Dans le miroir, elle regarde ce qu’elle ne sait plus voir depuis longtemps. Elle a la rétine clinique et le pinceau chirurgical – il s’agit de peindre, pas d’illustrer.
L’opération lui file la même nausée que d’habitude. Un mélange entre l’usure du produit qu’on remet à l’étal chaque matin et le dégoût d’avoir été déjà mille fois vendue. Dix ans qu’elle ne se sent plus. Qu’elle a déserté jusqu’à ses propres nerfs. C’est long, dix ans. En cavale depuis 3650 jours, fugitive d’elle-même depuis 87 600 heures.
Comme beaucoup d’exilées, elle y a été condamnée sans s’être rendue coupable de rien. Certains châtiments font de l’innocence une faute ; rien ne ravit plus que de déraciner la pureté.
« Blue Velvet n° 54 » – c’est la référence du fard qu’elle applique sur sa paupière. Pigmentation maximale, mine de 0,5 millimètre.
Elle aimait le bleu, avant. Jusqu’à ce qu’elle apprenne que c’était la couleur de l’enfer. On lui avait menti, tout ce temps. L’enfer n’était ni rouge, ni noir, ni même brûlant. Non.
L’enfer est d’un bleu qui semble avoir avalé le ciel. C’est un pull en cachemire soyeux. L’enfer est lourd comme le poids d’un monde. C’est celui qui broie sans demander. L’enfer est tiède comme un dernier baiser. C’est l’impunité tranquille du sperme coupable. L’enfer est pâle comme une aube timide. C’est l’exsangue d’un corps effracté.
Depuis, elle couvre ses paupières de bleu pour se persuader qu’elle a déjà vu le pire. Elle ne savait pas, non plus, que l’abject subi pouvait faire office de bouclier. Le problème, c’est qu’il infiltrait tout.
« Calabria 08 » – elle passe aux lèvres. Première couche, machinale. Le rouge carmin au fini mat s’étale sans résistance. C’était toujours lors de la seconde qu’elle avait envie d’hurler. Mais rien ne sortait. Même sa voix, elle l’avait perdue. C’était ça, le caractère capital de sa peine : la perte de souveraineté sur elle-même.
Au début, elle avait voulu faire comme si ce n’était pas si grave. Elle avait plaidé le malentendu auprès d’elle-même dans l’espoir de finir par y croire. Ça avait tenu quelques jours, à peine.
Lorsqu’elle avait senti que l’exil était inéluctable, elle avait eu le vertige. Elle avait cherché un moyen de réinvestir les parois de son être, de retrouver le droit de cité en elle-même.
Elle avait refusé que tout s’arrête, alors elle avait tout continué. En plus fort. Plus de fêtes. Plus large, le sourire. Plus fort, le rire. Plus de relations. Plus de ruptures. Plus de nuit. Plus de mouvement. Plus de changements. Plus de secousses. Rien ne l’avait ramenée. Elle n’était plus là.
« Opium » – deux sprays ; l’un dans le cou, l’autre entre les seins. Ariane avait changé de parfum, aussi. Elle se souvenait de cet après-midi de novembre, de son errance dans les rayons saturés de patchouli et de jasmin.
Deux heures, c’était le temps que ça lui avait pris. Elle avait cherché l’odeur qui lui ressemblait le moins, espérant qu’une inadéquation olfactive assez forte entre le parfum et son être produirait un séisme interne. Une sorte de dissonance sensorielle majeure, qui aurait forcé la réincarnation.
Elle avait aussi essayé de tout diminuer. Moins de sommeil. Moins de nourriture. Moins de cheveux. Moins de fêtes. Moins de couleur. Moins de jour. Moins de sexe. Mais le vide restait là, plein, triomphant. Et elle restait dehors. Incarcérée dans l’errance.
Elle avait fini par admettre son impuissance face à l’ampleur du siège. En désespoir de cause, elle s’était dit qu’une effraction pouvait peut-être se guérir par une autre.
Alors pour guérir de l’exil, elle avait vendu ce qui, de toute façon, ne lui appartenait plus. Pourquoi protéger ou défendre ce qui a déjà été brûlé ?
Un jour elle rentrera. Elle ne sait pas encore comment. Par quelle fente, ni au détour de quelle déchirure.
Elle n’a plus de carte ni de boussole. Elle n’a plus de nom. Mais il doit bien rester une lueur. Un éclat. Un endroit à elle quelque part. Même petit, même caché. Une lumière sous la peur. Une main tendue derrière le miroir.
Un jour, elle rentrera. Elle se l’est promis. Hier, et aujourd’hui aussi. Un jour, elle trouvera comment soigner l’exil.

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