Louis-Ferdinand Céline : ce fameux Krogold que l’on n’attendait plus

Louis Ferdinand Céline

La Volonté du Roi Krogold, c’est l’Inédit parmi les inédits retrouvés de Céline. Seul texte laissant libre cours à l’imaginaire féérique et chevaleresque de l’auteur, cette œuvre fait exception parmi ses écrits habituellement contemporains et partiellement autobiographiques. Le registre, les genres et styles littéraires explorés par cette légende folklorique, cruelle et douce à la fois, voilà qui fait peut-être de Krogold le plus palpitant des manuscrits dérobés à un Ferdinand pas si parano.

Faisons un point. Août 2021 : c’est Noël chez Gallimard. La découverte impromptue de plusieurs milliers de feuillets inédits rédigés de la main de Céline éveille un ancien volcan endormi depuis bien longtemps. Deux inédits, Guerre et Londres, ont déjà paru en 2022 ; c’est à présent au tour de Krogold et René son « aïeul », de faire leur apparition sur la scène littéraire. Après le Voyage au bout de la Nuit, Ferdinand Céline propose à son éditeur Denoël un récit médiéval et merveilleux, fiction littéraire qui lui tenait particulièrement à cœur et dont l’imaginaire ressurgit sans cesse dans les autres œuvres de l’écrivain. Jamais, malheureusement, de son vivant, le rêve d’éditer une telle épopée n’a pu se réaliser. La publication de La Volonté du roi Krogold, refusé alors par Denoël, dérobé ensuite lors de la fuite de Céline à la fin de la Seconde Guerre mondiale, exauce ainsi, en avril 2023 et à titre posthume, la fantaisie de notre auteur. Le manuscrit n’était pas encore achevé lorsque Céline a pris la fuite ; aussi, la lecture complémentaire de La Légende du roi René, autre inédit reprenant peu ou prou la même trame et les mêmes péripéties que Krogold, permet au lecteur de jouir d’une expérience quasi globale de la « légende gaélique… mi-rime, mi-prose », à laquelle Céline semblait tenir plus qu’à aucune autre de ses œuvres.

Céline, c’est avant tout le témoignage poignant d’une âme déchirée par la violence de la Première Guerre mondiale, celui d’un homme qui a « attrapé la guerre dans (s)a tête » (Guerre, 2022). L’entrée royale dans son œuvre, Le Voyage au bout de la nuit, donne déjà un aperçu très vaste de la virtuosité stylistique ainsi que de la densité existentielle qu’ouvre son écriture admirée autant qu’elle a été fustigée. Les nouveaux textes parus depuis 2021, bien que loués dans leur ensemble, tombent cependant régulièrement sous le joug d’une même critique : « le livre est très bon ; seulement, on ne peut comparer une œuvre ébauchée, en chantier, avec des chefs-d’œuvre achevés ». En clair : les inédits que Céline n’a pu retravailler, et polir comme les romans parus de son vivant possèdent une valeur moindre d’un point de vue littéraire – bien qu’il demeure intéressant, toujours selon la critique, de faire une excursion au cœur de la fabrique d’un auteur… Ce point de vue s’entend ; toutefois, et parce que le concept de « littérature conditionnelle » de Genette nous paraît particulièrement pertinent dans le contexte qui est le nôtre, nous avons choisi de lire La Volonté du roi Krogold comme un conte, une légende dont le sens était de ne pas connaître de clôture. Une littérature conditionnelle, c’est un texte non destiné à la publication – une correspondance, une critique d’art, une ébauche de roman…– qui se trouve tout de même publié, et que le public range dans la catégorie « littérature ». Un inachevé est donc un brouillon qui atterrit sur le grand continent littérature, sans le choisir, et sans bien savoir où se situer sur sa carte. 

Perfection de l’inachèvement, imperfection de l’achèvement…

Toute la virtuosité de l’écriture de Céline tient à cela qu’il s’est efforcé de faire entendre les battements de cœur erratiques d’une langue laissée pour morte, et dont le tambour retentit aux parois d’une unique veine carnavalesque, désespérément ironique, vivifiante et musicale dans sa délicate atonalité.

La Volonté du Roi Krogold, à l’instar des autres inédits découverts en 2021, est un manuscrit inachevé, dont on aurait tendance à dire qu’il laisse sur sa faim le lecteur – surtout lorsque l’on connaît la densité et la virtuosité des textes achevés, retouchés, taillés dans le verbe, que Céline a publiés de son vivant. Pourtant, et contre l’idée que parler d’un inachevé revient systématiquement à conclure : « Ce n’est pas si mal ; disons que cela était prometteur… », nous avons décidé de parler d’un Krogold qui fait œuvre en soi, qui fait nécessité dans l’économie non close qu’il arbore. On ne refait pas l’histoire avec des « si », et Krogold rejoint le rayon interminable des romans sans conclusion, auquel il manque un passage, deux chapitres, une introduction, bref, le rayon des textes qui nous assaillent davantage de questions qu’ils ne répondent à nos attentes de lecteur. Céline n’est pas le seul à forcer les portes de notre imaginaire pour que continue, devant nos yeux qui cherchent au loin, le ballet de ses personnages attachants tantôt, ridicules parfois, un peu tragiques toujours. Nous pourrions en nommer cent autres, qui nous ont laissé nel mezzo del cammin : Stendhal (Lucien Leuwen, la géniale Lamiel), Marivaux (plusieurs romans laissés sans conclusion), Aragon (La défense de l’infini, qui porte bien son nom), Kafka (Le Procès, Le Château, qui n’ont jamais été organisé par leur auteur mais à titre posthume par ses amis, et qui n’ont jamais connu de chapitre final), et puis encore et entre mille, Mallarmé et ses trop peu connues Noces d’Hérodiade, qui dévoraient ses jours et ses nuits, sans aucun point final à se mettre sous la dent.

La Volonté du roi Krogold précède, dans la présente édition, un autre manuscrit (dactylographié) intitulé La Légende du roi René, qui a été rédigé avant Krogold ; l’assemblage de ces deux manuscrits permet de comprendre la direction qu’aurait pris la légende, si elle avait été achevée par l’auteur. Or, cette double entrée dans le conte horri-féérique permet d’admirer l’évolution du style de Céline au cours du temps. Si René adopte la fluidité, orale et familière du Voyage, Krogold, notamment dans les derniers chapitres, s’approche bien davantage dans sa langue des œuvres plus tardives de l’écrivain. Ainsi, le parcours du lecteur à travers cette légende toute entière sortie de l’imaginaire de Céline n’est pas seulement rythmé par les péripéties des personnages hauts en couleur que nous nous apprêtons à présenter. Il l’est également par la labilité du style de l’écrivain, qui, de René à Krogold, devient toujours plus désireux d’éprouver le français pour faire de lui une débâcle aussi cathartique que celle des massacres ponctuant le récit. Les amoureux du style et de Céline trouveront leur bonheur chez Krogold et René, qui n’ont pas à rougir devant les œuvres bien achevées, bien proprement closes, publiées du vivant de l’auteur. La facture poly-linguistique du recueil conçu par Gallimard aurait d’ailleurs peut-être gagné à être exposée selon une logique chronologique, puisque La Légende du roi René, rédigée avant La Volonté du roi Krogold, raconte plus sagement les dicts du roi et les âneries de ses sous-fifres, là où le manuscrit plus récent (plus abouti et « authentique » a pu penser Gallimard ?) laisse vagabonder une langue déliée et désarticulée, dont les saccades et les triples points dessinent les sutures qui lient les unes aux autres les parties du corps textuel mis à mal. Toute la virtuosité de l’écriture de Céline tient à cela qu’il s’est efforcé de faire entendre les battements de cœur erratiques d’une langue laissée pour morte, et dont le tambour retentit aux parois d’une unique veine carnavalesque, désespérément ironique, vivifiante et musicale dans sa délicate atonalité. Il est à ce titre dommage de ne pas voir la langue de l’écrivain prendre progressivement corps dans le corps proprement dit du texte, au fur et à mesure de la lecture. C’est là l’écueil de vouloir à tout prix donner l’apparence d’un pseudo-achèvement, qui n’en était pas un – Krogold n’est pas plus abouti que René sous le seul prétexte qu’il a été rédigé plus tardivement et qu’il s’éloigne de la facture syntaxique du Voyage. En effet, commencer par René eut été plus captivant, dans la mesure où l’écriture aurait paru dans sa réalité mouvante et processionnelle, plutôt que de laisser croire à une vérité de l’achèvement et de l’écrit parfait.

Krogold : un Gargantua qui ne grandira pas

Ces réflexions appellent le constat que faisait Michaux dans son recueil Passages :

 « Adulte – achevé – mort : nuance d’un même état ». 

Un roman achevé a des allures de cimetière, en un sens : et faire de René l’annexe de Krogold, c’est faire primer la prétendue perfection de l’abouti sur l’imperfection du laissé-pour-compte. René n’est pas un texte moindre, une version au rabais de Krogold ; elle est une des innombrables branches de l’imaginaire célinien, de sa langue, de sa sensibilité, et il est à ce titre intéressant de constater que certains passages de René constituent des morceaux de bravoure aussi brillants que le premier chapitre de Krogold (dans lequel le traître Gwendor dialogue avec la mort qui le vient cueillir, en des termes qui ne sont pas sans nous rappeler la tirade du tout à fait lâche Ferdinand). Les deux manuscrits sont complémentaires, et l’un n’a pas davantage de valeur artistique que l’autre, sous prétexte qu’il a été rédigé plus tard ; tous deux, leurs chapitres et leurs péripéties qui se répètent et se déclinent, construisent une citadelle plurielle à ciel ouvert : le lecteur, libre, peut déambuler sans chercher à hiérarchiser les différents moments d’une partition dont la musique reste, malgré les modulations et les tessitures plurielles, celle d’une seule et même plume. Ainsi, assumer l’inachèvement, exhiber le processus, c’est tendre au lecteur le miroir de son propre devenir dans le monde, et lui enseigner l’humilité que suppose l’écriture romanesque. 

Avec René/Krogold, Céline prend le parti d’explorer une violence burlesque sans demi-mesure, et la ronge jusqu’à la moelle pour renverser les attendus sociaux

La Légende du roi Krogold n’est pas achevée, et ce faisant, certainement pas morte. On peut même ajouter qu’elle est loin d’être « adulte », dans la mesure où ce sont toutes les peurs et tous les enchantements de l’enfance qui ressurgissent au cœur de ce conte merveilleux, dont l’univers vibrait visiblement très fort dans le crâne cassé de Céline. Ce n’est pas un hasard si ce petit monde médiéval s’immisce dans presque toutes les autres œuvres de l’auteur, sous forme de récits morcelés et placés dans la bouche des divers narrateurs. Car c’est bien vrai, que dans l’empire de Krogold, la cruauté du monde et sa féérique beauté dansent de concert, scellant en une ribambelle de miniatures chevaleresques le paradoxe du bien et du mal, qui saisit l’âme enfant, paradoxe qu’il faut bien résoudre pour devenir l’adulte raisonné et achevé que Céline ne fut jamais. 

On sait la fascination de Céline pour l’œuvre de Rabelais. Cependant, malgré l’admiration pour le faste débonnaire et burlesque de ses descriptions et ses intrigues, il lui reprochait de ne pas être allé au bout de son entreprise littéraire, qui prétendait démocratiser la langue française par la destruction des structures verbales institutionnelles (et donc par un geste politique offensif vis-à-vis des détenteurs du « bon parlé » latin, correct, sage et scolaire). Il est presque certain que, ce qui charmait Céline, c’était le style burlesque, ironique, grossier à souhait, dans cette tentative de coiffer du bonnet d’âne les Sorbonnards. Car pour décrédibiliser une instance austère et rigide, il faut bien recourir à des ressorts humoristiques vulgaires et enfantins, le célèbre Gargantua est présenté sous les traits d’un enfant géant dont les bêtises et les bévues font l’essentiel du comique rabelaisien. Mais chez Rabelais, l’âge de l’enfance laisse place à l’âge adulte de la sagesse ; et si Gargantua s’engage dans des guerres et des massacres dont les descriptions prêtent à rire tant la violence en est excessive et ridicule, son destin demeure de bâtir l’Abbaye de Thélème, lieu utopique dans lequel est promue la doctrine humaniste défendue par l’auteur. 

Le monde célinien ne suit pas cette sécurisante sagesse. Son burlesque n’a rien d’un registre, il est d’essence et d’existence. Avec René/Krogold, Céline prend le parti d’explorer une violence burlesque sans demi-mesure, et la ronge jusqu’à la moelle pour renverser les attendus sociaux et l’usage policé de la langue qui les sous-tend et dupent la population. Car ce que vise Céline, dans toutes ses œuvres et particulièrement dans La Volonté du roi Krogold, c’est le déploiement d’un monde que Céline estimait correspondre à la condition humaine – à savoir, une énorme débâcle dans laquelle la cruauté, le sombre et le chaos se mêlent à des événements féériques et enchanteurs, doux, sans que l’un des deux penchants de la vie ne puisse jamais totalement dominer l’autre. La langue, ainsi, doit accompagner ce mouvement anarchique, faire corps avec ce qu’il montre des corps de ses personnages mis à rude épreuve (qu’il s’agisse du roi Krogold / René, des trouvères, truands, prostituées, et de la population paysanne et servile en général), auxquels, malgré leur déviance morale totale et éhontée, on parvient étonnamment à s’attacher.

Ce livre demeure unique au sein de l’œuvre de Céline, autant par la liberté du style oral, pastichant le parler médiéval, que par la liberté avec laquelle l’auteur offre au lecteur le monde tel qu’il l’éprouve, et tel que son imaginaire le peuple.

La Légende du roi René / La Volonté du roi Krogold donnent accès à un Céline neuf et retombé en enfance, dont la plume prend plaisir à faire naître de grands enfants sans conscience morale aucune, rustres, violents, mais transits d’amour aussi, complexes dans leur pluralité : le panel des personnages féminins, qui sans doute serait davantage intervenu si Céline avait pu continuer d’écrire, est remarquable, dans la mesure où les femmes (au même titre que les personnages masculins) sont à la fois maltraitées, maltraitantes, soumises et dominatrices ; bref, sont intégrées à l’immaturité et à la bêtise, parfois presque attachante, de la nature. La Geste célinienne, en définitive, s’adresse à l’enfance qui survit dans l’adulte, à l’incertitude merveilleuse et inquiétante qui berce même les « hommes bien nés et bien faits » lorsqu’ils se couchent le soir. Elle s’adresse au  besoin de retrouver, dans l’ambiance pesante d’un monde désenchanté, un peu de spectacle et de folie qui ressemble fort aux histoires que l’on se racontait pour frémir avant de dormir. Un manuscrit tel que celui-ci entre les mains donne la sensation de retrouver le vieux grimoire des histoires dont on se demande comment on a pu les oublier ; et c’est, sans doute, ce qui rend sa lecture particulièrement émouvante – puisqu’il est certain que c’est tout l’imaginaire de Céline, libre, faussement naïf et pourtant délibérément enfantin, en dépit de ce qu’il sait de la crasse humaine, qui s’exprime sans détour et avec grande joie. C’est pour cette raison, nous le croyons fermement, que ce livre demeure unique au sein de l’œuvre de Céline, autant par la liberté du style oral, pastichant le parler médiéval, que par la liberté avec laquelle l’auteur offre au lecteur le monde tel qu’il l’éprouve, et tel que son imaginaire le peuple.

  • Louis-Ferdinand Céline, La Volonté du roi Krogold, Gallimard 2023.

Photo : Louis-Ferdinand Céline lors de l’attribution du prix Renaudot à son roman Voyage au bout de la nuit en 1932. Photographie prise par Louis Meurisse


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