Bowling

D’abord choisir un lieu où l’on a ses habitudes. Puis choisir une boule adaptée à sa force. Placer son pied sur la ligne de sécurité. Se tenir à bonne distance en suivant les marques sur le sol. Se pencher vers l’avant en évitant les gouttières. Rester en position finale pour marquer.  Avoir l’oeil attentif, concentré, la bonne distance genou plié pour éviter la ligne de faute en faisant fi des commentaires et des appréciations finales des autres joueurs. Dans un texte drolissime et marquant de réalisme Emma Tholozan nous apprend à viser droit pour « dégommer » l’adversaire. 

J’adore le bowling. Les quilles, je les dégomme. Les adversaires, je les broie. Une photo de mon visage est accrochée sur le mur des champions. Le wall of fame des joueurs. Mais moi je ne joue pas, je gagne. 

J’aime l’odeur du talc dont je me saupoudre les doigts pour qu’ils n’accrochent pas. Le pouce, le majeur et l’annulaire, enfoncés dans les trois trous. Le bout de mes seins durcit alors, je fusionne avec la boule. Uréthane ou résine. Elle devient une extension de moi, jusqu’à ce que je la fasse glisser délicatement sur la piste. 18,29 mètres de revêtement synthétique en mélaminés. Pur bonheur à l’extrémité duquel, le strike. Les quilles, si fières, se couchent. Elles ne peuvent pas résister à la puissance de ma frappe.

Aujourd’hui, c’est le championnat régional mixte. J’ai agité un shaker de protéines en poudre avant de le boire. Devant l’entrée de la salle, concentration à son paroxysme. Visualiser le jeu. Étirer les bras. Le droit surtout. Mouvement rotatif du poignet. Chaussures à semelles lisses enfilées et scratchées. Je suis prête.   

Les enceintes diffusent de la musique à un volume qui gêne ma concentration. J’ajuste mes boules Quies. Au micro, Patrick s’époumone à présenter chaque concurrent. De vieux cons trop serrés dans leurs fuseaux bon marché se prennent pour des gorilles et tapent sur leur poitrine pour se donner du courage. Ils me jettent des œillades moqueuses. J’ai appris à m’en foutre. Leurs vilaines bites se rétracteront quand j’aurais dépassé mes fameux 280 points. Le record de la saison. Femmes et hommes confondus.

Les parties se déroulent comme prévu. J’enchaine les victoires. Je donne des effets à mes lancers, leur en mets plein les yeux. Ils ne me regardent plus, ils me voient. Nous finissons le septième et avant-dernier tour. Ce n’est pas un écart qui se creuse entre eux et moi, mais un océan de larmes et de transpiration. Le public, habitué pour une part, novice pour l’autre, scande les quatre lettres de mon prénom en levant des pintes de bière : TINA. Mes supporters m’ont surnommée la tueuse. J’apprécie. 

 Je prends une pause coca zéro. À mon retour, tout est différent. La foule ne crie plus Tina mais Toni et le tableau des scores me classe en deuxième position. Sur la piste 3, un nouveau. Ce doit être son premier tournoi. Sinon je l’aurais reconnu, même de dos. Sa technique est impeccable. Une grâce inouïe. Des frissons de la nuque jusqu’au creux des reins. Ses gestes sont d’une précision d’orfèvre, la flexion du genou maîtrisée et élégante. Il a du style en plus, ce bâtard. Toni ne s’attarde pas à regarder la trajectoire de la 12 kilos qu’il a déposée comme s’il s’agissait d’une plume, il est persuadé qu’elle ira droit dans le mille. Et elle y va. En se retournant, il m’adresse un clin d’œil. 

J’ai chaud. J’ajuste ma chemise à manches courtes. Mes doigts caressent mon prénom brodé sur ma poitrine, au niveau du cœur. Nous ne sommes plus que deux en compétition. Réveille-toi la tueuse. Il faut bouffer Toni. 

Il m’attend pour tirer son coup, évidemment. L’excitation est moindre si on ne prend pas le risque de l’humiliation. Je m’installe sur les sièges en plastique, le visage impassible. Toni fait quelques squats pour se préparer, ses fesses se contractent sous son short. Je transpire. Il passe une main dans ses cheveux blonds et semble hésiter. Prendra-t-il la 10 ou la 12? À sa place, je choisirais la 12 pour décupler l’impact. Il soulève la 12. Vraiment pas un débutant. Le public retient son souffle quand il s’élance, son biceps se gonfle et tressaute. Veine saillante qui paraît vouloir exploser avant que le muscle se relâche. Il les renverse toutes sauf une, à l’extrémité. Elle vacille, se balance de droite à gauche, ivre de joie d’avoir été épargnée, et tandis qu’on la croit définitivement stable, elle s’écroule. Strike sous une standing ovation. Il s’agenouille et me baise la main. Qu’on m’enterre. 

L’air a une pression moyenne de 1013 hPa. En ce moment, c’est plutôt le double, le triple peut-être. Mes épaules s’affaissent. Toni se dirige vers les toilettes, je lui emboite le pas. Sous l’éclairage de néon, il est encore plus beau. Il se recoiffe devant le miroir, et m’aperçoit. Il sourit de ses dents blanches et alignées. Je le suis dans la cabine. Quelques gémissements plus tard, je dois réajuster ma chemise. 

Sur mon passage, les gorilles font des gestes obscènes. Ils appuient leurs langues contre la paroi de leurs joues pour imiter une fellation. Œillères. Focus. On s’y remet. Patrick annonce la dernière manche. Je dépose ma paume devant le souffle d’air froid de la ventilation et saisis la neuf kilos. Un poids idéal pour allier vitesse et précision. J’avance à petits pas, le bras tendu en arrière. Pied gauche en appui et je vise. En plein centre. Un instant, j’ai de la peine pour ces dix quilles défoncées qui gisent, inertes, avant d’être balayées vers la fosse par le pinspotter. Triste cimetière. 

J’attends que ma boule revienne. La machine s’enraye. Pour plaisanter, Patrick explique qu’il faut la caresser. Je m’exécute. Elle crachote un peu et finit par éjecter une boule. Avec des cheveux blonds, la paupière gauche fermée comme si elle me faisait un clin d’œil. Les dents blanches et alignées. Une de deux kilos à vue de nez. Elle finira dans la rigole. Le public crie à nouveau mais je ne distingue pas les quatre lettres de mon prénom. Pourtant, j’ai gagné.


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