Margaux Radepont

Néantnéantnéant

Il regarde ma story. Il a regardé ma story. Est-ce que ça veut dire qu’il pense un peu à moi s’il a regardé ma story ?

Chercher la symbolique dans les vues numériques. Pister le téléphone comme un appel au secours pour générer une réaction. Version moderne du : « Il m’aime, un peu beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. » Dans ce texte rappelant des vérités douloureuses, Margaux Radepont analyse avec une grande modernité les rapports entre digital et passion amoureuse.

Dans mon cerveau ça tressaute, il est 0 h 54, un jeudi, enfin vendredi maintenant, il faudra bien que je me rende au bureau tout à l’heure, mais je suis vautrée sur mon lit depuis au moins trois heures, dans le noir, en culotte et débardeur détendu, scotchée par la lumière bleue du téléphone qui éclabousse les murs.

Je scrolle sans fin. Prise dans un vortex de conneries numériques qui ne me font même plus rire, je crois que je veux juste repousser le moment de me retrouver seule, en 1 vs 1 avec mes pensées. Toutes les deux minutes, j’essaie, laisse tomber ma tête en arrière et ferme les yeux fort, comme si ça pouvait tout résoudre, mais ça vibre et ça pulse toujours plus sous ma peau.

Je me redresse en vérifiant une dernière fois qui a regardé ma story, mécaniquement. Ça a à peine augmenté. Je m’apprête à jeter mon téléphone sur le lit pour aller me laver les dents mais mon geste s’interrompt. Dans la liste des icônes rondes et des noms d’utilisateurs, il y a une tête grise, anonyme, générique, celle de ceux qui n’ont pas de visages. « @fksig ». L’username ressemble à une erreur de frappe ou à un mot écrit avec un coup dans le nez. Je tape sur son profil d’un coup de pouce, et s’affiche une page vide, triple zéro, trois fois le néant. Ni publication, ni followers, ni followés.

Sans doute un robot.

Une coquille vide de plus sur Instagram. Rien de très étonnant. Je verrouille le téléphone et j’oublie.

J’oublie jusqu’au lendemain soir, quand le profil gris réapparaît. Je laisse couler.

@fksig revient le jour d’après, et le jour d’après et encore après, et bientôt ça me dérange. Je retourne voir sa page, toujours le néant.

J’essaye d’oublier mais ça me travaille. Je demande à mes copines si elles aussi sont regardées par @fksig. Elles me confirment qu’elles ont d’autres spectateurs anonymes, mais pas celui-ci. Mes copines me conseillent de le bloquer.

La nuit, je rêve de visages vides. Le spectateur apparaît dès que je poste une story, toujours dans les premiers à la voir. Il reste silencieux, il ne réagit jamais à rien, ne like rien, ne commente rien, ne se manifeste par rien d’autre que sa petite tête grise inexpressive dans la liste. À croire qu’il a activé les notifications pour mon profil, qu’il me piste.

Je me mets à poster chaque jour, rien d’intéressant, juste la vue de la fenêtre du bureau de la chambre des toilettes, des détails, pas ma tête. Je commence à noter le jour, l’heure, et très vite je remarque que @fksig est en retard le mardi. Qu’en fait, il ne voit jamais les stories le mardi soir, toujours le mercredi matin seulement, alors qu’il est si ponctuel autrement. C’est une découverte majeure. Au bout de six semaines d’observation assidue, ce n’est plus une coïncidence, c’est un motif. Et pour moi, une évidence. Je connais bien une personne qui, tous les mardis soir, avec une discipline de fer peu imaginable range son téléphone dans le tiroir jusqu’au lendemain matin. Une histoire vieille de trois ans. Sur le papier c’est long mais dans ma tête c’est encore frais, dans mon ventre brûlant. Comprenez : il n’y a pas un jour où je ne pense pas à lui, où je ne souhaite pas retrouver ses bras sa bouche ses yeux. Le temps court mais je continue d’attendre qu’il toque à ma porte. Je m’accroche comme une désespérée à mes souvenirs mais son visage s’est effacé, je ne sais pas quand exactement, j’ai oublié l’intensité de ses yeux la disposition des grains de beauté sur sa peau dorée. J’y pense tous les jours mais il est une figure sans visage qui hante mon esprit, sur laquelle se superpose désormais l’icône grise.

J’en suis convaincue : ça ne peut être que lui.

À partir du moment où je prends conscience de cela, je resserre encore davantage ma surveillance mais rien ne change sur son profil, il reste désespérément vide. Sur Internet, je cherche de toutes les manières possibles une interaction entre ce compte et le World Wide Web mais c’est le néant qui me répond.

Je me mets en tête de le faire réagir.

Je publie une photo du lieu où on s’est embrassés la première fois.

Néant, mais il est toujours là.

Je partage sa chanson préférée, celle qu’il m’a fait découvrir une nuit, dans mon lit, nos corps encore collés l’un à l’autre.

Néant, mais il est toujours là.

Je commence à poster des photos de ma tête prise dans un miroir, avec une moue et une pose travaillée.

Néant, mais il est toujours là.

Ma tête est emplie de gris. Je passe mon temps à stalker mon ex pour remettre un peu de couleurs et de détails sur son visage aveugle. Je mets en story le bracelet qu’il m’a offert, l’air de rien.

Néant mais il est toujours là.

Je bloque tous les autres, inverse d’une story privée, il n’y a que lui qui peut voir mais il ne peut le savoir. Ce n’est plus ma tête que je montre mais la courbure de mon corps, dans cette petite robe d’été que j’ai trouvée quelques semaines après notre rupture et qui semble taillée pour moi.

Néant mais il est toujours là.

Je zoome sur le bas, mes cuisses nues et bronzées, la lisière de la culotte en coton d’une blancheur immaculée.

Néant mais il est toujours là.

J’enlève le haut, je mets le plus beau soutien-gorge et je cadre à hauteur de la clavicule, là où il aimait m’embrasser.

Néant, mais il est toujours là.

« C’est pas assez divertissant pour toi ? »

Néant, mais il est toujours là.

Et il voit.

J’ai les yeux flous et le cœur fou, je ne distingue plus que ce gris-bleu électrique. J’enlève tout et je montre tout.

Néant

Je recommence le lendemain

Néant

Et encore le jour suivant

Néant

Je ne suis plus qu’un visage vide derrière mon écran.


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