L’indomptable feu du printemps : la rage de vivre et de mourir

Aux confins du sud de l’Afrique, un joueur de Lesiba nous conte une légende. À travers cette fable, le réalisateur Lemohang Jeremiah Mosese rend hommage à son histoire et à son pays. Prix spécial du Jury au festival de Sundance, L’indomptable feu du printemps oscille entre quête spirituelle et documentaire, au rythme violent des intempéries de la Vallée des Larmes.

L’indomptable feu de Printemps relate l’histoire d’une femme, minuscule par sa taille, mais dont la posture lui confère une certaine grandeur. Cette muse, nommée Mantoa, à qui on ne donne plus d’âge, s’apprête à mener le combat du reste de sa vie. Nichée dans les montagnes du Lesotho, pays enclavé au cœur de l’Afrique du Sud, Mantoa est la doyenne du village de Nasaretha. « À Nasaretha, on dit : si vous collez l’oreille contre le sol, vous pouvez encore entendre les pleurs et les soupirs de ceux qui ont péris sous l’inondation. » Car là est le sort des habitants des plaines du Lesotho : choisir entre l’exil ou la noyade. Les autorités prévoient de construire un barrage à l’emplacement du village, contraignant les habitants à fuir pour éviter l’inondation. Mantoa se dresse alors comme la porte-parole de son héritage, mais aussi de ceux qui sont partis, enterrés non loin et qu’elle refuse d’abandonner.

 La femme éternelle

Admirablement interprétée par Mary Twala Mhlongo, décédée quelques mois après le tournage, Mantoa est de ces personnages dont le regard nous marque. En la découvrant, alors qu’elle apprend le décès de son fils, on comprend que ses yeux ont déjà pleuré trop de morts, creusant sur son visage des sillons de larmes. Ces stigmates, marques miraculeuses que le Dieu qui l’a abandonné lui a laissé, confèrent à son aura une forme d’irréalité. Un « vieux scarabée », comme la surnomme avec malice le chef du village, dont la lenteur des mouvements contraste avec la droiture d’un corps qui semble ne jamais courber. Grâce à cette assurance désarmante, on ne doute pas que Mantoa puisse encore vivre cent vies. Elle est de ces grands chênes qui ne peuvent ployer, imperturbables et sérieux, mais dont on devine le déracinement fracassant.

Sur fond de conflit générationnel, la question du progrès talonne celle de l’adaptation

Et il lui en faudra, de la force de caractère, pour affronter l’épreuve bureaucratique à laquelle elle s’attelle : empêcher la construction d’un barrage hydraulique au cœur de son village. Sur fond de conflit générationnel, la question du progrès talonne celle de l’adaptation. La jeunesse se détourne du travail de la terre pour se diriger vers Maseru, la capitale, trouver un semblant de confort. Pour d’autres, s’adapter au système, c’est abandonner. Abandonner la communauté, mais surtout les dons sensitifs que la Nature offre aux Hommes qui la cultivent. Enfin, abandonner les morts, enlacés aux racines des arbres centenaires qui résistent aux tempêtes. D’un œil attentif, la vieille femme épie les hommes en jaune, sur qui reposent l’avenir de toutes ces vies. Ils mesurent, inspectent, calculent : ils matérialisent la Nature, tels des tâches désagréables sur les tableaux du Lesotho que nous présente Mosese. Ces anomalies de couleurs vives s’immiscent en arrière-plan, indistinctes et pourtant si présentes. Ingénieurs et ouvriers, ils sont signes de mauvais augures, prêts à souiller les profondeurs. Mais leur entreprise semble vaine : les esprits des morts sont bien trop présents, dans la brume qui se dégage des plaines et des champs de fleurs, dans la terre battue par les pieds des troupeaux et même dans les rayons qui percent au lever du soleil.

Quand vient le vent d’Est

Les moments de répit accordés au spectateur se calquent sur les accalmies qui viennent apaiser la vallée, entre la pluie et le tonnerre. Les gros plans sonores, dont Mosese n’est pas avare, nous font côtoyer les éléments, toucher la glaise, sentir l’eau ruisseler sur les toits de paille et le soleil brûler les pierres. Parfois, l’orage emporte avec lui la sérénité d’esprit des gens du village, laissant le diable s’immiscer dans les consciences. Ainsi, le prêtre bienveillant, emporté par une frénésie nouvelle, se lance dans le concours de découpe de la laine du mouton. À vouloir aller trop vite, l’immense ciseau qu’il tient fermement vient blesser l’animal, s’enfonce dans sa chair, encore et encore, jusqu’à lui couvrir les mains de sang et de sueur. Ses gestes incisifs se précisent, accélérant son pouls alors que nous retenons notre souffle. On l’extirpe du gouffre, sous les regards ébahis des villageois, et il sort de sa transe. Il tremble en découvrant son œuvre. Le temps se couvre, l’atmosphère est lourde ; un éclair peut éclater à tout moment. C’est alors que la démence bondit dans un autre corps, provoquant un incendie volontaire et, évidemment, la mort et les pleurs. Personne n’est à l’abri du sort. Nasaretha, « la Vallée des Larmes », est habitée : un destin lié aux eaux et aux feux. On ne sait ce qui rode, mais c’est là, sous-jacent, intransigeant. En entendant vibrer la Lesiba, on ne peut s’empêcher de s’imaginer les esprits de ceux qui dorment, se rappelant à la génération qui pense s’en détourner.

 « C’est une résurrection »

Mosese fait de Mantoa une actrice du monde des vivants, au cœur des éléments et des corps qui dansent

Car au-delà des questionnements sur le progrès et les conséquences d’un monde changeant, L’indomptable est un film qui interroge essentiellement la mort. La mort d’une génération, des mémoires qui s’éteignent et s’oublient, mais aussi son rapport au vivant. Je vois en ce geste une main tendue entre deux mondes, la réconciliation de l’inconciliable. Comme l’exprime le magnifique titre original « It Is not a Burial, It’s a Resurrection ». En cela, l’Indomptable prend tout son sens : Mosese en fait une actrice du monde des vivants, au cœur des éléments et des corps qui dansent, chantent et frappent des mains. Les esprits sanctifient les profondeurs, comme nous le conte l’oracle aveugle, mais surtout renaissent des cris de liesse.

À nouveau, le personnage de Mantoa se pose comme un rempart, intouchable dans son corps si frêle. Elle résiste aux orages, aux pluies torrentielles et au feu. Elle écoute à la radio le nom des morts qui défilent. Elle semble les envier, et attend, allongée dans son plastron funéraire, la mort qui la guette, l’espionne, mais qui jamais n’arrive. Elle la supplie de venir l’emporter, pour pouvoir profiter du repos qu’elle mérite tant, allant jusqu’à suer pour creuser sa propre tombe et profaner son âme. Tout s’efface autour d’elle, mais malgré ses implorations, on lui refuse le trépas. Vient alors le temps de choisir, de confronter la faucheuse. Pareil à un Titan, elle a pour seules armes son corps nu et ses muscles bandés. La légende de Mantoa, la reine sans âge, s’inscrit dans les mémoires. Elle se libère de ses couches de vêtements sombres, strates successives d’un nombre de deuils trop important. L’esprit de Mantoa la quitte, et vient rejoindre l’enfant qui l’observe, témoin de sa résurrection. On devine que ce regard glaçant est pareil à celui de la vieille femme lorsqu’elle n’avait que neuf ans. Le regard de celle qui a tout vu et qui pourra tout vaincre.


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