Retour à Séoul : Lost in translation 

Frédérique, une jeune femme tumultueuse d’origine coréenne adoptée en France revient dans son pays natal après vingt-cinq ans d’absence et cherche à retrouver ses parents. Après Diamond Island (2016), Davy Chou signe un portrait fougueux, une réflexion sur le devenir portée par son actrice phare, Park Ji-Min. 

« Ah, tu es française ». Ces mots prononcés par une agente d’accueil dans un hôtel coréen à Frédérique dite Freddie, fraîchement arrivée à Séoul et encore balbutiante, donnent le coup d’envoi au film. Toute l’ambivalence et les enjeux de Retour à Séoul se cachent peut-être là, dans l’hésitation de l’interlocutrice de Freddie. Quelle langue lui parler : l’anglais, le français ou le coréen ? À plusieurs reprises, ce questionnement revient dans la bouche des Coréens. Mais son apparence n’est pas le seul élément à susciter des interrogations : son caractère bourru, sa spontanéité et son franc-parler, qui se heurtent aux manières plus réservées des locaux frappent ceux qui la rencontrent. Freddie semble se situer à cheval entre plusieurs identités, qu’elle tente de conjuguer et même d’inventer tout au long des deux heures du long-métrage. 

Car cette quête involontaire des origines – c’est une coïncidence qui l’a menée à Séoul, même si Freud donnerait sans doute à son geste une autre portée – pose presque plus la question de l’invention au présent que celle de la réélaboration du passé. Pour Frédérique, la recherche de ses racines et la création d’une fiction autour de ces dernières est tout autant une manière de s’auto-enfanter hic et nunc. On assiste donc à l’évolution sur huit ans d’une jeune femme explosive, qui connaît plusieurs phases, de la jeune fille presque naïve à l’employée zélée d’une fabrique d’armes. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce que la rencontre avec les parents biologiques soit un moment de résolution et d’apaisement, comme c’est souvent le cas dans ce genre de film, Davy Chou en fait un point de départ. Cette rencontre malaisée avec son père, incarné par l’acteur coréen Oh KwangRok dont la présence émeut immédiatement, devient l’amorce d’une colère jamais vraiment assouvie, qui peut tout d’un coup faire basculer l’intrigue – jusqu’à fatiguer le spectateur, parfois.

Tout feu tout flamme

Comme en témoigne l’affiche centrée sur Frédérique Benoît dans les rues de Séoul, ce film relève du portrait. Tout tient donc autour de ce personnage, porté par une actrice inspirée : l’artiste plasticienne Park Ji-Min qui, dans ce premier rôle, parvient à donner chair à la colère qui habite la protagoniste. Ce visage revêche est mis en valeur par une photographie léchée et accompagné par une bande-son électronique et électrique signée Christophe Musset et Jérémie Arcache.

Inspiré par une amie du réalisateur, ce personnage est à la fois la grande force et la faiblesse de ce film : Frédérique Benoît est un personnage décidé, touchant et souvent maladroit jusqu’à être parfois antipathique. Exit la douceur et la docilité de celle-ci que l’on pourrait attribuer aux femmes – l’actrice principale affirme d’ailleurs avoir aidé le réalisateur à écrire son personnage féminin. Mais malgré cela, l’héroïne n’échappe pas à tous les poncifs : l’absence de son père la jette par exemple dans les bras d’un cinquantenaire rencontré sur Tinder et la crise qui l’anime l’amène à prendre une fuite un peu stéréotypée : la drogue, la fête, les changements de vie intempestifs et finalement, le voyage comme un moyen d’apaisement. S’il est vrai que la réalité de nos actions dérive parfois des lieux communs (combien de fois agissons-nous « comme dans un film » ou « comme dans un livre » ?), la mise en récit demeure attendue, ce qui crée un enlisement. 

Partant de la thèse que la vie d’une personne adoptée aurait pu être tout autre, Davy Chou décline toutes ces existences possibles, en fonction des évolutions successives de son héroïne.

Là où le film gagne néanmoins en intérêt, c’est qu’il propose une vraie réflexion sur l’identité d’adoption et sur le déracinement, comme une variable déterminante de l’existence – on ne peut s’empêcher de songer à la pièce de théâtre de Wajdi Mouawad, La Racine carré du verbe être (récemment à l’affiche du Théâtre La Colline à Paris) qui de la même manière imagine toutes les vies qui auraient pu être les siennes, en fonction de la ville dans laquelle il aurait pu habiter, de Montréal aux États-Unis, en passant par Rome. Dans quelle mesure notre vie et notre personnalité sont-elles déterminées par l’espace qu’on habite – et qui nous habite ? Partant de la thèse que la vie d’une personne adoptée aurait pu être tout autre, Davy Chou décline toutes ces existences possibles, en fonction des évolutions successives de son héroïne – nul hasard d’ailleurs si d’après le réalisateur, le film aurait aussi pu s’appeler « Toutes les vies que je n’ai pas vécues ». Comme si l’espace agissait sur son héroïne et vice versa, le film est divisé en quatre parties qui se succèdent : l’arrivée d’une Frédérique à Séoul qui porte encore en elle une identité très française, sa vie coréenne sur place, son retour dans cette même ville après l’avoir quittée et une forme d’épilogue dans un hôtel vide. Malgré des changements successifs, presque violents, l’héroïne bulldozer laisse rarement place au doute. On ne peut que deviner ses tempêtes intérieures. Cependant, lorsque la caméra s’arrête sur le craquèlement de ce masque, elle touche juste : ce moment par exemple où une amie vexée lui lâche qu’elle est « quelqu’un de triste » avant de l’abandonner dans un bar ; ce moment surtout tant attendu où elle retrouve sa mère dont le visage, grâce au cadrage, semble en permanence échapper au regard. Dans ces séquences douces-amères, la figure de Park Ji-Min se décompose et son silence devient lourd de sous-entendus. Perce alors la fragilité d’un être. 

Retour à Séoul, un film de Davy Chou, avec Park Ji-Min, Oh Gwang-Rok, Guka Han, en salles le 25 janvier.


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