Philippe Morillon – le noctambule éclairé.

Autoportrait avec Andy Warhol devant le théâtre le Palace, 1978. 2/10 © Philippe Morillon

L’Hôtel Jules & Jim, 11 rue des Gravilliers dans le 3e arrondissement de Paris, a pris des airs du Privilège ou du Palace des années 70-80. Philippe Morillon, photographe et illustrateur, y organise un accrochage de ses photographies iconiques sous le titre évocateur de Day Dreaming / Night Clubbing jusqu’au 29 janvier 2022.

Là où on ne dort que le jour

À la fin des années 70, une odeur de fête s’est installée rue Saint-Anne et rue du Faubourg Montmartre. Le 1er mars 1978, à 23 heures, le Tout-Paris s’agglutine devant le numéro 8 de la rue du Faubourg Montmartre et ce jusqu’en 1983. Grace Jones inaugure le club de Fabrice Emaer avec une reprise de La Vie en rose d’Edith Piaf. Puis ce fut une démocratisation permanente de la fête avec pour seules règles l’excentricité et l’extravagance, exigées par la physionomiste Jenny Bel’Air, elle-même devenue une icône. Le Palace devient alors le lieu incontournable pour s’évanouir dans les paradis artificiels. Et comme tout paradis artificiel, après l’effervescence des sens apparaît le spleen.

Dans toute cette folie, un œil se promenait, celui de Philippe Morillon, illustrateur célèbre, qui deviendra, peut-être malgré lui, le « meilleur biographe » de ces années Palace dira, plus tard, Karl Lagerfeld. Les photographies de Philippe Morillon sont à la fois le témoignage sublime d’un rêve éveillé, d’une « vision parfaite d’un ancien réel », et le portrait sans filtre du Tout-Paris des années 70-80 qui n’a pas « dormi pendant vingt ans », pour reprendre la formule de Paquita Paquin.

Les photographies de Philippe Morillon sont à la fois le témoignage sublime d’un rêve éveillé, d’une « vision parfaite d’un ancien réel » et le portrait sans filtre du Tout-Paris

Si Philippe Morillon a fait de ses photographies une sorte de journal insouciant d’une décennie de plaisirs, le temps en a fait aussi le témoignage bouleversant d’une génération qui s’est oubliée dans la lumière aveuglante des projecteurs. Dans sa préface au livre de Philippe Morillon, Une Dernière danse ?, publié aux éditions 7L, Karl Lagerfeld a cette magnifique formule concernant les photographies de l’artiste : « Ces images sont plus fortes que les discours des rescapés, souvent trop chargés d’émotions et de jugements posthumes. Ici pas de photoshop du passé. C’était ainsi. J’y étais ! »

Karl Lagerfeld au bal vénitien du Palace, 1978. 1/10 – © Philippe Morillon

Les contes modernes de Philippe Morillon

Mick Jagger au bal travesti du Palace, 1978. 3/10 – © Philippe Morillon

Avant d’être photographe, Philippe Morillon était surtout un illustrateur de talent, si bien qu’Andy Warhol a rédigé une introduction pour le livre Ultra Lux, paru en 1982. Puis vinrent ses photographies qui le consacreront et qui feront dire à Karl Lagerfeld que Philippe Morillon était le « Boldini du ‘’hard chic’’ ». Philippe Morillon a l’art du conteur. En regardant les différentes photographies présentées lors de l’exposition, on ne peut s’empêcher d’imaginer l’histoire derrière la prise de vue, voire les histoires car, après tout, qu’est-ce qui nous interdit de rêver un instant comme ils ont rêvé ? Derrière ces photos, ce sont des vies en feu, éclatantes, qui se trémoussent et qui s’éclatent sur le sol du Palace ou du Privilège jusqu’à n’en plus pouvoir. Philippe Morillon a capturé ces esprits infatigables qui voyaient dans la nuit la célébration permanente de la vie qu’il fallait brûler par les deux bouts pour se sentir vivant. 

On y voit Mick Jagger affublé d’une perruque blonde pour la soirée travestie donnée par Kenzo Takada, grand couturier qui nous a quittés l’année dernière, Karl Lagerfeld avec un tricorne et sans lunettes pour son bal vénitien en 1978, la pétillante Loulou de La Falaise ou encore Yves Saint-Laurent. On retrouve, évidemment, Andy Warhol sur plusieurs clichés dont un accompagné de Philippe Morillon âgé alors de 28 ans. Passez quelques tables et vous croiserez Roland Barthes, Louis Aragon et tant d’autres dans ce lieu ouvert à tous ! 

Ce sont des moments de nuit, fragments de bals, de fêtes qui montrent des visages heureux, insouciants, pris dans le tourbillon incessant de la folie qui affranchit du désagréable de la vie. Day Dreaming / Night Clubbing, nuit et jour se confondent et se créent alors des arrière-mondes pétillants dans les photographies de Philippe Morillon qui nous propose ses images d’archive touchantes et terribles à la fois.

C’est avec un regard fasciné que l’on admire ces photos d’une époque révolue qui a perdu, par la suite, toute sa joie et ses illusions.

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Roland Barthes au Palace, 1979. 2/10 – © Philippe Morillon

Day Dreaming / Night Clubbing à l’Hôtel Jules & Jim est une plongée dans les années fastueuses 70-80 et ces nuits où personne ne dormait sinon la réalité assommée par tous les plaisirs. Baudelaire disait, dans l’une de ses fusées de Mon Coeur mis à nu, qu’ « il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. » Peut-être que les années Palace sont à la fois ce « désir de monter en grade » et cette « joie de descendre ». En tout cas, les photos de Philippe Morillon, qu’il est possible d’acquérir ou de consulter sur son site, sont une joie et donnent envie de retrouver un peu de fast et d’exubérance dans une époque tristement morne.

Philippe Morillon, Une dernière danse ?, Editions 7L, Paris, 2009, préface de Karl Lagerfeld. 

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