George-Grosz

Entrer ivre au paradis

Au croisement de la rue Tronchet et de la place de la Concorde, la bouche de métro était fermée à cause d’une gigantesque manifestation, l’air saturé d’une odeur lacrymogène. Alors que je pestais un peu de vapeur dans l’air glacé, un clochard à la peau crasseuse surgit à ma hauteur. Levant les bras en l’air, il m’y invita, en hurlant : 

– Ma mère est morte ! Dans mes bras !

– Ah désolé, fis-je.

– C’est merveilleux ! J’ai jamais pu la blairer.

– C’était quand ?

– Il y a vingt ans. Et le meilleur là-dedans, c’est que je n’ai pris que deux ans de prison. J’ai égorgé mon père et j’ai tabassé cette vieille conne cancéreuse.

– En effet, ce n’est pas si cher payé, le félicitais-je en m’éloignant un peu. 

– Mon père a survécu. Et pour ma mère, j’ai plaidé la maladie. Les flics, ils m’ont demandé…

Il s’interrompit pour faire, dans le vide, le geste d’allumer un briquet à hauteur de sa bouche. Je me tâtais les poches et finis par lui tendre un petit paquet d’allumettes, en espérant qu’il ne mette pas le feu à sa barbe abondante. Il reprit :

– Vous voyez derrière la gare de l’Est ? La grande zone pavillonnaire. C’est tout ce que les flics nous ont pris avant le procès. D’immenses villas, des jardins, des bibliothèques.

J’opinais en regardant dans le vide, tout en commençant à descendre la rue mais il me suivit, poussant agilement un caddie si chargé de saloperies qu’il manquait de chavirer à chaque pas. Son odeur était si forte que j’entrepris de slalomer entre les arcades de la rue de Rivoli pour le tenir à distance. Anticipant ses doutes et me rappelant qu’il s’agissait peut-être d’un véritable assassin, je lui confiai que je n’avais pas fait de sport depuis si longtemps que je devais absolument me dégourdir.

– Vous avez raison, Monsieur, me concède-t-il. Avec tous ces flics dans le coin, autant être prêt.

Sur ce, il entreprit de faire les mêmes mouvements que moi et nous nous retrouvâmes à zigzaguer comme deux malades des nerfs le long du jardin des Tuileries.

– Mes parents étaient restaurateurs, me confia-t-il dans un souffle. Le genre érudit, qui a fait des études et qui se donne des grands airs.

Je ne voyais pas le rapport mais je pris soudain peur à l’idée qu’il ne me classe dans la même catégorie — les érudits, pas les restaurateurs — et ne décide de m’égorger. Les pères survivent généralement au désir meurtrier de leurs enfants : c’est ainsi que s’exprime le désir saturnien de contrarier la marche du temps. On ne peut pas dire la même chose des dilettantes, comme moi, que les psychotiques liquident assez facilement, tout particulièrement en période de contestation sociale. 

Arrivé à hauteur de l’église Saint-Roch, il me posa d’ailleurs la question : 

– On peut savoir ce que vous faites dans la vie, au moins ? 

– J’écris.

– Comme Dieu ? me répondit l’autre en se tapotant la barbe avec mon paquet d’allumettes.

Cette dernière saillie me laissa songeur. Mon compagnon recula de quelques pas pour, semble-t-il, contempler la façade de l’église. Je me demandais s’il allait se signer ou cracher par terre, son visage trahissant deux sentiments contraires. 

Les deux poings vissés sur les côtes, il se tenait au milieu de l’avenue vide et jonchée de détritus. Il ressemblait aux soldats des batailles napoléoniennes, des lambeaux de vêtements scotchés autour des bras et des jambes.

À la silhouette du fou s’en superposa une autre, celle d’un homme que pourtant je n’avais jamais vu mais dont on m’avait souvent fait le récit. Né avant la démocratisation des stabilisateurs d’humeur, mon père, adolescent, regardait avec intérêt la présence de nombreux déments dans les villages des montagnes marocaines.

Armé du désir d’expérimenter les limites de la sagesse sociale, il se livrait lui-même à certaines expériences : se rendre à l’école avec un pantalon dont la jambe gauche avait été coupée au-dessus du genou, marcher pieds nus en toute circonstance, tenter de survivre plusieurs semaines des produits de la chasse au lance-pierre. 

Durant son adolescence, il entreprit de compiler le savoir des majnūn, les déments. Du reste, les fous sont considérés dans le monde arabe avec une sorte de suspicion qui tient à la fois de la crainte et de l’admiration. Il n’a jamais été démontré qu’ils n’avaient pas un accès privilégié à Dieu.  

Le premier sujet de cette entreprise fut Kaddour, le fou de la place du Roi, où résidait la famille de mon père. 

Selon le récit familial, quand il passait dans la rue devant Kaddour, mon père s’arrêtait toujours pour se livrer à quelques exercices philosophiques. 

– Comment vas-tu, Kaddour ? lui demandait-il. 

– Le boucher est un fils de pute. J’ai vu que ta mère lui a acheté de la viande. Dis-lui d’arrêter. 

– J’adore la viande, moi, Kaddour, tu sais bien, répondait mon père.

– Le boucher est un idiot. Il a grandi dans les montagnes, il ne ferait pas la différence entre un sanglier et un vieux coq. 

Kaddour se massait les tempes pendant qu’il parlait, comme si cette tâche suscitait immédiatement chez lui une douloureuse migraine.  

– C’est un âne, insista-t-il. Tu as déjà mangé la viande d’un âne ? Tu n’es pas un vieux chien idiot, que je sache.

Mon père nota en s’émerveillant la façon dont la pensée du dément se formait selon une logique de contamination verbale, passant d’un sens à l’autre du même mot. Il poursuivit l’entretien : 

– Tu as fait quoi, aujourd’hui, Kaddour ? 

Mon père demandait la chose par pure forme, car depuis la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir la place ombragée où Kaddour vivait depuis sa sortie des geôles royales. C’était une petite place jaune, entouré de murs hauts, avec une boucherie portant une vieille enseigne française. Sur un petit tas d’ordures où il vivait face au bar, Le Café Français, Kaddour passait ses journées à dormir, parfois ses nuits, sous le regard de ses habitants, qu’il avait copieusement inondés d’injures blasphématoires cet après-midi. 

– La famille du boucher dit que je suis possédé mais, grâce à Dieu, quand j’étais boucher, je savais faire mon travail, contrairement à lui. 

Toujours selon le récit officiel, maintes fois raconté, Kaddour fit alors un signe de croix. 

– Tu es devenu chrétien ? demanda mon père. 

– Pourquoi dis-tu cela, fils de prostituée ? lui répondit-il. Tu veux que je serve à ton père un morceau de ta tête ?

– Tu es dans la religion, Kaddour ? 

Mon père savait très bien que ce genre de questions, celles qui appelaient une réponse abstraite, étaient de celle qui pouvaient plonger son interlocuteur dans une terrible rage mais il tenait à les lui poser. Ma grand-mère était persuadée que mon père fréquentait les fous uniquement parce qu’il avait un cœur tendre et qu’il souffrait de les voir se faire courser et caillasser par les enfants. Mais, en réalité, il y avait là l’embryon d’une démarche épistémologique. 

– Tu sais ce qu’a dit Adlem le policier ? continua mon père. Si Kaddour s’approche de la mosquée, la mosquée s’envole.

Ce dernier sortit alors un petit pot de crème, dont le couvercle était remplacé par une boule de papier aluminium maintenue par un bout de scotch. Il en humecta ses pouces et se massa de nouveau les tempes en ânonnant ce qui ressemblait à une berceuse. Son regard allait partout sur la place vide, fouillait les motifs compliqués de la grille en fer forgé du bar, fermé, et il semblait ne plus voir celui qui lui parlait.

– Kaddour, tu m’entends ? 

Mon père était déçu : la discussion théologique avec le fou n’avait pas donné de fruits convaincants et c’était précisément le genre de sujet sur lequel il attendait des propositions novatrices. Pour l’algèbre et la poésie, il avait déjà passé des heures à apprendre à Kaddour à compter et à lire. Les résultats s’étaient montrés décourageants. 

– Kaddour, c’est le médecin qui t’a dit de te mettre de la crème sur la tête ? C’est de la crème contre les djinns ? 

– Tu es un âne comme toute ta famille. J’ai la peau sèche à cause de la poussière. 

Un jour, mon père lui avait fait remarquer que lorsqu’il était ivre, Kaddour était plutôt calme, que son tempérament bagarreur s’effaçait étrangement. Celui-ci lui avait répondu que le risque de mourir dans une rixe était bien trop élevé et que, quitte à prendre un coup de couteau, il préférait être sobre, pour ne pas avoir à se présenter devant Dieu en état d’ivresse. 

En laissant ce souvenir disparaître, je me tâtai de nouveau les cuisses et la poitrine à la recherche de mes allumettes et d’une question théologique à poser à l’assassin. Mais, en regardant autour de moi, je réalisais qu’il avait déjà foutu le camp.

  • Crédit photo: (c) Georges Grosz, Crepuscule, 1922


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