les problèmes de la vie s’estompent dans mes veines, s’évacuent dans ma sueur et coulent en grosses gouttes amères sur mes tempes, mouillant mes cheveux… Plus rien ne compte.
La sonnette retentit et me tire de ma torpeur. C’est Dan. J’actionne l’interphone et entre-ouvre la porte. Il monte, passe la porte et ne parvient pas à retenir son large sourire. Les drogués ont ça en commun, une sorte de sixième sens. Un flair. Ou bien alors c’est juste que chaque camé reconnait par cœur le visage de son frère de misère.
Il me gratifie d’un « ça va Coco ? ».
Il est splendide, beaucoup trop. Vingt ans, un mètre quatre vingt de métissage Franco-Asiatique. Une beauté violente. Des vêtements sombres, des bottes, et son pull-over est rentré dans son jeans. On le croirait sorti des bas-fonds des années 80. Je suis jaloux de lui, mais je l’aime.
Qu’est-ce que j’y peux ? De toute façon, que ce soit amis ou maîtresses, j’ai toujours eu besoin d’admirer pour aimer.
Il a la délicatesse de ne pas me brancher directement sur la morphine, et me laisse le temps de débiter quelques banalités, alors qu’il ne pense qu’à ça. Nous sommes des junkies.
— T’as des pompes ? Que je lui fais.
— Ouais t’inquiète !
L’envie lui dévore les yeux, et son sourire avale son visage entier. Ça lui fait plaisir, Et moi, ça me fait plaisir… de lui faire plaisir. Certains trouveront ça pathétique sans doute. Mais que pourrions-nous faire d’autres : sortir dans les rues pour « rencontrer des gens » ? Quels gens ? Et pour quoi faire ? Discuter avec eux des livres que nous lisons et dont ils ne connaissent pas les auteurs, qui me répondraient « Céline ? C’est qui celle-la ? Elle écrit quoi ? ». Parler de disques qu’ils n’aimeraient jamais (et qu’ils ne prendraient même pas la peine d’écouter ?) Partir à l’assaut de tout ce que nous voudrions vivre et que nous ne vivrons pas ? Pour boire/bouffer/baiser ?
La dope remplace allègrement tout ça au pied levé. Elle offre tous ces plaisirs dans l’instant.
Nous sommes des voyageurs immobiles.
Le temps qu’il prépare son fix à son tour, je zappais machinalement de chaines en chaines. Le présentateur Stéphane Aziza, muni d’une tête de cochon en latex et déguisé en poulet avec des plumes dans le cul, rit et danse, entouré d’une bande de gens tous plus laids et vulgaires les uns que les autres. Ce doit être sa fameuse chanson « on fait tourner les sardines ».
Sur une autre chaîne, des histoires de morts, de cadavres, de guerres, et des politiques obèses qui parlent de pauvreté, des jeux TV ou des analphabètes échouent à gagner des sommes folles en n’arrivant pas à répondre à des questions dont ils devraient connaitre la réponse depuis l’école primaire, des écrivains à qui des présentateurs déformés par la chirurgie esthétique coupent la parole. Et puis encore des jeux, encore des morts, encore des politiques, des poulets à têtes de porc qui dansent, et même plus d’écrivains.
La litanie du crasse et du dégueulasse s’enchaînait décidément sans fin, au rythme des canaux numériques. Aucune alternative.
J’ai une légère nausée. Non, j’avais beau y réfléchir, nous n’étions pas à blâmer, et de toute façon nous n’éprouvions aucune culpabilité. Alors nous sommes restés là quelques temps, à guetter la faveur fraîche du soir, puis à court de bières nous sommes descendus nous approvisionner en alcool, et en sandwichs… Il fallait bien que l’on mange.
- Crédits photo : Enter the void, Gaspar Noé.

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