Simon Hantai : la concrétisation de l’abstraction

Tabula
Tabula

Il ne vous reste que quelques jours pour aller voir, au Centre Pompidou, l’oeuvre de Simon Hantai, malheureusement éclipsée par Roy Lichtenstein et Keith Haring, mais dont la qualité vaut bien plus qu’un détour.

22 mai 2013 - 2 septembre 2013
22 mai 2013 – 2 septembre 2013

Il faut l’avouer, l’art abstrait parait inaccessible, incompréhensible voire inutile aux yeux des novices. C’est en partie la raison pour laquelle ce mouvement n’obtient pas le même engouement que le monde Pop. Et pourtant c’est passer à côté d’une grande part de la théorie de la peinture et de l’art en général que de dédaigner ce mouvement à cause d’une simple incompréhension. Avant d’aborder l’oeuvre de Hantai il est important de cerner ce qu’est l’abstraction.

Penser l’abstraction

Remémorons nous nos cours de philosophie. Les philosophes se sont échinés à donner une définition du beau et de l’art. Des visions aussi différentes les unes que les autres. Hegel a théorisé l’art conceptuel bien avant Duchamp et son urinoir. En effet, selon lui, ce n’est pas la beauté de l’oeuvre qui doit primer mais plutôt la beauté du geste créateur de l’artiste éclipsant alors le contenu. Kant, quant à lui, est le père du concept abstractionniste. Il commence par distinguer la beauté libre de la beauté adhérente. Cette dernière consiste en ce que la beauté est troublée par la volonté de mettre du sens dans l’objet, alors que la beauté libre est une beauté pure, puisqu’elle réside dans des motifs abstraits, qu’aucune recherche de signification ne vient altérer. Ainsi le peintre se libère de toute volonté d’imitation.

Selon Hegel, ce n’est pas la beauté de l’oeuvre qui doit primer mais plutôt la beauté du geste créateur

De ce fait il est beaucoup plus difficile pour l’artiste de se soustraire à la volonté naturelle d’inclure une once de sens concret dans son œuvre, sans pour autant perdre en esthétique. C’est donc sur ce point que j’attendais Hantai au tournant.

Du surréalisme à l’abstraction

L’œuvre de Simon Hantai n’a jamais cessé d’évoluer comme nous le montre de manière claire la rétrospective du Centre Pompidou. Surtout, l’originalité de son travail réside dans le parcours qu’il a mené. En effet, sa brève incursion dans le monde surréaliste au début de sa carrière et son admiration du travail expressionniste abstrait de Jackson Pollock le poussent, plus que d’autres artistes abstraits, à donner une place plus importante au travail du geste de l’artiste. Ainsi, sans pour autant se rapprocher de l’art conceptuel, il rentre dans la notion de beauté de l’œuvre d’Hegel, faisant passer avant tout le geste de l’artiste plutôt que le contenu de l’œuvre. Sa technique de pliage de la toile, qu’il a fait évolué tout au long de sa vie, en est l’exemple absolu tout comme sa marque de fabrique. Cependant on ne peut pas adhérer complètement à la vision d´Hegel, et Hantai ne considère pas son geste comme celui d’un artiste mais plutôt comme celui d’un technicien, notamment en ne signant jamais ses toiles. Peut être était il encore imprégné (in)consciemment par ses origines soviétiques hongroises ?

Pour qualifier l’œuvre de Simon Hantai il faut donc partir sur d’autres pistes et notamment se rapprocher de la vision de Kant. Nous avons vu précédemment que la beauté libre se devait d’être détachée de toute volonté d’imitation du réel. La première salle peut paraître déroutante se composant de deux ou trois œuvres encore grandement inspirées des primitifs hongrois puis d’œuvres surréalistes produites à Paris peu de temps après son arrivée. Cependant même si le traitement est facilement assimilable aux univers torturés d’Yves Tanguy ou de Dali, les corps et figures humaines se réduisent, non pas à un excès de réalisme devenant presque fantastique, mais plutôt à une accumulation de viscères à la limite de la figure abstraite sans lien avec le monde concret. En à peine six ans, il se radicalisa dans l’abstraction.

C’est ici que le danger et la difficulté grandit pour le peintre, malgré ce que pourrait penser le visiteur profane qui juge qu’apposer un aplat bleu ou rouge sur une toile est accessible à tout le monde et par conséquent ne peut être qualifié d’art. Bien au contraire, dans l’abstraction l’artiste est dépourvu de tout modèle et la seule réalité réside dans le pinceau et la toile qu’il utilise. Le sujet, provenant de la pure imagination de l’artiste, se doit d’être abstrait mais ne doit pas pour autant perdre en beauté, en esthétique. Hantai a justement réussi à se détacher entièrement du monde réel sans sacrifier la beauté . La scénographie de l’exposition mettant en valeur la grandeur de ses œuvres par sa simplicité.

Hantai a justement réussi à se détacher entièrement du monde réel sans sacrifier la beauté

Représenter l’abstraction

Concernant le traitement scientifique de l’œuvre, il n’y encore une fois aucune déception de la part du Centre Pompidou (ne me croyez pas subventionné pour autant). La progression d’une rétrospective se devant d’être à dominance chronologique est respectée en réussissant à mêler un minimum de thématique, ce qui montre un véritable travail de recherche en amont. Cette évolution chrono-thématique est d’ailleurs très bien adaptée au travail de l’artiste. Cela permet d’avoir une vision claire de l’évolution de chacune de ses techniques qui n’ont cessé de se perfectionner et de changer ainsi le visage de son abstraction si singulière.

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Miroir numéro 2
  • Rétrospective Simon Hantai au Centre Pompidou jusqu’au 2 septembre.

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