Un Roland Dorgelès fin de siècle

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L’humanité n’est même plus un légende, elle est un mythe” (Romain Gary)

Nécessité de l’actualité littéraire oblige : Romain Gary est porté aux nues. Il reste – depuis son premier roman, Une éducation européenne (1954) – un raconteur d’histoires percutant, dans la lignée de la veine juive littéraire du XXème siècle. Mais il y a un fossé entre les sommets où l’ont portée I.B. Singer ou Albert Cohen, et l’oeuvre du diplomate qui séjourna à Sofia, New York, Los Angeles, et La Paz.

product_9782070147090_180x0Dès le début de sa carrière, Romain Gary devient un auteur a succès. Il reçoit le prix Goncourt en 1956 pour Les racines du ciel, quitte la diplomatie, écrit le secondaire mais best-seller Les oiseaux vont mourir au Pérou, épouse l’actrice Jean Seberg, fait paraître un roman humoristique, Lady L., se lance dans de vastes sagas plus ou moins ratées : La comédie américaine et Frère OcéanToutefois il réussit ses livres crépusculaires Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, et Clair de femme, le tout en doublant son oeuvre de celle de son ombre (un temps scénarisée) Emile Ajar.

Films d’aventure

Romain Gary reste un maître des récits qui se déroulent comme des films d’aventures ironiques et où les personnages sont en lutte au sein de divers types de survie sans devenir pour autant – et c’est une marque de fabrique de l’auteur – des personnages féroces ou cyniques. Capable de faire vivre de véritables héros – anonymes ou non – l’auteur a compris très vite son époque, ses lois et sa réalité (“L’humanité n’est même plus une légende mais un mythe”, écrivait-il), tout en pressentant la littérature que le plus grand nombre attendait. Mais cela ne l’empêcha pas de conserver une belle idée de la prose.

En surdoué de l’écriture, il donna ainsi une giffle à ceux qui méprisèrent les oeuvres signées de son nom, grâce à son double Emile Ajar : celui-ci stylitiquement plus intéressant, lui permit d’entrer dans l’histoire des lettres en obtenant un second prix Goncourt. Avide de légitimité, doué pour l’analyse comme pour la métaphysique, l’auteur a su méditer sur le temps avec un sens du dialogue, de la formule, de l’humour et des divers niveaux de langage. Ces ingrédients lui permirent d’animer divers pans de la société qu’elle soit française ou américaine. Ainsi, loin de tout conceptualisme formel, Romain Gary laisse glisser ses narrations avec une gravité ironique et un souci de souligner l’immense bordel du monde, en ayant aussi soin de suivre un récit en ligne droite, et bien charpenté. Ce principe eut le mérité de ne jamais dérouter le lecteur.

L’auteur ne peut cependant pas se réduire à un simple faiseur. Gary est avant tout un charmeur intelligent, parfois cynique, souvent profond, et toujours attentif à souligner l’état du monde, avec un second degré parfois plein de perfidie, lorsqu’il affirme par exemple que “la pauvreté est un refus de partager la grande fraternité de la merde.” Sous sa superbe, l’écrivain a par ailleurs su rester à la fois modeste et ambitieux dans sa manière de donner forme au réel, même lorsque celui-ci est d’une affligeante banalité. Rien n’est pourtant plus difficile, que de faire siens les mots de Paul dans l’Epître aux Corinthiens, et de chercher une visibilité, comme il a su le faire, à ce qui demeure caché : “aujourd’hui nous voyons au moyen, d’un miroir d’une manière obscure, mais alors nous verrons face à face”. Ainsi, sans effacer son propre miroir narcissique, mais échappant au risque qu’il soulevait (“Les hommes vieilissent mal quand ils restent jeunes”) il s’effaça de lui-même après avoir su créer un monde où les individus et les familles sont plus mis en lumière que la société elle-même. 

Un écrivain de la prouesse

Pour autant, Romain Gary reste avant tout un écrivain de la prouesse. Peu intéressé par les questions de l’esthétique romanesque, il sut toutefois – en maniant avec habileté, lorsque cela était nécessaire, ce qu’il nomme “un poignard sous la soie” – montrer le poids des destins. Mais les montrer seulement, sans percer par une langue originale leurs poches d’ombre.

C’est pourquoi son oeuvre reste une bonne propédeutique pour qui veut entrer dans la bonne littérature. Elle devient un “pas”, un échelon qui permet d’accéder à celle, d’exception, des grands incontournables. Car à l’inverse des grands maîtres de la fiction, Romain Gary ne fait preuve que d’un brio – certes inventif, drôle, émouvant -, au détriment de la création d’une véritable langage propre à déplacer les représentations. Restant dans un entre-deux parfois convenu,  Romain Gary n’est pas un explorateur des limites. Sa quête ne se grave pas dans une recherche formelle mais bien plus dans le mise en exergue d’évènements narratifs. Ce n’est là qu’un moyen partiel d’en extraire le feu : et ne demeurent parfois dans ses romans que des cendres. L’écriture ne défie pas ou peu l’évidence, ni ne nous permet de pénétrer au coeur de ce que les évènements cachent. A une exception près : à savoir lorsqu’il parle de l’amour. Pour Gary, en effet, “vivre est une prière que seul l’amour peut exaucer”. Jean Seberg en sera plus tard le vecteur et l’énigme. Mais jamais dupe des manques et leurres inhérents à la passion et à son cheminement, il écrivit dans son hommage à l’actrice :  “sans imagination, l’amour n’a aucune chance.”

Cependant, en dehors de belles formules et de narrations intéressantes, son écriture n’est parfois qu’une surface. Dans Gros câlin, néanmoins, elle devient un caveau ouvert sur une forme de plénoménologie du corps et de l’esprit, rarement croisée en littérature. Le monde et son absence ne font ici qu’un. Toutefois de manière générale, l’évènement, dans ses fictions, reste plus important que la manière de l’écrire, ou de le déplacer. Les promesses de l’aube, d’une certains manière n’ont donc pas été totalement tenues. Les récits se veulent plus forts que la langage lui-même et c’est bien là que le bât blesse : au lieu de provoquer des failles, des cassures dans le tissu narratif, le récit se “couche” trop souvent devant l’évènement.

N’arrachant pas la fiction à sa narrativité classique, le romanesque coule ainsi dans un fleuve un peu trop tranquille. Certes, il y a bien une poétique de l’imaginaire dans l’oeuvre de Gary : mais celle-ci reste dans le prolongement de ce qui existait déjà dans l’écriture romanesque. Gary n’est à ce titre ni un grand romancier de type dostoïevskien (qu’il rêvait de devenir), ni même un Nabokov créateur de mythe. Il reste juste à l’étage du dessous. Lui revient pour la fin du XXème siècle et ses monstruosités une place comparable à celle que Dorgelès tint, face aux horreurs de la Première Guerre Mondiale, pour son début. Ce qui n’est pas rien et justifie son entrée dans La Pléiade. Il est vrai qu’après avoir accueilli la partie la moins intéressante des oeuvres de Jean d’Ormesson (les romans) tout est possible dans la collection sur papier bible. Même le pire. Gary en reste loin.

  • Romain Gary, Romans et récits, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1536 p. et 1728 p. 2019

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