Simone de Beauvoir : le corps féminin entre mystique et martyre

Chignon serré, sourire pincé, regard figé … Pour ceux qui connaissent son œuvre superficiellement, Simone de Beauvoir est la féministe « classique » par excellence, rationnelle et impassible. En somme, une moraliste pète-sec. De l’autre côté du miroir, la réalité est pourtant toute autre. La vie de l’auteure des Mémoires d’une jeune fille rangée se place sous le signe de la passion. Celle qui, loin d’être fidèle à Sartre, a connu de nombreux amants, explore sans tabou la thématique du corps féminin dans son œuvre, frôlant parfois l’érotisme.  

Le corps résigné

C’est par le prisme du tabou et de la honte que l’on découvre le corps féminin dans les écrits de Beauvoir. Dans les années 50, l’on ne parle pas de sexualité comme l’on en parle aujourd’hui. Les femmes sont comme exclues des discussions gravitant autour de la question, alors même que l’acte charnel ne peut s’opérer sans elles dans le cadre de relations hétérosexuelles. Au-delà de l’ignorance, un sentiment incongru vient se greffer sournoisement dans le cœur de ces femmes. Ne comprenant pas les mécanismes de la chair et les fantasmes qui les animent parfois contre leur gré, toute une génération de femmes s’est perdue au point de cultiver insensément et d’intérioriser un virulent mépris vis-à-vis de leur corps et de leur être.

« Dans son enfance, on a comprimé son corps, son cœur, son esprit, sous un harnachement de principes et d’interdits. On a lui a appris à serrer elle-même étroitement ses sangles. En elle subsistait une femme de sang et de feu : mais contrefaite, mutilée et étrangère à soi » (Une mort très douce). Ce mal que Simone de Beauvoir décortique à pleines mains, Danièle Sallenave, membre de l’Académie française, l’expose brillamment dans sa préface d’Anne, ou quand prime le spirituel :

“Simone de Beauvoir saisit au vif les conséquences criminelles d’un dualisme qui réduit le corps à n’être que “de la barbaque” s’il n’est pas racheté de “spiritualité”. (…) De ce discours qui dévalue le corps, et ne voit dans la sexualité que souillure et dégradation, les femmes sont les premières victimes mais souvent aussi les complices ; elles s’en font le relais, et trouvent dans son expression et sa mise en pratique une jouissance subtile finalement assez sale …”.

En écrivant ses Mémoires, Simone de Beauvoir a su – non sans effort – se dégager de ce mépris du corps. Mais nombreuses sont celles qui ont continué de grandir dans cette tonitruante haine de soi. Parmi elles, Françoise Brasseur. Dans Une mort très douce (1964), l’écrivaine nous dresse le portrait autobiographique de sa propre mère et met en exergue le regard que celle-ci porte sur son corps, des années après avoir été aveuglément endoctrinée par son entourage et la société. La mort approche ; le corps se révèle sans concession : « Maintenant, son corps s’imposait à elle. » Cette femme, pleine de ressentiment et en partie captive de son égo superficiel, représente plus généralement ce qu’aurait pu devenir Simone de Beauvoir si elle n’avait pas été sauvée par son cheminement féministe et intellectuel. L’écrivaine souligne un autre paradoxe : pourquoi haïr et négliger son corps alors même que toute la construction sociale de son moi-féminin s’opère au travers de la mise en valeur de celui-ci ? Il faut dire que ce n’est pas le corps féminin qui est mis à l’honneur dans ces sociétés bourgeoises mais uniquement l’enveloppe charnelle de la femme et ses parures trompeuses. Finalement, l’on se soucie bien peu du corps féminin et de sa tonicité ou de son bien-être : « Pour ses filles, pour elle-même, elle poussait jusqu’au manque d’hygiène le mépris du corps qu’on lui avait enseigné au couvent. Pourtant – c’était une autre de ses contradictions – elle gardait l’envie de plaire ; les flatteries la flattaient ; elle y répondait avec coquetterie. » Devenir femme, c’est-à-dire cultiver sa féminité, s’opère ainsi par l’esprit et non par le corps. C’est tout un conditionnement mental qui s’impose aux femmes de cette époque et qui va jusqu’à pénétrer insidieusement leurs corps.

Devenir athée, pour Simone de Beauvoir, est l’un des jalons de son émancipation féministe ; c’est remettre en question le joug de l’incorporel et de ce qu’elle nomme – non sans ironie – le spiritualisme. Elle voit en l’athéisme le point de fuite qui lui permettra de s’offrir au monde en se réappropriant son rapport au corps :

« J’étais à deux doigts de m’avouer la vérité : j’en avais assez d’être un pur esprit. Non que le désir me tourmentât, comme à la veille de la puberté. Mais je devinais que la violence de la chair, sa crudité, m’auraient sauvée de cette fadeur éthérée où je m’étiolais. » (Mémoires).

Pensant fuir la religion, Simone de Beauvoir ne fait en réalité que l’embrasser plus intensément encore au travers de la sanctification des corps. L’écrivaine reprend le flambeau de Marie-Madeleine, tout en tournant parfois en dérision sa propension à s’effacer devant le sexe opposé :

« Ainsi, au présent et dans l’avenir, je me flattais de régner, seule, sur ma propre vie. Cependant la religion, l’histoire, les mythologies me suggéraient un autre rôle. J’imaginais souvent que j’étais Marie-Madeleine et que j’essuyais avec mes longs cheveux les pieds du Christ. La plupart des héroïnes réelles ou légendaires – Sainte Blandine, Jeanne sur son bûcher, Grisélidis, Geneviève de Brabant – n’atteignaient en ce monde ou dans l’autre, la gloire et le bonheur qu’à travers de douloureuses épreuves infligées par les mâles. Je jouais volontiers à la victime. » (Mémoires)

Le corps sacrifié 

Vient donc la découverte du désir … Et la construction de son identité de femme en miroir avec le regard masculin. Force est de constater que contrairement aux apparences, les premiers fantasmes émergent très tôt dans l’esprit des jeunes filles à en lire les Mémoires d’une jeune fille rangée.  Dans l’une des nouvelles de son premier recueil, l’écrivaine décrit en ce sens les premiers émois érotiques d’une jeune fille âgée de treize ans :

« Elle avait treize ans quand, dans des cabinets publics, ses yeux tombèrent sur un feuilleton du Petit Parisien : un homme couvrait de baisers goulus un sein d’albâtre ; de toute la journée, Marcelle ne put chasser cette vision ; le soir, dans son lit, elle s’y abandonna sans résistance, le feu aux joues. Désormais, chaque nuit, engourdie dans la chaleur des draps, elle offrait sa poitrine à des lèvres avides ; des mains impérieuses et tendres parcouraient sa chair, un corps tiède se pressait contre son corps ».

Lorsque vient le nom de Simone de Beauvoir, peu de personnes soulignent spontanément la dimension érotique de son œuvre, pourtant fondamentale à sa compréhension. Privées d’images et d’éclaircissements, les jeunes femmes doivent redoubler de vigilance et de curiosité pour être à même de découvrir leurs sens :

« Dans mon univers, la chair n’avait pas droit à l’existence. Pourtant, j’avais connu la douceur des bras maternels ; dans l’échancrure de certains corsages naissait un sombre sillon qui me gênait et m’attirait. Je ne fus pas assez ingénieuse pour rééditer les plaisirs entrevus au cours de gymnastique ; mais parfois, un contact duveteux contre ma peau, une main qui frôlait mon cou, me faisaient frissonner. »

L’éveil au corps se fait à tâtons, au hasard des chemins. Bien loin des jeunes hommes qui se plaisaient alors à fréquenter les bordels, le plus souvent dès l’adolescence, parfois escortés de leurs confrères voire de leurs aînés pour les plus débauchés, pleins de cette fierté propre aux hommes convaincus que ce grossier rituel suffisait à adouber leur virilité. Sans parler du fait que l’éducation catholique dispensée par les bigotes n’avance pas beaucoup ces jeunettes dans leur quête du graal : « Ça, c’est l’avantage d’une éducation chrétienne, je me serais laissée violer sans penser à mal », écrit Beauvoir dans son recueil.

Privées de pratique, les femmes désireuses de s’aventurer dans cet univers se réfugient dans les méandres de l’esprit. Elles s’approprient par défaut tout ce qui relève de l’ordre du fantasme et de la suggestion, décuplant leur sensibilité et leur ardeur – bien que toujours contenue :

« Trop ignorante pour inventer la caresse, j’usai de détours. A travers l’image d’un homme-marchepied, j’opérais la métamorphose du corps en objet. Je la réalisais sur moi-même quand je m’écroulais aux genoux d’un souverain-maître ».

Le fossé entre les deux sexes n’en finit pas de se creuser. Désireuses de plaire aux hommes dans une société où l’existence sociale d’une femme dépend en grande partie du statut conjugal, le beau sexe intériorise secrètement un rôle de soumission et d’effacement. La servitude socio-politique de la femme se fait fantasme masochiste dans l’intimité :

« Souvent, cependant, je commençais par longuement m’y complaire : je savourais les délices du malheur, de l’humiliation. Ma piété me disposait au masochisme (…). Certains de mes fantasmes ne supportaient pas la lumière ; je ne les évoquais qu’en secret ; (…) il m’arrivait de me substituer tremblante, demi-nue, à l’esclave dont un dur éperon écorchait l’échine ». (Mémoires)

Le corps sanctifié 

Qu’il s’agisse d’elle-même dans ses Mémoires ou des jeunes protagonistes du recueil de nouvelles Anne ou quand prime le spirituel, le regard que les jeunes femmes portent sur le corps de leurs aînées est plus complexe qu’il n’y paraît. A commencer par le corps de la mère dans Une mort très douce :  « Voir le sexe de ma mère : ça m’avait fait un choc. Aucun corps n’existait moins pour moi – n’existait davantage. Enfant, je l’avais chéri ; adolescente, il m’avait inspiré une répulsion inquiète ; c’est classique ; et je trouvai normal qu’il eût conservé ce double caractère répugnant et sacré : un tabou. » Le regard porté sur le corps de la mère équivaut allégoriquement au regard porté sur le corps féminin. Tout est dit dans l’évocation de ce « double caractère répugnant et sacré » que l’on retrouve tout au long de l’œuvre de Beauvoir.

Prenons la figure de la prostituée. Dans l’une des nouvelles du recueil Anne, Simone de Beauvoir s’intéresse à la façon dont une jeune fille de son temps perçoit les prostituées et leur rapport au corps. Contre toute-attente, le protagoniste voit dans la prostitution non un asservissement mais un affranchissement du corps. Voir ces femmes la ramène à sa propre servilité et la prostitution se mue alors en un fantasme de transgression ultime :

« j’aurais voulu savoir par quelle série d’initiations elles avaient conquis la magnifique liberté dont elles jouissaient à l’égard de leur corps, elles étaient par-delà la peur, par-delà le dégoût, rien ne leur était interdit, ni impossible ; moi j’avais honte de ma virginité. »

Dans la dernière nouvelle du recueil, le regard porté sur la figure de la cougar est radicalement différent. La riche femme âgée prête à tout pour retrouver un semblant de jeunesse et de jouissance charnelle répugne le protagoniste au plus haut point. Son corps flétri et son visage ridé inspirent la répulsion, ce qui ne va pas sans rappeler le dégoût éprouvé par Simone de Beauvoir vis-à-vis du corps décharné de sa mère. Le regard que porte l’écrivaine sur le corps féminin oscille ainsi entre l’aversion et la déférence, tout comme le corps crucifié du Christ nous horrifie autant qu’il nous transcende.

 


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