Fin de cavale pour Nagui Zinet : ses vacances se terminent au tribunal. Bancs de bois, néons blafards, robes noires qui claquent comme des vagues. Il y plaide à demi-mot, juge ses propres fantômes, mesure la sentence d’un été passé à trier ses épaves intérieures. L’ironie reste son greffier ; la prose, son ultime réquisitoire.
J’ai la flemme de la remettre cette ceinture, devant tous ces flics, alors je la mets autour de mon cou.
Je me dirige vers le tribunal de Paris où j’ai rendez-vous avec un délégué du procureur ; c’est du sérieux. Dans mes oreilles, la Symphonie Alpestre de Strauss. J’en suis arrivé là à cause d’une soirée de solitude qui avait mal fini au début de ce mois de juillet. J’en suis arrivé là, surtout, à en croire l’équipe de psychiatres et de psychanalystes qui s’occupent de moi à plein temps, à cause de mon impulsivité délirante. En avance, je m’arrête à une boulangerie où j’achète un pain au chocolat et un café tous deux aussi insipides. J’en fais la remarque à la vendeuse qui hausse les épaules puis je lui dis que ce n’est pas pratique, ces tabourets, que moi j’ai le vertige. Mes yeux pleurent un peu, c’est l’effet de mon antidépresseur. Je pense que je pourrais m’en servir devant le magistrat et je demande un verre d’eau afin de prendre ma deuxième salve d’anxiolytiques de la journée. Dans le lot, il y a le même médicament qui est censé me faire dormir. C’est mauvais signe, ça, quand on vous donne le jour ce qui est censé vous faire bavoter sur l’oreiller. En langage psychiatrique cela veut dire : COUCHE LA BETE ! Je me remets en route et une pluie fine mais désagréable vient tambouriner mon genou nu (j’ai mis mon plus beau jean troué pour les convaincre de mon insolvabilité). Soudain l’immense bâtisse est devant moi. Je vis peut-être mes dernières heures d’homme libre, pensé-je, avec ce sens de la mesure qui me caractérise. Je me dis surtout, qu’autrefois, j’aurais été dans les locaux où déambulait la massive silhouette du vieux Maigret. Mais le 36 comme le reste, c’est fini. Des vigiles me demandent de montrer pattes blanches. Je dépose toutes mes affaires dans un casier mais je sonne tout de même au portique. Ils me demandent alors d’enlever ma ceinture – les emmerdes commencent. Je m’exécute et je ne sonne plus au portique. J’ai la flemme de la remettre cette ceinture, devant tous ces flics, alors je la mets autour de mon cou. C’est une mode à lancer dans le onzième arrondissement, à coup sûr. Je me perds dans le tribunal jusqu’au moment où un agent me montre la salle d’attente où je vais végéter quelques longues minutes avant que l’on statue sur mon sort. Il regarde ma ceinture d’un drôle d’air puis son œil descend jusqu’à l’énorme trou de mon jean. Il fronce les sourcils et me laisse à Strauss et à mes pensées. La Symphonie achevée, je passe sur Pierre Billon, l’auteur de l’inconceptualisable Bamba Triste, de Pierre Billon :
J’me sens
Définitivement
Comme une bamba triste
Définitivement
Comme une bamba triste. J’me sens
Comme un accord yougoslave auquel on aurait cruellement interdit l’entrée de la Belle Ferronnière
J’me sens
Comme Pierre le preneur de son qui rit sans envie parce que le client lui dit “écoutons hydrophilement

Ouais, voilà comment je me sens, me dis-je alors qu’une femme vient me chercher. C’est la déléguée du procureur. Plus de Bamba triste, juste la panique de finir au trou. Après un petit remontage de bretelles de vingt minutes, elle me laisse libre, sans sanction. Je dois simplement leur prouver que je consulte un psychiatre de façon régulière. Je ne sais pas comment prendre la chose mais je quitte le tribunal rassuré. Dehors, la pluie a redoublé d’intensité. Je remets ma ceinture pour fêter ma liberté à jamais retrouvée et je marche, plutôt je glisse – mes chaussures sont totalement chaplinesques – vers la station de métro. Je m’aperçois que j’ai perdu mon Navigo. Sans doute dans le bac de la sécurité mais je ne veux pas retourner voir ces gens. Je paie un ticket en grimaçant et je retrouve mes pénates. En les retrouvant, je fais un stop dans un café histoire d’arroser mon gosier harassé. Devant moi, le Champo où il y a une rétrospective Claude Chabrol. J’ai toujours aimé ce type, ses ambiances à la Simenon, sa dénonciation de la mesquinerie de la petite bourgeoisie. Je regarde le programme et je vois que dans quelques minutes passera Le boucher, avec l’inénarrable Jean Yann. Longtemps que je ne l’ai pas vu. Je me faufile dans la salle. Il y a la faune habituelle des cinémas du quartier latin : jeunes pouet-pouet, vieilles bourgeoises et moi-même. Le film commence enfin et les lumières sont encore allumées/ Un homme hurle :
LUMIERE !
et il se lève bien décidé à aller en découdre avec le personnel. Il n’a pas encore franchi la porte que les lumières s’éteignent et on le voit revenir tout penaud à sa place, s’éclairant à l’aide de son téléphone portable.
Il y a la faune habituelle des cinémas du quartier latin : jeunes pouet-pouet, vieilles bourgeoises et moi-même.
Le film se déroule peinard, série de meurtres sympathiques, sublime Stéphane Audran et tout à coup Jean Yann sort son couteau. Une femme dans la salle hurle puis se marre. Les autres l’imitent. Je souffle. Puis je suis mal assis, ce cinéma est conçu pour les nains. Je dois me contorsionner pour placer mes jambes. Le générique nous délivre quelques minutes plus tard. Je suis de mauvaise humeur mais heureux d’avoir revu ce chef-d’œuvre.

Je retourne à la terrasse et je pense que c’est la fin du mois, que je n’aurais pas eu d’été. Je songe à ce que je pourrais faire du mois d’août. La réponse est contenue dans un titre de Manchette : Nada. J’ai échappé à la prison et puis ? Ne la vois-je tout de même pas comme une cellule capitonnée, ma vie ? Pour échapper à une crise de neurasthénie, je remets la Bamba triste :
Définitivement
Comme une bamba triste. J’me sens
Comme un publiciste range loden qui se dit plutôt mourir que Pluto Mickey
J’me sens
Comme un clip muet
Où les seuls mots intelligents viennent d’un académicien qui dit
« je flippe, je flashe, je suis cool et j’ai les moules ainsi que les boules maman »
Cette fois, ça ne m’aide pas des masses. Il faut être près de la chaise électrique pour apprécier l’œuvre de Billon. Je rentre. Je me sers une menthe à l’eau et prends une douche. Puis je réécoute la Symphonie alpestre en fumant à la fenêtre. Je fais le bilan de ce mois de juillet qui m’aura vu me battre avec un sourd-muet, m’essayer à la pêche, voir un nanar intersidéral au cinéma (Conte de la folie ordinaire) et voilà. Je m’allonge dans le noir, le même noir qu’il faisait dans ce monocoque, où j’avais l’air d’un condamné à mort. Sans argument, je me dis que ça y est, j’entre en enfer. Que même ce mois de juillet me paraitra bath à côté du mois d’août. Mais qu’est-ce que ça peut foutre, je ne serai pas là pour le raconter…
La Symphonie alpestre, de l’ami Strauss, s’achève ; la nuit est là ; je prends mes cachets : je m’endors.

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