Nathalie Quintane à l’école

On connaissait Nathalie Quintane poète — son premier recueil de poésie, Remarques, paraissait en 1997 chez Cheyne —, on l’a lue aussi écrivaine, chez P.O.L, essayiste, la voilà prof, et depuis bien longtemps. Dans Un hamster à l’école, paru chez La Fabrique, elle revient sur son expérience d’élève, d’étudiante, et surtout d’enseignante : 53 ans dans l’Education nationale. 

Un essai autobiographique

Dans un récit à la première personne hybride, entre l’autobiographie, l’essai et la poésie, parfois presque tract politique, Nathalie Quintane nous livre une suite d’anecdotes, de réflexions, de remarques, de souvenirs et d’observations, mi-personnels mi-sociologiques. Se composent ainsi les fragments d’un discours pédagogique, au fil de 48 courts chapitres, figures de la vie scolaire, avec ses lieux communs, ses lieux de mémoire et ses passages obligés : en vrac, la dictée, la correction de copies, le programme, l’estrade, le chahut, l’absentéisme, les heures de colle, les bulletins, les sorties scolaires, l’orientation, les examens, les concours, les réunions parents-profs, la cantine, la récréation, la salle des profs, le CDI … Au fil de l’itinéraire, une topographie sensible se dessine, de poste en poste, de classe en classe, qui proclame la puissance des lieux : 

« Ça remonte 

à si loin que je ne sais plus à quel moment

j’ai compris que le lieu était toujours plus fort que toi 

et que si tu voulais changer quoi que ce soit, il fallait 

commencer par changer de lieu. »

Le livre se distingue par son énonciation plurielle : en convoquant la mythologie professorale, les légendes urbaines, le folklore scolaire, à la fois à travers les discours rapportés, ceux des autres, et les discours concurrents de ses différents moi, au fil du temps, la narratrice réintroduit de la polyphonie dans le récit autobiographique. Adoptant alternativement le point de vue des élèves — l’élève qu’elle fut, les élèves auxquels elle enseigne, les anciens élèves que nous sommes tous — et celui des professeurs — l’enseignante qu’elle est, ses collègues, les profs dont on se souvient—, plus occasionnellement celui des parents d’élèves, Nathalie Quintane propose ainsi un portrait de l’institution scolaire, dans toute son ambiguïté. L’école est à la fois synonyme de banalité, trivialité, frustration, désespérance parfois, mais aussi de beauté et de fulgurances :

« Traversant 

la cour comme je l’ai fait des centaines de fois et bientôt 

des milliers, c’est le vent qui creuse en écartant les duvets 

un point où se révèle ma chair qui m’a donné 

et me donne la sensation d’être de ce monde avant que 

je n’entre dans l’autre »

Au-delà de la décharge d’adrénaline du cours, qui fait se sentir vivant, c’est aussi la puissance de la transmission, le rapport avec les élèves, qui donne l’amour du métier — comme quand l’un de ses élèves lui demande :

« – Mais madame, finalement, c’est quand
qu’on va profiter de la vie ? »

Humour et universel 

À travers ce parcours, qui est un voyage initiatique, l’humour est le fil rouge qui permet de parler pédagogie, et de dire, de manière légère et ironique, parfois tendre, parfois caustique, la réalité d’un métier fantasmé, à la fois connu de tous et souvent mal compris. C’est que le propos est universel : « n’importe qui qui est allé à l’école » a quelque chose à dire de l’Education nationale. L’humour permet de prendre du recul, de mettre à distance, et de critiquer, mais aussi de restituer le vécu, brut, et d’explorer simplement la dimension ludique du langage. Nathalie Quintane a le sens de la chute (« Quatre murs nus ; dalles de plafond en polyuréthane ; tableau blanc ; tables beiges ; chaises empilables en stratifié ; bureau du professeur ; tour noire de l’ordi ; point. Votre mission : loger de la vie dans un ensemble mort. »), et n’épargne rien ni personne, pas même sa propre entreprise : 

« Avec le recul, je me dis que j’en ai pas fait 

grand-chose, de cette estrade, à part des usages 

convenus (théâtre), ce qui est la constatation qu’on 

peut tirer d’un passage court ou long dans l’éducation 

nationale, qu’on peut pas en faire grand-chose, à part 

des usages convenus (écrire un livre). » 

Un essai politique et critique 

L’humour est aussi une manière d’aborder le sujet éducatif sous un angle social et politique, qui bat en brèche la notion d’égalité des chances, révèle les inégalités scolaires et dénonce la violence et la mécanique d’exclusion

L’humour est aussi une manière d’aborder le sujet éducatif sous un angle clairement social et politique, qui bat en brèche la notion d’égalité des chances, révèle les inégalités scolaires, socio-spatiales, et dénonce la violence et la mécanique d’exclusion d’un système qui fait le tri, dans des pages qui évoquent la théorie bourdieusienne de la reproduction sociale et sa critique de la méritocratie. Cette dimension politique, engagée,  ouvertement d’extrême-gauche, qui n’est pas nouvelle dans son œuvre — Un œil en moins (P.O.L, 2018) parlait de Nuit Debout, Les Enfants vont bien (P.O.L, 2019) de la crise des réfugiés — permet de traiter des questions transversales, comme la lente dégradation du service public éducatif, le numérique, la réforme de l’Etat, le néo-management, la perte de prestige et la paupérisation de la figure du professeur (« Je me souviens qu’avec les copines au café, on se prévoyait des départs en Égypte plutôt que d’être prof des pénétrations du milieu de la mode plutôt que d’être prof, des réorientations en boulangerie plutôt que d’être prof. »), ou encore la schizophrénie du fonctionnaire contestataire, qui à la fois est l’Etat et le critique : 

« Est-ce que je peux reprendre le boulot comme si 

de rien n’était ? Comment est-ce que je peux continuer 

à être le fonctionnaire de cet État-là ? 

[…]

Jusqu’où peut aller la reconnaissance due 

par le fonctionnaire à l’État qui lui a attribué son 

statut ? »

Nathalie Quintane souligne l’homologie entre l’école et la République, qui fait de l’école un microcosme, une réplique miniature de la société — « Ce que j’ai compris, avec toutes ces années c’est que l’éducation nationale c’était l’imaginaire national » — d’où le fait qu’on y ressente si nettement, comme par réplique, les secousses qui agitent le monde social. La critique de l’école, par un jeu de poupées russes, peut ainsi facilement se renverser en critique du ministère, donc de l’Etat, du gouvernement actuel, et de la société toute entière. L’institution scolaire ne peut donc évoluer, selon Quintane, sans un changement de société plus global.

Un hamster dans sa roue

La roue du hamster, son carcan, c’est alors l’Éducation Nationale, la cadence, le rythme infernal imposés par l’institution.

La critique politique s’incarne dans la métaphore qui traverse le livre, présente dès le titre, celle, on l’aura deviné, du hamster dans sa roue. L’image revient à plusieurs reprises, rythmant la progression du propos, dépliant chaque fois un nouvel aspect du métier de professeur. Convoquer l’animalité, c’est d’abord un moyen d’évoquer l’étrangeté et la régularité du quotidien, et notamment l’absurdité et la technicité des réformes éducatives successives. C’est surtout une manière de signifier la répétition de la routine, la rapidité des réflexes, l’hébétude de l’habitude, qui empêchent de réfléchir, entraînent le professeur, de même que le hamster est emporté par le mouvement de sa roue, au point de ne plus pouvoir s’arrêter, voire de devoir accélérer pour ne pas être éjecté — allusion à la pression toujours croissante exercée sur les professeurs et la multiplication des dépressions et des suicides. Nathalie Quintane souligne ainsi l’absurdité de ce cercle vicieux, ce mouvement circulaire qui ne va nulle part, qui est à soi-même son propre début et sa propre fin, et qui n’a pas de sens — un mouvement qui occupe, distrait, mais occulte aussi, et à ce titre empêche la solidarité, la rencontre, car il rend impossible ce moment de pause, de stase, qu’est la disponibilité à l’autre.

« Et mon passage dans la salle des profs, un 

passage de hamster ? C’est en tant que hamster 

que j’ai pu tenir aussi longtemps dans ce contexte 

parce que je fais tourner très vite la roue et que je suis 

extrêmement concentrée sur l’effet d’optique 

que produit la vitesse au niveau des rayons, qui 

ne sont alors plus qu’une couleur grise. »

La condition de hamster, c’est ainsi celle du professeur éreinté, pris dans un tourbillon, qui ne peut pas descendre du manège, qui marche sur la tête, littéralement, et ne porte pas d’attention vraie, profonde, à ses élèves, à ses collègues et à lui-même : « Comment se reconnaître quand vite on passe ? ». La roue du hamster, son carcan, c’est alors l’Éducation Nationale, la cadence, le rythme infernal imposés par l’institution. Mais le hamster, c’est aussi celui qui stocke de la nourriture dans ses abajoues, qui fait provision (de savoir, de connaissance, d’idées), qui grignote, à droite à gauche, l’éternel apprenant qu’est le professeur. Le hamster, peut-être justement parce qu’il a accumulé tant de savoir, évoque aussi cette répétition insensée du bon élève qui devient professeur — « Ne faire que cours. Toute sa vie ne faire que cours. » — et qui n’a jamais connu autre chose que l’école : 

« Eh bien, ce pressentiment que j’avais eu 

d’rentrer dans un tunnel sans fin en allant en 

prépa, c’était pas faux, parce que dans la 

foulée je suis devenue prof. 

Ce qui est complètement dingue quand on y pense 

c’est que tout ce bazar, les nuits sans dormir

les devoirs de 8 heures, le prof qui te traite de cochon 

et que t’es l’élite de la nation, les 2-3 ans à pas voir 

le jour quand t’en as dix-huit dix-neuf, tout ça 

que t’aies le concours ou pas, que tu deviennes 

normalien-lienne ou pas, ça te mène jamais 

qu’à être prof. »

C’est enfin ce petit animal gentil, aimé des enfants, ce qui fait que, pour les élèves, avec résilience, malgré tout, « Le lendemain, on recommence. On continue ainsi », parce que l’on ne se voit rien faire d’autre, peut-être parce qu’on a la vocation — mais un animal carnivore malgré tout, qui peut se révéler plus incisif que ce qu’on croit, comme en témoigne ce livre. Peut-être faut-il donc comprendre cette image du hamster comme un appel à ralentir et à prendre le temps, c’est-à-dire, en dernière instance, à devenir animal : devenir hamster comme une résistance.

Savoir quitter l’école

Cette résistance doit alors prendre une forme concrète, engagée, mais aussi formelle, c’est-à-dire, in fine, poétique. Dans un entretien au Monde du 14 mars 2018, Nathalie Quintane déclarait ainsi : 

« Le problème, et je l’ai écrit et souvent dit, c’est que je ne vois pas comment on peut remettre en cause le statu quo (c’est comme ça parce que c’est comme ça et qu’il ne peut en être autrement) ni même seulement l’interroger, le critiquer, si on le fait dans une langue elle-même pure émanation de ce statu quo et qui contribue à le maintenir. » 

C’est là en effet la quadrature du cercle, ou de la roue, faudrait-il dire, et ce qui permet de comprendre les partis pris formels de Quintane. Pour critiquer l’institution scolaire, il s’agit d’inventer une langue qui ne soit justement pas celle de l’institution scolaire, cette langue qui étouffe, bride les textes, la lecture, la créativité. Nathalie Quintane décrit ainsi la contrainte, quasi répressive, quasi punitive, qu’exercent l’institution et ses règlements sur ses membres, aussi bien professeurs qu’élèves, à travers, chacun à son échelle, la discipline, l’évaluation, la hiérarchie, l’inspection. Quelques pages sont d’ailleurs consacrées à l’enseignement de la poésie à l’école, qui selon Quintane est négligée ou mal enseignée. Elles se terminent par une invitation à la révolte, qui exalte le pouvoir de la lecture, et la replace hors des espaces scolaires, au sein d’un espace personnel et privé. Pour conquérir la dimension libératoire et émancipatrice de la littérature, il faut savoir « lire ailleurs qu’à la mairie, ailleurs qu’à l’école ou au collège ». Sans doute faut-il aussi savoir écrire ailleurs qu’à l’école — et d’ailleurs, écrire, ça s’enseigne ? On peut ainsi choisir de lire les choix d’écriture de Quintane comme, là encore, une forme de résistance : le recours au vers, qui casse la prose, heurte les rythmes, la suppression de la ponctuation, l’oralité de la voix narrative, le verlan (« viteuf », « comass »), le travail sur la typographie sont autant de procédés qui sont aussi esthétiques qu’ils sont politiques. Couper les phrases, rompre les associations quotidiennes, les réflexes syntaxiques, c’est ainsi briser la routine, celle du hamster, refuser la langue scolaire lisse, lissée, unifiée, investir le petit rongeur d’un pouvoir nouveau, créateur, et se ranger, résolument, du côté de la littérature d’intervention.

  • Nathalie Quintane, Un hamster à l’école, La Fabrique, 14 janvier 2021, 198 pages, 13€.

 


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