Simonnot : Le ciel est gris, les oiseaux chantent

Parmi le demi-millier d’ouvrages paru pour la rentrée littéraire, Maud Simonnot présente aux éditions de l’Observatoire son deuxième roman, L’heure des oiseaux. L’auteure de La nuit pour adresse et de L’enfant céleste suit une jeune femme qui se rend à Jersey pour mener une enquête sur deux enfants confiés à l’orphelinat de l’île à la fin des années cinquante.

Tout au long du roman, de courts chapitres alternent d’un point de vue à l’autre. Dans un chapitre sur deux, nous suivons la narratrice – ornithologue de son état et accessoirement fille d’un pianiste de renom – le long de ses pérégrinations sur l’île. Dans l’autre, nous plongeons plus de soixante ans en arrière pour suivre Lily et le Petit, puisque c’est ainsi que les deux orphelins s’appellent.

Jeux de miroirs

Entre évasions en forêt, jeux innocents et rêveries enfantines, les deux bambins font ce qu’ils peuvent pour échapper à l’effroyable cruauté des terribles adultes en charge de l’établissement. Car la nuit venue, les monstres se réveillent, et il ne suffit hélas pas d’allumer la lumière et d’éclairer sous le lit pour les faire disparaître. Oui, il est bien question ici de maltraitance enfantine et de sévices sexuels.

Au cours de son enquête, la narratrice découvre combien il est difficile de faire témoigner les derniers survivants, pour le moins taciturnes, de cette honteuse époque. Les autochtones d’aujourd’hui sont peu enclins à s’épancher sur les atrocités d’hier.

De notre côté, nous découvrons au fil de la lecture que la narratrice n’est pas seulement en quête de vérité, mais aussi de ses origines, et que les deux enfants dont elle cherche la trace ne sont pas totalement étrangers à son histoire personnelle et familiale. Elle se dit d’ailleurs à la fin du premier tiers : « J’avais le sentiment que partir pour cette île, étrangement, me permettrait de me rapprocher enfin de ce père que j’aimais tant. »

Sur cette île battue par les vents et le crachin, on réalise que derrière le silence de la mer se cache parfois le mutisme du père.

Dans la famille de la narratrice subsistent des mystères irrésolus, que son enquête va aider à lever, parfois contre la volonté même de son propre père. Sur cette île battue par les vents et le crachin, on réalise que derrière le silence de la mer se cache parfois le mutisme du père. « Désormais, le passé béait devant lui, abolissant le temps d’une vie. »

Il y avait une fois…

Alors, que penser du troisième roman de Maud Simmonot ? On croit d’abord être sur l’île de Shutter Island, dans un thriller psychologique aussi haletant que perturbant. Et notre âme d’enfant se rassure un peu en découvrant qu’il ne s’agit là que d’un conte, de ceux qui font autant grandir les personnages que les lecteurs. Dans ce court roman aux chapitres ciselés, nous rencontrons en effet tous les éléments de décor d’un conte réussi.

L’Heure des oiseaux est bien un roman sur la quête d’identité, sur le poids de l’hérédité et sur le défi de la transmission, qui pose la grande question : de quoi les orphelins sont-ils les héritiers ?

Il y avait une fois, sur une île sur laquelle régnaient en maîtres de féroces ogres, une forêt dans laquelle se trouvait une grotte. Comme toujours, l’île est un monde en réduction, le symbole par essence du refuge isolé (étymologie quand tu nous tiens…), sanctuaire préservé de l’agitation du monde. Autre élément reconnaissable d’un conte, ce sont bien des ogres qui font la triste réputation de cet orphelinat perdu dans le tumulte des mers, et qui infligent aux enfants les pires traitements. Quant à la forêt, celle de Blanche Neige, du Petit Poucet, et du Petit chaperon rouge pour ne citer qu’elles, elle est ce lieu où le monde n’entre pas, endroit mystérieux, source paradoxale d’angoisse et de sérénité, d’oppression et de sympathie, qui symbolise depuis toujours l’inconscient dans ce qu’il a de plus énigmatique. La grotte, enfin, c’est dans de nombreux mythes d’origine, de renaissance et d’initiation l’archétype de la matrice maternelle. On le sait depuis la nuit des temps, entrer dans la caverne, c’est retourner à l’origine. Car vous l’avez compris, L’Heure des oiseaux est bien un roman sur la quête d’identité, sur le poids de l’hérédité et sur le défi de la transmission, qui pose la grande question : de quoi les orphelins sont-ils les héritiers ?

Souvenirs, souvenirs

L’écriture poétique, pleine de tendresse et à la musicalité, faussement innocente, de Maud Simmonot nous offre, à travers cette enquête familiale en forme de fable initiatique, des portraits de personnages touchants, dépeints au cœur d’une nature tantôt menaçante tantôt accueillante, peuplée de myriades d’oiseaux – hérons cendrés, sarcelles, vanneaux huppés, courlis, et autres bécassines – qui donnent leur titre au livre, comme autant d’anges volant au secours de nos jeunes héros.

Le récit se confronte à l’éternel problème de toute quête dans les méandres du passé : « La mémoire se conforme à ce que nous croyons nous rappeler, on ne peut pas davantage se fier à nos souvenirs qu’à notre imagination. »

Si on ne peut pas dire qu’il soit le roman le plus gai de la rentrée (ce serait une prouesse avec un sujet pareil), il fait certainement partie des plus chimiquement purs, tant il va à l’essentiel des émotions humaines, en faisant appel à ce qu’il reste d’enfant en nous. On dévore ce livre – d’une grande douceur malgré ce qu’il s’y passe – en quelques heures, et on n’en sort pas tout à fait indemne, le souffle un peu coupé et la vue troublée, comme après avoir reçu une claque derrière la nuque. Ou lorsqu’enfant on se réveillait au point du jour d’un affreux cauchemar, au son des oiseaux qui chantent, pour vérifier sous le lit s’il ne s’y cacherait pas un ogre.

Crédit photo : Maud Simonnot (c) Editrice chez Gallimard et auteure chez l’Observatoire


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