Maud Ankaoua

Le roman de développement personnel : le cas Maud Ankaoua

ANALYSE. Les livres feel-good ont connu un essor fulgurant ces dernières années. Ces livres qui “font du bien”, au dénouement positif et aux personnages lumineux, sont aujourd’hui concurrencés par un nouveau genre qui cartonne en littérature : le roman de développement personnel. Maud Ankaoua est un exemple de ces auteurs à succès, dont les titres se hissent chaque année en tête des ventes de livres, dépassant de loin la littérature blanche et ses livres primés. Enquête sur un genre nouveau.

Maud Ankaoua

Le fabuleux destin de Maud Ankaoua

Dans une autre vie, Maud Ankaoua travaillait dans la finance, au sein de diverses start-ups de technologie. En 2010, à deux doigts du burn-out, elle vend sa société et  s’envole vers le Népal pendant six mois afin de se reconnecter à elle-même. Lorsqu’elle revient, elle décide d’écrire un livre, Kilomètre zéro, afin de partager ses leçons de vie. Elle en auto-édite cent exemplaires, qu’elle offre à ses proches. Ceux-ci sont enthousiastes, et l’encouragent à le diffuser plus largement. Maud Ankaoua décide alors de le vendre sur une plateforme d’auto édition : un succès qui lui vaut d’être repérée par la maison d’édition Eyrolles. Cinq ans plus tard, les ventes du livre dépassent le million d’exemplaires. 

Sur Babelio, les notes et les commentaires élogieux témoignent de l’impact du livre, qui, à travers ses outils de développement personnel, offre une bouffée d’oxygène à ses lecteurs. 

Les livres que Maud Ankaoua publie après Kilomètre zéro rencontrent un franc succès et suscitent le même engouement. Les critiques sont dithyrambiques et l’autrice décolle pour atteindre le palmarès des auteurs français les plus vendus, aux côtés de Guillaume Musso et Marc Lévy. Étudions la mécanique de ces romans, adoptés par des millions de lecteurs en seulement quelques années.

La simplicité, recette du succès 

Dans Kilomètre zéro, Maëlle est une working girl en proie à une pression constante. Elle court de réunion en réunion, d’échéance en échéance et n’a plus le temps de souffler ou de vivre l’instant présent. Sa vie est guidée par ses émotions, qu’elle ne parvient pas à gérer. Un jour, une amie la supplie de lui rapporter un remède pour son cancer, caché au fin fond du Népal. Maëlle accepte à contre-coeur. Il ne s’agira pas seulement d’un voyage à travers les Annapurna du Népal, mais surtout d’un voyage intérieur, initiatique, qui va transformer la vie de Maëlle en changeant sa manière de voir les choses. Elle en revient apaisée, en paix avec elle-même, forte de dizaines de leçons de vie et d’outils pour cultiver son bonheur. L’héroïne de Plus jamais sans moi, Constance, quant à elle, se questionne sur sa vie amoureuse. Au fil des rencontres effectuées lors de sa longue marche sur le chemin de Compostelle, elle va prendre conscience de ses biais et de ses schémas répétitifs. 

Il est facile de comprendre ce qui caractérise les héros et les héroïnes de Maud Ankaoua : leur accessibilité. Chaque lecteur peut s’identifier, se reconnaître dans la personnalité de ces personnages contemporains. De plus, tous les livres de Maud Ankaoua sont construits selon le même schéma narratif : à travers un personnage essoré par les maux de la société occidentale, l’histoire distille des préceptes pour affronter les aléas de la vie avec plus de sérénité. Les intrigues sont faciles à suivre, en réalité, elles ne constituent que des prétextes au déroulement des outils de développement personnel. Le style, simple, sans fioritures, permet une grande fluidité de lecture. 

A travers un personnage essoré par les maux de la société occidentale, l’histoire distille des préceptes pour affronter les aléas de la vie avec plus de sérénité

Dans le fond, c’est évidemment la simplicité qui fait la force de l’œuvre de Maud Ankaoua. La littérature dite blanche requiert un certain investissement, un effort intellectuel, une volonté d’immersion. Le roman de développement personnel, lui, a une double fonction louable : réconcilier les individus avec la lecture et les aider à se développer. En effet, le développement personnel, très à la mode depuis une dizaine d’années, est un processus continu d’amélioration de soi, tant sur le plan mental, émotionnel que physique qui vise à augmenter la connaissance de soi, à développer ses talents et compétences et à réaliser ses aspirations. À la différence du livre feel-good, qui littéralement, est un livre conçu pour procurer une sensation de bien-être à son lecteur et de l’optimisme à travers des personnages attachants et une histoire lumineuse, le roman de développement personnel offre des pistes de réflexion et des outils au lecteur pour s’améliorer et atteindre ses objectifs. 

Enfin, dans un monde en proie à la noirceur, il est indéniable que les livres de Maud Ankaoua nous font du bien : ils nous donnent l’impression de pouvoir orienter notre vie, de pouvoir réussir même quand tout semble vain. Leur simplicité, pour ne pas dire leur prévisibilité, est telle qu’ils sont accessibles à un très large public. 

Mais si les livres de Maud Ankaoua suivent tous une même trame, si les intrigues ne sont que prétextes à une leçon de développement personnel, peuvent-ils vraiment être considérés comme des romans ?

Romans ou livres de développement personnel déguisés ?

Ayant toujours été très intéressée par le développement personnel et la psychologie, j’ai eu envie de lire les livres de Maud Ankaoua, attirée par les louanges et les recommandations de certains de mes amis. Cependant, comme avec d’autres auteurs similaires tels que Laurent Gounelle ou Raphaëlle Giordano, je suis ressortie profondément déçue de mes lectures. En effet, dans ces livres, le développement personnel prend le pas sur le travail littéraire. Or, lorsque j’achète un roman de développement personnel, je m’attends à lire un roman saupoudré de quelques apprentissages et non l’inverse.

Les livres de Maud Ankaoua et plus généralement, les livres présentés comme romans de développement personnel n’ont aucune réelle intrigue, ils constituent plutôt un étalage de principes de développement personnel à travers une histoire grossièrement développée. Ainsi, chacun des livres de Maud Ankaoua suit le même fil rouge :  un héros ou une héroïne est embourbé dans un quotidien trépidant, entreprend un périple ou un déplacement sur un chemin de randonnée ou au bout du monde, durant lequel il ou elle rencontre des personnes ou fait face à des situations qui mettent en exergue des leçons de vie, souvent à travers de longs monologues successifs. Les chapitres se suivent, non pas pour donner corps à une intrigue, mais pour partager le plus d’apprentissages possible. Si l’on observe bien la trame des romans de Maud Ankaoua, on peut s’apercevoir que l’histoire est toujours… la même. À chaque page, une leçon de développement personnel est distillée, ce qui engendre une absence de rebondissements. 

Ce sont les dialogues qui viennent fournir les outils au lecteur, en évoquant une situation classique, à laquelle il pourra facilement s’identifier. Par exemple, ici, le sentiment de colère décrit par Maëlle au cours d’un chapitre : 

“- Je ne suis pas sûre de comprendre. Je suis en colère, c’est normal, non ?

– Nous sommes seuls responsables de l’état d’esprit dans lequel nous décidons de vivre chaque instant.”

Ou encore ici, dans un autre chapitre, l’obsession du résultat des sociétés capitalistes est décortiquée pour être appréhendée d’une manière différente : 

“Se fixer une direction peut être utile, mais en se focalisant sur l’objectif, nous en oublions le voyage. Notre obsession du résultat engendre notre peur de l’échec. Nous souffrons de l’incertitude jusqu’au moment fatidique : soit nous atteignons notre but, en fixons un suivant et nous inquiétons de nouveau, soit nous n’y arrivons pas et nous effondrons dans les affres du naufrage en renforçant l’idée de notre faible valeur. L’objectif devient donc un traumatisme. Le résultat n’est qu’un fait, un bref instant entre deux voyages. Crois-tu que le bonheur dépend d’un moment aussi court ?”

Mais les lecteurs déçus fustigent aussi les personnages caricaturaux, peu creusés et les situations absurdement positives, dégoulinantes de bons sentiments qu’ils traversent dans les livres de développement personnel. Par exemple, dans Kilomètre zéro, le “happy end” entre Maëlle et son bel italien, qui est si fou d’elle qu’il tombe amoureux très vite et que leur relation perdure sans la moindre difficulté est un peu cliché. Dans Plus jamais sans moi, Constance ne réalise pas que l’homme qu’elle aime la manipule à de nombreuses reprises alors que cela semble évident aux yeux des lecteurs au regard de ses frasques successives. 

Enfin, sur le style, il est vrai que l’autrice utilise des mots simples et accessibles, des phrases sans fioritures. En témoigne le paragraphe suivant : “Les mots de Maya résonnaient dans ma tête :”Expérimente chaque instant en amnésique.” Je n’avais aucun mal, tout était si loin de ce que je connaissais. […] “Dans un pays comme le Népal, il est facile pour moi de constater la nouveauté, puisque rien ne m’est familier ! Ce qui est plus difficile, c’est de ne pas le critiquer ! Parce qu’immédiatement je compare avec ce que je connais. Je me rends compte que j’émets un commentaire sur tout.

– C’est que ton cerveau a besoin d’être rassuré. Comme tu l’as compris hier, la nouveauté fait peur à l’ego qui critique et se sert de tes facultés mentales pour comparer afin de se rassurer en te ramenant dans sa zone de connaissance.”

Alors, à quand un livre qui traite de thèmes de développement personnel, avec des personnages creusés, une intrigue bien bâtie et un style travaillé ?

S’il est clair que les thèmes des livres de développement personnel intéressent la majorité des lecteurs, y compris les plus chevronnés, ne serait-il pas possible de travailler davantage le style de ces livres, de creuser l’intrigue ? De trouver un juste milieu ? Pour le moment, il semble y avoir, d’un côté, le camp de la littérature, qui apporte de la complexité au réel, dont les phrases sont travaillées pour cultiver la beauté des mots et de la langue, et de l’autre, les livres de développement personnel, qui simplifient les concepts afin de rester accessibles à tous. Le premier genre porte une attention particulière au style, à la profondeur des personnages, à l’intrigue, là où le second se veut pratique, didactique, au service du lecteur et de son apprentissage. 

Le marketing au service du business des livres 

Ce que le roman de développement personnel a de sournois, c’est qu’il est marketé comme un roman, et qui dit roman dit structure, suspense, personnages fouillés, rebondissements. Pour augmenter leurs bénéfices, les maisons d’édition nous vendent ces livres maquillés en romans, afin de les rendre plus “sexy” qu’un ouvrage pratique.

Or il me semble que les lecteurs plus expérimentés attendent davantage d’un bon roman : plus de suspense, des personnages à la psychologie fouillée, une narration divertissante, plus de réalisme dans les situations dépeintes. 

Effectivement, dans les livres comme Respire ! ou Kilomètre zéro, ces scènes, qui sont parfois invraisemblables et qui peuvent même sembler naïves, sont pourtant nécessaires afin d’appuyer la luminosité de l’histoire. Et c’est peut-être justement l’optimisme dégagé par ces histoires qui pousse les éditeurs à vendre les livres de développement personnel comme des romans feel-good. En effet, si ces deux types de livre ont des points communs, notamment un contenu qui inspire et apporte une perspective positive aux lecteurs, ils restent tout de même très différents. Le roman feel-good vise à insuffler de la joie au lecteur, à lui remonter le moral. Il aborde régulièrement des thèmes universels comme l’amour, l’amitié ou la résilience face aux épreuves de la vie. Si le livre de développement personnel vise aussi à véhiculer de l’optimisme, son contenu est avant tout éducatif : il propose une stratégie de croissance à ses lecteurs. Ce dernier peut ainsi facilement plaire à des personnes qui aiment le roman, bien que non initiées au genre, parce qu’il emprunte les mêmes codes narratifs.  

Cependant, parce qu’elles savent que cela attirera un lectorat plus large, il semblerait que les maisons d’édition surfent sur le phénomène best-seller des livres feel-good pour proposer les livres de développement personnel comme Kilomètre zéro dans la catégorie des romans, en littérature, en mettant l’accent sur leur côté positif. Au fond, c’est le marketing autour de ces livres qui créent le clivage entre les lecteurs. Dans la mesure où Kilomètre zéro, Respire ! et Plus jamais sans moi sont vendus comme des romans, il peut être légitime, pour les lecteurs, de s’attendre à davantage de divertissement. Il est regrettable que les maisons d’édition oublient l’importance de la transparence dans le marketing des livres, pourtant cruciale pour éviter la déception des lecteurs. 

Finalement, il peut être légitime de se demander de quelle manière les lecteurs peuvent naviguer dans cette tendance pour faire des choix éclairés ? Ne serait-il pas plus honnête de créer une nouvelle catégorie pour ces livres de développement personnel ? Cela permettrait peut-être de clarifier les attentes des lecteurs et de mieux classifier les œuvres “hybrides” des auteurs comme Maud Ankaoua.


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