Ce matin, j’ai pleuré en pensant à la fin du monde. Ne t’inquiète pas, je vais mieux : j’ai acheté un Dyson juste après. C’est la première fois que je pleure à cause de ça. Je mangeais mes flocons d’avoine au sésame noir et aux myrtilles (d’ailleurs, elles viennent d’Ukraine, tu savais qu’ils exportaient encore des myrtilles ?), bref, je mangeais en scrollant, et là, un reel format dessin animé, un couple, juste avant que la bombe atomique explose. L’homme prend le visage de la femme entre ses mains, ils se regardent, il lui chuchote quelque chose au creux de l’oreille (je t’aime ? On se retrouvera dans la prochaine vie ? Ta soupe au cresson me manquera ?). Et brusquement, j’ai fondu en larmes parce qu’à quoi bon faire quoi que ce soit.
Par exemple, j’aimerais économiser et acheter une maison que je décorerais en m’inspirant de l’architecture mexicaine. Je ne sais plus si je t’ai averti : je suis désormais addicte à la chaîne YouTube Architectural Digest. Des célébrités font des tours de leur villa, tu peux aussi voir des chefs-d’œuvre, des vrais (je crois), et décidément, les maisons mexicaines sont mes préférées (peut-être ne le répète pas à l’apéro de vendredi, il y aura forcément quelqu’un pour m’accuser d’appropriation culturelle et je ne saurais pas me défendre). Il m’arrive de penser que ça vaut la peine de travailler et de travailler dans le but de m’en offrir une. Changer de carrière (avec le boulot actuel, je gagne trente mille euros par an), gagner un max de thunes, dans le but de pouvoir engager, un jour, le meilleur architecte de Mexico. Mais mettre ce plan à exécution me paraît inutile alors qu’il y a des chances pour qu’on brûle, explose, tombe criblés de balles, déshydratés et mal nourris bien avant que je n’amasse l’argent nécessaire. D’ailleurs, si je devais choisir une fin parmi cette liste, ce serait une des fins rapides, quitte à ce qu’elle soit violente. Plutôt que de voir notre qualité de vie se dégrader petit à petit. J’ai la flemme, Gaspard, j’ai vraiment la flemme de me battre pour de l’eau. Il sera probablement nécessaire de se prostituer pour quelques gorgées. Tu crois que ce sera quoi, le tarif ? Une fellation pour cinquante centilitres d’Evian ? Moins ? L’équivalent d’une tasse d’expresso ? Ça fait beaucoup de fellations à donner pour survivre. Quand je serai à genoux, est-ce que je parviendrai à me distraire en chantant, dans ma tête, Espresso de Sabrina Carpenter ?
Mais alors quoi ? Est-ce qu’il faut s’amuser avant que le ciel ne nous tombe sur la tête ? Randonner en Mongolie ? Enchaîner les soirées ? Arrêter de me soucier de ma skincare et du potentiel état de ma peau à cinquante ans et surtout, Emma, n’oublie pas la crème solaire ? Pour l’instant, tout ce que je réussis à faire, c’est de continuer ce travail qui m’ennuie profondément. Je ne mets rien de côté.
Tu sais, cet exemple de maison mexicaine, c’était juste un exemple. Peut-être pour me permettre de ne pas penser à la véritable raison de mon angoisse par rapport à la fin du monde : mourir seule. Qu’il n’y ait personne pour prendre mon visage dans ses mains au moment fatidique. Certes, on peut aussi mourir entre amis. Mais imagine si ces derniers sont tous en couple ; imagine la scène suivante. Vous contemplez la fin arriver entre copains. Et eux se roulent des pelles. Plus personne ne fait attention à toi. Et la dernière chose que tu vois de cette vie sur Terre, ce sont tes potes qui se pécho et aucun d’eux ne se retourne vers toi. Je crois que je sais ce que ça fait : l’année passée, une amie m’a emmenée à une soirée de Nouvel An où je ne connaissais personne. À minuit, elle a embrassé son mec pendant dix minutes, les autres se fichaient de moi puisqu’ils n’avaient aucune idée de qui j’étais, j’ai fait des allers-retours en lançant des sourires imaginaires pour donner l’illusion que je me dirigeais vers quelqu’un.
Bon. Je n’y pense pas non plus toute la journée. Ce matin, par exemple, j’ai été me procurer ce nouvel aspirateur. Celui que Sandrine m’a conseillé. Tu sais, ma collègue qui a deux teckels à poil dur et qui sait donc quels sont les bons modèles. Sur le chemin du retour, en scrollant de nouveau dans le bus, une néo-sorcière a partagé un moyen pour se sentir féminine, sexy, pour se reconnecter à son corps : faire le ménage toute nue, avec seulement des talons hauts. Ça tombe bien, j’en ai acheté une paire il y a quelques mois. Vivre à cette époque a tout de même des avantages. Par exemple, tomber sur ce genre de vidéos. Certes, certaines générations ont vécu sans la peur de la montée des eaux. Mais est-ce qu’elles pouvaient regarder, sur un petit écran, une belle femme leur suggérer de récurer les toilettes à poil pour se sentir mieux à propos d’elles-mêmes ?
Je vais de ce pas l’essayer. Je t’enverrai un mail demain pour te décrire en détail. Ça m’a fait du bien de t’écrire, en buvant mon café colombien. Envoyer un long courrier, et pas simplement des messages WhatsApp, ajoute du romantisme à ma vie. S’il te plaît, envoie-moi un mail intelligent, avec des références pointues. Ça me permettra d’avoir l’impression d’être une grande intellectuelle en correspondance. Et peut-être que, d’ici le prochain courrier, je croiserai par hasard un homme riche et grand qui tombera éperdument amoureux de moi, et qui chuchotera, quand la bombe explosera : « Te voir passer l’aspirateur toute nue, ça a été la plus belle chose de ma vie. »
Xoxo,
Emma
- Crédit photo: (c) William Blake, le cercle des voleurs

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