Catherine Pozzi : conteuse de l’âme

En 1935, Claude Bourdet entreprend de publier les écrits de sa mère, la femme de feu Catherine Pozzi. L’essai poético-philosophique fait partie de ceux-là, mais la réception est discrète. C’est avec la même discrétion que les éditions Vagabonde rééditent Peau d’Âme, ouvrage étrange né de l’esprit tortueux, mais non moins sublime, de Catherine Pozzi, poétesse méconnue mue par la connaissance. 

C’est une petite fille qui naît place Vendôme en 1882 dans les salons feutrés parisiens. Son père, l’éminent Samuel Pozzi l’initie à la lecture et aux savoirs. Elle s’ennuie. Elle s’ennuie. Elle cherche ce moi inconnu. La religion ne lui donnera pas de réponse. De là naît un désir profond : savoir et avancer plus loin, plus haut. Après sa nouvelle autobiographique Agnès, ses six poèmes testaments, Peau d’Âme, essai inachevé, clôt la Trinité profane de Catherine Pozzi. 

L’arbre de la connaissance ou la pensée fragmentée

Catherine Pozzi, c’est un esprit plein d’absolu, un esprit palimpseste, marqueté de diverses connaissances, entrelardées par de nombreuses croyances et mythes qui l’élèvent au rang de mystique. De la foi ébranlée de sa jeunesse qui laisse une âme désolée, elle tient à se construire une foi personnelle qui lui permettrait d’emprunter le chemin de la conversion et ainsi l’universel. 

Tout au long de sa vie, Catherine Pozzi s’efforce de se distinguer par sa pensée, de s’affranchir des salons mondains feutrés de ses parents et des fades considérations sur le monde et l’ensemble des savoirs. Son œuvre poétique se donne comme l’aboutissement d’une longue période vouée à l’acquisition de nombreuses connaissances tant scientifiques que philosophiques et religieuses et donne à voir une pensée fragmentée comme si Catherine Pozzi avait entrepris de marcher le long du chemin de connaissance et cueillant au passage les fruits de savoir, formant ainsi un agrégat de pensées. 

Son essai Peau d’Âme présente toute la pensée sensualiste de Catherine Pozzi qui, désespérée de la religion, se « [fabrique] une religion, presque catholique, mais pas tout à fait. ». Dans son essai poético-philosophique, c’est toute une théorie de la connaissance qu’elle développe, fondée sur les affects rationnels et spirituels. Lorsque l’assise spirituelle se fragilise, lorsque le corps s’affaiblit lentement, il ne reste plus que les sens et le plaisir que l’on en retire.

Pour bien comprendre l’ouvrage hermétique qu’est Peau d’Âme, il s’agit de reprendre un peu le fil des études de Catherine Pozzi et de son obsession pour l’esprit et le corps, elle qui a toujours ressenti cette incohérence entre son corps malade et son esprit flamboyant. Désireuse de trouver une forme de salut, elle s’est attachée à apprendre jusqu’aux savoirs mystiques et philosophiques bouddhistes en passant par l’orphisme. La science fut par ailleurs essentielle. De ses articles de vulgarisation dans le Figaro aux considérations mathématiques que l’on retrouve dans ses journaux, Catherine Pozzi voit en la science une alternative au spirituel. Elle est une autre manière de se rassurer. C’est pourquoi, elle tente de répondre aux problèmes métaphysiques par la science qui viendrait résoudre l’opposition entre la matière et le spirituel. Ses lectures des philosophes Nietzsche et Bergson l’aident énormément à tendre vers cette harmonie du spirituel et du matériel et ainsi, nous trouvons dans Peau d’Âme, par exemple, des éléments qui témoignent d’une pensée scientifique qui n’exclue pas la dimension métaphysique. Par ailleurs, la famille maternelle de Catherine Pozzi est issue de la haute-bourgeoisie catholique de Lyon, là où s’est développé, parmi l’élite sociale lyonnaise, au début du XIXe siècle, un courant connu sous le nom d’« école mystique de Lyon. ». Un aspect de ce courant invite à une recherche d’unité entre les sciences expérimentales et le catholicisme. 

« J’ai deux corps, CHAIR-ET-SANG et PLAISIR-ET-PEINE: CHAIR-ET-SANG est un endormi, PLAISIR-ET-PEINE est comme un cri; ils sont toujours inséparables. CHAIR-ET-SANG est un carbure d’hydrogène à très grosses molécules. PLAISIR-ET-PEINE est si ténu que Lucrèce en fit un poème. Tout le monde parle à CHAIR-ET-SANG, je ne parle qu’à PLAISIR-ET-PEINE. » Dans cette citation, Catherine Pozzi opère bien une distinction entre le corps et l’esprit, entre le matériel et le spirituel mais soutient leur interdépendance. Il y a la conscience d’un nécessaire équilibre afin que chacun puisse apporter à l’autre. Par là, elle se retrouve dans les pas de Bergson qui appréhende les faits biologiques dans la perspective de sa métaphysique. En somme, il raisonne en termes d’interpénétration des deux domaines de connaissance. Catherine Pozzi pense de la même manière, elle qui s’intéresse aux découvertes de la biologie et qui, d’autre part, souffre de sa maladie. La science, d’une certaine manière, est intrinsèque à sa pensée car elle la vit à travers la tuberculose qu’elle tente d’appréhender. Là, les faits biologiques agissent sur l’esprit et inversement l’esprit tente de comprendre. En outre, la citation montre bien que Catherine Pozzi a conscience qu’elle ne peut pas réduire sa compréhension du monde à des formules mathématiques ni à des systèmes rationnels de pensées au risque de « dégrader l’existence» pour reprendre l’expression de Nietzsche qui s’insurgeait contre cette foi en la Science comme vérité ultime. La science et la religion, concentrée en Peau d’Âme, sont une transcendance. 

Vers le salut ou la quête de l’immortalité 

À partir de sa crise spirituelle et de la découverte de sa maladie, Catherine Pozzi a cherché un remède à la vie. La mort d’Audrey Deacon et d’André Fernet, ses deux amours, a véritablement plongé Catherine Pozzi dans un questionnement sur l’après et la présence. Au fil de son programme de lecture et de ses découvertes, Catherine Pozzi en vient à une idée de l’âme qui traverse toutes les croyances auxquelles elle s’est attachée. Son intérêt pour l’âme s’explique par la maladie qui la ronge et un corps qui l’abandonne. Si l’esprit est bien présent, tout en puissance, le corps, lui, se déchire et menace de se dérober. Il y a chez Catherine Pozzi une prise de conscience du temporel qui la pousse à travailler avec plus d’acharnement sur son essai qui, malheureusement, ne sera pas terminé. De là son interrogation sur l’immortalité de l’âme et ses inquiétudes sur les « hasards de l’éternité », écrit-elle dans Peau d’Âme, qui l’ont amenée à s’intéresser de près à toutes les philosophies qui pensaient une sorte de transport de l’âme, assurant par là une survie posthume. 

Derrière l’idée d’une renaissance de l’âme de génération en génération se donne l’idée d’hérédité que Catherine Pozzi développe dans son œuvre. En effet, dans Peau d’Âme, elle pense l’âme comme une accumulation de « grains », c’est-à-dire de sensations qui se seraient rassemblées au fil du temps et des générations. Avec cet humour, propre au style de l’essai, Catherine Pozzi débute le troisième chapitre par un jeu de mot sur l’âme: « L’âme, c’est le sujet du verbe ”amasser”. ». L’âme devient alors, pour Catherine Pozzi, un réseau qui recouvre le corps matériel, la chair, et qui permet de sentir. Elle devient ce manteau de sensations, tissé au fur et à mesure, cette « longue robe de nature, PEAU D’ÂME… » qui n’est pas donnée par des éléments matériels mais bien par des éléments sublimés qui rendent le passé au présent puisque pour Catherine Pozzi l’âme est cette « SOMME ENCHANTÉE qui a précisément la valeur du paradis perdu. ». L’âme est l’Origine, elle est le réceptacle des liens spirituels et terrestres qui se sont transmis de générations en générations. Elle est l’héritage suprême qui garantit une survie posthume. 

Il faut peut-être voir en Peau d’Âme une tentative pour Catherine Pozzi d’élever son moi en exemplum. Cette coalescence de la science et de la mystique traduit un va-et-vient entre l’intériorité et l’extériorité. Ainsi se développe une construction psychagogique d’un moi saisi dans la souffrance de la rupture avec quelque chose qui le dépasse. Le moi se replie sur lui-même, fait preuve d’exercices spirituels pour ensuite « sortir du tombeau étrusque », pour reprendre l’expression de Paul Valéry dans un de ses portraits, pour ainsi s’élever. La transcendance du moi n’est pas totale et se donne en sursauts. S’il lui arrive de s’élever, aussitôt il redescend. 

Une vision poétique

Catherine Pozzi se conduit en positiviste, mais sent en mystique d’où le registre résolument littéraire de l’essai qui pourrait faire penser au long poème de Lucrèce, le De Natura rerum

Catherine Pozzi se conduit en positiviste, mais sent en mystique d’où le registre résolument littéraire de l’essai qui pourrait faire penser au long poème de Lucrèce, le De Natura rerum dans la visée et la méthode utilisée pour la formation de cet ouvrage ou encore à Novalis avec son Allgemeine Brouillon dans lesquels la vision poétique s’unit avec la pensée scientifique. En intitulant son essai Peau d’Âme, qui nous fait immédiatement penser au célèbre conte de Perrault, Peau d’Âne, publié en 1695, Catherine Pozzi refuse d’utiliser un langage trop discursif, trop scientifique et se tourne ainsi vers le registre littéraire. Nous pouvons encore constater cette alliance de la poésie avec le domaine scientifique dans ses articles de vulgarisation scientifique destinés au Figaro qu’elle publie à partir de 1929. Ils n’apparaissent pas comme de simples exposés ou démonstrations scientifiques mais forment une véritable prose poétique. Des titres comme « Images parlantes » ou encore « Puits aériens » annoncent un style riche et imagé qui va au-delà du simple fait scientifique. 

« J’ai deux corps, CHAIR-ET-SANG et PLAISIR-ET-PEINE: CHAIR-ET-SANG est un endormi, PLAISIR-ET-PEINE est comme un cri; ils sont toujours inséparables. » Reprenons cet extrait tiré de la fin de son ouvrage. Ne se donne-t-il pas comme un conte ? N’aimerions-nous pas connaître l’histoire de CHAIR-ET-SANG et PLAISIR-ET-PEINE ? Autrement dit, n’a-t-elle pas allégorisé son corps et son esprit dans la lutte perpétuelle que fut sa vie ? 

La narration se transforme en poème, c’est-à-dire que nous faisons face, parfois, à des moments lyriques. Ces moments poétiques lyriques insérés dans la prose amplifient le désir du poète et sa fonction de toucher les affects et les sens du lecteur pour enfin demeurer. Nous noterons, en outre, le choix du lexique qui atteste d’une œuvre résolument littéraire comme « vivant venu de moi » pour désigner son fils, Claude Bourdet.

Peau d’Âme doit se lire comme un long poème où s’entremêlent vers et prose, théories scientifiques et contes. Il est un agrégat de savoirs et de pensées, un ouvrage hybride inachevé qui traduit sans doute les soubresauts de son corps et de son esprit à la fin de sa vie. Il est un dernier souffle. Son projet inachevé qu’est Peau d’Âme aurait sans doute illustré l’équilibre d’une foi où raison et passion coexisteraient. Cependant, l’état de Peau d’Âme tel que nous le possédons et la pensée qui est mise en avant se présentent en une philosophie de l’existence dont le contenu religieux reste vague. Peau d’Âme reste une œuvre énigmatique qui se présente comme le point d’originalité de tous les écrits de Catherine Pozzi qui par l’écriture, résolument littéraire, oscille entre le conte, teinté d’humour, et l’essai scientifique. Il ne s’agit pas de dire que l’ouvrage se présente comme un essai de vulgarisation scientifique car les théories, que Catherine Pozzi avance, s’appuient sur des références et des faits extrêmement savants, convoquant toutes les nouvelles sciences expérimentales de son temps pour tenter d’allier spiritualité et rationalité. 

Nous pouvons considérer Peau d’Âme comme le récit d’une quête sous forme d’un récit de voyage ou d’exploration dans lequel le narrateur se fait observateur et commentateur de ses expériences. En effet, l’aspect fragmentaire et séquentiel de l’essai donnent l’impression d’une écriture de l’immédiateté comme si le narrateur notait son impression au moment de son expérience. En tout cas, il est évident que Catherine Pozzi s’inscrit dans une tradition d’« exercices spirituels » qui vérifient un désir de revitaliser une assise spirituelle et la foi. 

  • Catherine Pozzi, Peau d’Âme, Éditions Vagabonde, 2023.

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