Maxime Rovere : dis-moi comment tu te disputes, je te dirai qui tu es

« Plus on s’aime, mieux on se déchire » (p. 13) écrit Maxime Rovere dans son livre Se vouloir du bien et se faire du mal, Philosophie de la dispute, publié aux éditions Flammarion en 2022. L’approche du philosophe est de remettre la pensée philosophique au milieu des interactions humaines, explorer les mécanismes subtils qui nous conduisent à nous opposer à ceux qu’on aime et comprendre les guerres intérieures qui se jouent lors de nos joutes, en apparence parfois futiles et théâtrales. Ce ne sont pas tant les paroles qui nous atteignent, mais plutôt les brèches qu’elles réveillent, qui nous ramènent bien souvent à nos plus grandes blessures.

Maxime Rovere est un philosophe et traducteur français qui a notamment été élève de l’École normale supérieure (1996-2002). Il est aujourd’hui chercheur en philosophie associé à l’IHRIM (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités) au sein de l’École normale supérieure de Lyon. Parmi ses axes de recherche les plus poussés, il s’intéresse notamment à la philosophie de Spinoza (Spinoza, Méthodes pour exister, 2010), à l’éthique et aussi à une philosophie interactionnelle, qu’il définit lui-même en ces termes : « une conception philosophique dont l’unité de penser est la notion d’interaction. » 

Ce qui est frappant dans les ouvrages de Maxime Rovere, c’est la manière dont les événements de la vie ordinaire deviennent le théâtre de la philosophie, mais aussi un socle important de réflexion sur notre évolution personnelle.

La dispute comme théâtre de nos interactions 

Au théâtre, certaines scènes de dispute sont devenues mémorables, que ce soit par leur gradation vers la farce et la bastonnade, comme cela est le cas dans le Bourgeois Gentilhomme de Molière, ou bien, par l’intensité des émotions exposées, ce qui est particulièrement marquant dans Le Prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière. En lisant les mots de Maxime Rovere, on ne peut d’ailleurs s’empêcher de penser au fameux monologue porté par Valérie Benguigui où une simple histoire de désaccord pour le prénom d’un futur enfant réveille brutalement toute la solitude et l’incompréhension qu’elle subit dans son mariage : « Toute crise entre plusieurs individus très proches correspond pour chacun à une crise d’identité d’autant plus douloureuse qu’ils sont plus attachés les uns aux autres. » (p.71)

Pour répondre à cette crise violente et incontrôlable qui éclate en nous, il est ainsi plus simple de répartir les rôles : le juge et la victime porteront le même costume face à l’accusé, ce dernier devenant la cause de toutes nos souffrances. La réalité en est bien plus complexe puisque nos interactions ouvrent la boîte de Pandore de nos brèches, ce qui n’est pas sans rappeler les dialogues entre Hylas et Philonous du philosophe irlandais George Berkeley, parus en 1713, et qui font presque de la dispute une méthode scientifique permettant d’accéder à la vérité – notre vérité

Débattre avec « notre adversaire intime »

Les brèches survenues au sein même de la dispute perturbent donc les systèmes interactionnels, engendrant l’incompréhension et nourrissant le conflit. Et, si l’on souhaite donner une illusion de contrôle en attribuant des rôles, l’effet produit par l’accident relève davantage de l’aléatoire. Un ensemble complexe d’émotions, d’expériences, de souffrances interviennent dans la réaction qu’on adopte face à une dispute :« Les humains ne se posent jamais « la question du bien et du mal ». Le problème qu’ils rencontrent régulièrement est plutôt : pourquoi ai-je mal ? Où est le mal ? » (p. 125 p. 127). D’ailleurs, l’initiative du pardon, souvent demandé, voire quémandé, revient à donner à l’autre le pouvoir de nous rendre libres de nos souffrances au lieu de prendre l’initiative de s’émanciper de l’événement.

« L’adversaire intime » n’est pas un redoutable ennemi, mais plutôt un vieil ami envahissant avec qui il serait difficile de communiquer, mais une fois un dialogue houleux passé, celui-ci deviendrait un allié dans notre quête du soi.

Maxime Rovere insiste sur la notion de vulnérabilité qui traverse nos interactions. L’idée ne serait pas d’irriter celle de l’autre, mais de l’observer avec humilité, sans chercher à la comprendre, tout en percevant  la dispute comme une invitation à explorer notre sensibilité. Il ne s’agit pas de nous changer, mais de redéfinir les règles du jeu de nos brèches en combattant notre « adversaire intime ». D’ailleurs, Maxime Rovere l’évoque avec une certaine note positive. « L’adversaire intime » n’est pas un redoutable ennemi, mais plutôt un vieil ami envahissant avec qui il serait difficile de communiquer, mais une fois un dialogue houleux passé, celui-ci deviendrait un allié dans notre quête du soi. On pourrait, d’une certaine façon, faire le lien avec Paul Ricoeur dans Temps et Récit où ce dernier affirme que le fait de raconter notre vulnérabilité permettrait de mieux l’appréhender : « Raconter est une façon pour le sujet de devenir un sujet éthique, capable de juger, de choisir ses actes et de répondre des événements, de promettre en dépit des changements ou des revers de fortune ». 

La dispute, une ouverture vers la quête du soi 

Si raconter est une manière de mieux nous connaître, Maxime Rovere lui préfère une exploration par effet-miroir, à travers nos proches. Ces derniers représentent, symboliquement, des parties inconnues de nous qui s’éveillent à chaque interaction. Ainsi, notre perspective sur la dispute peut devenir un véritable atout pour développer de nouvelles qualités en affrontant nos peurs les plus intimes. Pour reprendre une pensée de Spinoza dans Éthique III : « « La satisfaction de soi-même est une joie qui naît de ce qu’un homme se contemple lui-même, lui et sa puissance d’agir. »  

Se contempler, c’est agir, que ce soit dans une démarche de transformation profonde ou de réflexion sur soi : « Tout ce qui est né meurt un jour ; et tout ce qui a été fait, il devient possible aussi de la défaire à mesure qu’on explore comment cela se fait. » (p.214) Et toute la puissance du propos de Maxime Rovere repose en cette idée qu’il faut accepter de se laisser blesser pour plonger dans les abysses de nos brèches, comprendre comment elles se sont implantées en nous, et surtout ne pas se sentir condamnées par elles. Il est toujours possible de changer, tout d’abord en faisant preuve de bienveillance envers les êtres chers et aussi nous-mêmes.

Dans la scène de dispute entre le maître de musique, le maître à danser et le maître d’armes (Acte II, scène 3) du Bourgeois Gentilhomme de Molière, le maître de philosophie qui tente de s’interposer entre les personnages pour leur faire entendre raison n’y parvient pas et se perd lui aussi dans les hostilités. La philosophie ne peut pas toujours répondre aux vagues émotionnelles de l’humanité, touchée dans toute sa vulnérabilité complexe, souvent incomprise. Mais, à la manière de Maxime Rovere, elle nous permet d’en apprendre plus sur nous, sur les racines cachées derrière les fondements de nos blessures, de nos croyances profondes. 

Dans Se vouloir du bien et se faire de mal, Maxime Rovere ne se contente pas de faire dialoguer la philosophie. Il invite ses lecteurs à son banquet, et l’interroge, le pousse à réfléchir. Chaque partie de cet ouvrage nous rappelle un conflit, une dispute avec un proche, et nous fait dire : « Pourquoi tu m’as mis en colère ? Peut-être aurais-je pu réagir différemment, non ? » 

  • Se vouloir du bien et se faire de mal, Maxime Rovere, Paris, Flammarion, 272 pages, 18 euros, 2022

Crédit photo : Maxime Rovere © Pascal Ito / Flammarion


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