Retour de l’émotion en littérature

Avec son Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature Jean-François Vernay cherche avant tout à exposer sa conviction profonde en littérature : réhabiliter l’affectivité de la lecture par l’émotivité conjuguée de l’auteur et du lecteur s’avère nécessaire alors que celle-ci tend à disparaître dans son approche de plus en plus académicienne et scientifique.

2013
2013

L’essai s’ouvre sur un constat de Todorov : « lire des poèmes et des romans ne conduit pas à réfléchir sur la condition humaine, sur l’individu et la société, l’amour et la haine, la joie et le désespoir, mais sur des notions critiques, traditionnelles ou modernes ». On comprend alors que ce constat est partagé par l’auteur qui n’hésite pas à parler d’une « manière aride » d’aborder la littérature qui se retrouve dépouillée de sa sensibilité propre. Un constat qui ne serait pas si alarmant si ce n’était pas la pérennité même du goût pour la lecture qui était en jeu : les enfants ne prennent plus de plaisir à lire et les facultés de lettres se désertifient. Cette interrogation liminaire de Jean-François Vernay se poursuit par le rappel des multiples possibilités qu’offre la lecture en présentant deux figures de lecteurs, rappelant allégrement le lecteur critique d’Umberto Eco : d’un côté le lecteur amateur et de l’autre le lecteur professionnel. Le lectorat s’oriente de plus en plus vers ce deuxième visage de lecteur professionnel qui « remplit son devoir parce qu’il y est tenu » et s’écarte du lecteur amateur qui possède une plus grande latitude vis-à-vis du choix de lectures plus facilement abordables sous l’angle du divertissement.

Fonctionnement cognitif de la sensibilité

L’ouvrage enchaine ensuite sur une série d’arguments littéraires qui viendraient éclairer voire étayer sa nouvelle approche, que ce soit en rappelant le degré d’indétermination de la création littéraire et sa pluralité sémantique, en évoquant la question de la restitution de la lecture ou (dans un très bon paragraphe : « Les atours et atouts de séduction de l’écrivain ») en s’interrogeant sur le processus de séduction de l’écrivain et de l’adhésion de son lecteur. S’ensuivent alors de nombreuses réflexions richement documentées sur les apports et les failles de la Nouvelle Critique littéraire. Mais là où Mr Vernay se montre réellement novateur, c’est dans l’apport d’un nouveau questionnement  qui lui est permis par le développement actuel des neurosciences, riche d’éclairages sur le fonctionnement cognitif de la sensibilité et qui serait à même de réintroduire cet espace  émotionnel au sein du roman. Difficile d’en dire plus sans dévoiler les ficelles de la théorie de l’auteur et gâcher, ainsi, le « gout de la lecture » de cette nouvelle perspective.

Mais l’intérêt principal de cet ouvrage se trouve finalement dans la réflexion personnelle de son auteur qui invite à penser la tradition littéraire sous un nouveau regard

On retiendra de la forme un agencement bien maitrisé mais qui pèche parfois par excès de citations, on y trouve un florilège de mises en abyme d’auteurs à propos d’un auteur  qui risqueraient de perdre un « lecteur amateur » tout en séduisant les amateurs d’ouvrages critiques.  Mais l’intérêt principal de cet ouvrage se trouve finalement dans la réflexion personnelle de son auteur qui invite à penser la tradition littéraire sous un nouveau regard par le clivage de l’émotion et du jugement pour : « Retrouver  le plaisir d’enseigner la littérature. Retrouver le plaisir d’apprendre la littérature. »

Par cet essai de cent-cinquante pages Jean-François Vernay «  entend réconcilier le lecteur amateur et le lecteur amateur » ; au lecteur d’en juger, pour ma part j’estime  le contrat rempli avec brio.

  • Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature, Jean-François Vernay, Editions Complicités, 2013.

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