Affaires d’État

Le Grand Gestionnaire, se tournant les pouces sur son trône de marbre, sculpté par les deniers de ses administrés, siégeait en tête de l’immense table en bois massif où s’étaient réunis en conclave les ministres interchangeables des administrations éveillées. C’était la 13ᵉ réunion officielle dont le but était de choisir la meilleure date pour entamer la rencontre interministérielle, qui devait débattre de la date la plus propice pour préparer la réforme sur le choix des dates des prochaines réunions administratives. Mais, sous les fenêtres du Palais de la Gestion des Administrations Publiques, la colère grondait. Et le Grand Gestionnaire fulminait. Il ne comprenait pas.

Il n’avait pourtant pas à rougir de ses gouvernements successifs. Il en était même fier. Rien n’avait été fait depuis sept ans. Aucune loi n’avait été promulguée, neuf réformes avaient été proposées, en s’assurant au préalable qu’elles soient inconstitutionnelles, et quatre cent treize publications sur les réseaux sociaux avaient été faites pour annoncer le manque d’annonces. Un succès d’inaction sans précédent. Son chef-d’œuvre. Il ne comprenait pas.

Ce n’était pas faute d’un manque d’imagination : il avait tout essayé. Les ministres étaient désormais choisis à la suite d’un jeu de chaises musicales endiablé. Il avait aussi tenté de les grimer en les affublant de perruques et de maquillages divers, mais ils ne cessaient de se plaindre que leur fausse moustache les grattait, ou qu’ils se sentaient mal à l’aise à l’idée de porter des vêtements qui n’avaient pas été financés par des fonds publics. Il les avait même fait s’encarter auprès d’un autre parti politique, puis d’un autre, et d’un autre encore. Mais la colère continuait de gronder. Et il ne comprenait pas.

Alors qu’il contemplait sa bande d’experts en incompétence et bureaucratie, qui faisaient la fierté de la Nation, le délégué aux formulaires abscons et perpétuellement incomplets blablatait sur les huit formulaires actuellement complets qu’il avait reçus sur son bureau, clamant que l’erreur d’une autre avait dû impacter l’illisibilité de ses formulaires pourtant si bien ficelés, et proposait de les partager uniquement en espéranto désormais. En même temps, le secrétaire d’État aux doublons administratifs chantait les louanges de son projet de triplons, nouveauté ô combien utile à son sens pour s’assurer de l’existence d’un nouvel échelon dans le cas échéant où les deux préexistants échoueraient à rendre caduque toute tentative de progrès. Et tout cela lui paraissait si ingénieux, dénué de toute utilité, parfait exemple de son excellente gestion de l’État. Mais, toujours, le peuple, ce ramassis d’ingrats, râlait.

Le Grand Gestionnaire remuait sur son trône, grimaçant, ne comprenant guère ce que la populace au pied du Palais pouvait bien lui reprocher. Il avait nommé douze Premiers Bureaucrates en huit mois pour les contenter, il avait participé à soixante et un concours de danse sur les réseaux sociaux, avait prononcé l’annulation de l’abrogation de la suspension de la réforme qui semblait tant les agiter. Mais rien n’y faisait, il ne comprenait pas.

Et, alors qu’il observait sa bande de zigotos bafouiller tous en même temps, sans se soucier de qui pouvait bien écouter, il comprit enfin. C’était pourtant si simple. Si parfait.

Il ne fallait rien changer.


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