Nicolas Mathieu : le roman de l’impuissance.

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(Crédits : JOEL SAGET – AFP)

Le dernier roman de Nicolas Mathieu est celui de l’enfance qui se termine. Antony et Hacine vivent tous les deux à Heillange, dans une ancienne région industrielle de l’est de la France, et Leurs enfants après eux raconte quatre étés charnières pour les deux garçons. Récompensé par le prix Goncourt, cet ouvrage nous plonge dans l’impuissance promise à une partie de la société par le monde moderne.

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L’adolescence est traditionnellement l’âge des espérances, mais rien de tel pour ces protagonistes. Le livre nous laisse sans illusions quant à la possibilité de vivre plus, de désirer beaucoup, et surtout de sortir du milieu où l’on est né. Les journées de vacances s’étendent, longues, sans projet. Faire de la moto, boire, aller à une fête avec son cousin, draguer Stéphanie Chaussoy pour Anthony. Fumer du shit avec ses copains pour Hacine. Le vide des vies décrites rend cette lecture angoissante. Dans les Pensées, Pascal parle de « l’homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers, sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il est venu y faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance ». Les personnages sont bien égarés dans ce recoin, cette vallée en marge, mais plus qu’incapables de connaissance, ils sont incapables d’action.

Le point de vue narratif se fait souvent interne : ceci permet de souligner encore le vide puisque les  pensées des personnages sont seulement descriptives. Le lecteur n’accède à aucun sentiments comme si Antony ne réagissait pas émotionnellement à ce qui lui arrive. Il paraît toujours extérieur à sa vie. Nicolas Matthieu fait lui-même référence à L’Education sentimentale dans l’émission « Le temps des écrivains » sur France Culture. Si sa plume se fait parfois proche de celle de Flaubert, l’impuissance des personnages à agir sur leur destin rappelle également Frédéric Moreau. Cette impuissance semble universelle. Et grandir n’y change rien : « Depuis qu’il était rentré, Antony ne faisait rien de bon. Il était jeune pourtant, assurément. C’est en tout cas ce qu’on n’arrêtait pas de lui répéter. Il fallait qu’il se bouge. T’as qu’à partir au Canada. Ou reprendre une formation. Chacun y allait de son conseil. Les gens étaient doués pour régler la vie des autres. Anthony n’avait pas de mots pour leur expliquer. » Quand aux hommes faits, ceux qui ont réussi, « eux qui avaient tout gagné pour se rendre compte que le commencement seul comptait », ils n’ont plus qu’à regretter une période dont Nicolas Mathieu nous montre pourtant l’immobilité.

Si les lecteurs du livre peuvent se sentir soulagés de ne pas partager le même destin social qu’Anthony ou Hacine, ils risquent pourtant de se reconnaître dans cette description sans concession : « D’autres allaient jusqu’au bac, 80% d’une classe d’âge apparemment, et puis se retrouvaient en philo, socio, psycho, éco-gestion. Après un brutal coup de tamis au premier semestre, ils pouvaient espérer de piètres diplômes, qui les promettaient à d’interminables recherches d’emploi, à un concours administratif passé de guerre lasse, à des sorts divers et frustrants, comme prof de ZEP ou chargé de com dans l’administration territoriale. Ils iraient alors grossir cette acrimonieuse catégorie des citoyens sur-éduqués et sous-employés, qui comprenait tout et ne pouvait rien. Ils seraient déçus, en colère, progressivement émoussés dans leurs ambitions, puis se trouveraient des dérivatifs, comme la constitution d’une cave à vin ou la conversion à une religion orientale. »

Personne n’est épargné par le regard sans espoir de Nicolas Mathieu : rien ne peut venir nous sauver, pas même la culture ou l’élévation d’esprit, de toute façon inutiles dans un monde dont les rouages nous dépassent. Le choix de ne raconter que les étés met bien en lumière le peu d’impact de l’école sur Anthony et Hacine : l’égalité des chances est un mythe. Les déshérités n’ont pas de force pour agir, mais le désœuvrement est d’une violence absolue pour l’énergie adolescente.

Personne n’est épargné par le regard sans espoir de Nicolas Mathieu : rien ne peut venir nous sauver, pas même la culture ou l’élévation d’esprit, de toute façon inutiles dans un monde dont les rouages nous dépassent

Milan Kundera dit ceci du monde actuel, et de la production romanesque à même d’en rendre compte : « Que la vie soit un piège, ça, on l’a toujours su […] En revanche, l’espace du monde procurait une permanente possibilité d’évasion. Un soldat pouvait déserter l’armée et commencer un autre vie dans un pays voisin. Dans notre siècle, subitement, le monde se referme autour de nous ». Il donne pour exemple les romans de Kafka où les personnages sont soumis à une force aveugle qui les dépasse. Que faire, où aller ? Stéphanie Chaussoy, qui vient d’une famille bourgeoise, peut partir au Canada à la fin du roman, c’est « un pays vaste et neuf ». Mais Anthony n’a rien d’autre à faire que rester là où il est. Pour Kundera, l’uniformité du monde nous enferme. Pour Nicolas Mathieu, il y a encore un espoir géographique pour les classes aisées, pas pour les autres.

L’absence de transcendance

L’absence des possibilités extérieures se double d’un cruel manque de vie intérieure. Aucun personnage ne réfléchit au sens moral de ses actions, ne s’analyse, ne rêve. Ceci semble répondre à un monde tout d’immanence. Dans la société décrite par Nicolas Matthieu, la transcendance a déserté les êtres. C’est peut être un constat lucide sur une certaine partie de la population. On peut cependant espérer que la disparition du fait religieux n’ôte pas toute vie morale ou aspiration transcendante aux individus.

La scène de l’enterrement de Luc Grandemange est en cela glaçante : le vide se glisse dans la mort comme partout ailleurs. L’église, lieu de la cérémonie, a perdu toute signification : « Il regardait les vitraux, les sculptures, ces images de supplice et de gloire, sans rien comprendre. Le sens de cette langue, pour lui et beaucoup d’autres, était perdu. Il ne demeurait qu’un décorum prétentieux et des gestes tournant à vide. Au moins, il faisait frais. » La disparition du christianisme ne ressemble ici en rien à une libération : rien ne l’a remplacé sinon la société de consommation. L’absence de culture d’Anthony lui ôte toute clé pour déchiffrer les signes qui se trouvent dans son espace géographique. Il est perdu dans cet espace, et à cause de cela même, il y est rivé.

Les personnages sont seuls, sans amis. Les ressources du lien social obligatoire qu’offraient l’Église ou l’usine ont désormais disparus. Le père d’Antony, alcoolique, quitté par sa femme après un accès de violence de trop, est confronté à des journées que rien ne vient remplir : « Ce qui pour lui était intolérable était le gâchis de sa force. » La vie n’a plus de logique interne. Le travail est détaché du résultat immédiat, le sport est différent de la dépense de forces nécessaires pour se nourrir. Chaque activité est compartimentée, sans fil conducteur. Le père est ici le représentant d’un monde ancien, rural : « Dans son monde, on n’avait jamais cru beaucoup aux occupations d’intérieur. On préférait mener des existences de plein air, collectives et besogneuses. » Sa vie n’est désormais pas utile, pas même pour lui-même. Le soi-disant progrès ne semble en rien s’adapter au besoin viscéral de faire. Le père d’Anthony meurt d’inaction : « Il aurait voulu donner un emploi à ces mains vides. Il aurait voulu y mettre un manche. Elles étaient faites pour employer des outils, pour façonner la matière. Il lui montait alors des fièvres et des détresses qui le muaient en assassin. »

Que reste-il dans ce monde déserté par Dieu, la camaraderie, le travail ? La seule chose qui « réchauffe les cœurs » est le succès de l’immense supermarché à proximité d’Heillange, où les gens se rendent le samedi. Un dimanche, Hacine fait du trafic de drogue sur le parking désert de ce supermarché : « Des dizaines de millions de francs de marchandise reposaient là en vain, canapé cuir, téléviseurs, cornets de glace et jacuzzis, attendant muettement que la vie reprenne, à l’abri dans leur boîte en fer. Hacine avait du mal avec ce sentiment de mort et d’abondance ». On ne peut dépeindre tableau plus angoissant de la vacuité de la société de consommation. « C’était la beauté de ces zones commerciales du pourtour, qui permettaient de dériver des journées entières sans se poser de questions, en claquant du blé qu’on n’avait pas, sans se poser de questions ».

Ce qui sauve Heillange est peut être que la laideur n’y est pas absolument universelle. Il reste la campagne, les bois, une amplitude de ciel, la vitesse à moto sur les grandes routes, toutes choses auxquelles la prison de la ville, grise et sans espace, ne donne même pas accès.

Le désir sexuel

La seule chose qui meut les adolescents sans but ni destin est le désir sexuel. Plongés dans l’immanence, rien d’autre ne peut les mettre en tension : pas d’enthousiasme, de projets, d’envie qui puissent lancer en avant leur volonté, transformer le vide en une attente chargée des perspectives d’avenir. Ce désir est donc important, c’est le seul type d’élan qui existe. Avec le désir sexuel, le temps ne s’écoule plus indéfini mais est soudain dirigé vers un but précis. Il est parfois décrit avec grâce, comme lorsqu’il rend la nuit « précieuse ». Enfin le vide est comblé : « Dans l’espace exigu de la tente, ils voguaient au milieu du vide, isolés, suffisants. La proximité des autres tentes, le risque de l’obscurité, la forêt attisaient leur plaisir ». C’est d’ailleurs ce que les hommes qui n’ont plus rien à espérer envient d’abord aux adolescents : « Renifleurs et fats, ils présumaient la première fois et s’en émouvaient jusqu’à la colère ». Dans un monde d’ennui, cette expérience nouvelle reste une exaltation, la seule possible.

Avec le désir sexuel, le temps ne s’écoule plus indéfini mais est soudain dirigé vers un but précis. Il est parfois décrit avec grâce, comme lorsqu’il rend la nuit « précieuse ». Enfin le vide est comblé : « Dans l’espace exigu de la tente, ils voguaient au milieu du vide, isolés, suffisants. La proximité des autres tentes, le risque de l’obscurité, la forêt attisaient leur plaisir ».

Cependant, l’accomplissement de ce désir est décevant. Anthony désire Stéphanie, mais leurs rencontres sont toujours avortées : d’abord « En guise d’adieu à la centrale électrique, Anthony eu droit à une bise. Pendant quelque jour, il chercha à se convaincre qu’il l’avait baisé. Mais c’était l’inverse. » puis « Il avait enfin réussi à baiser Stéphanie Chaussoy et il ne restait que ça, cette amertume, cette fatigue, personne auprès de qui s’en vanter. Personne n’avait joui. » Sans amour ni tendresse, l’acte sexuel contient sa seule fin en soi.

Il est pensé comme un rapport de forces. Ainsi Stéphanie se fait avoir par un garçon dont elle est amoureuse, Simon. Quand il la laisse tomber pour les vacances, le souvenir de leur plaisir commun devient une humiliation : « Mais Steph était trop dégoûtée. Elle pensait aux mains de Simon sur son cul, son ventre, partout. Merde ». Les personnages perçoivent leur propre corps en ces termes, et on retrouve le même choix de mots pour évoquer leurs relations sexuelles : « baiser » ou « se faire baiser ».

Ce qui suit le temps chargé d’attente est toujours un vide plus grand encore qu’auparavant. De nouveau le monde est sans trame et sans transcendance : « Dehors, rien n’avait changé, mais la magie s’était dissipée. Il ne restait que la matérialité épaisse des choses, la beauté neutre du ciel ». Le corps illuminé par le désir retrouve son immanence : « ce mouvement, par saccade, imprimait à toute sa chair un tressaillement sexuel et vain ».

Les descriptions des relations sexuelles mettent aussi le lecteur en position de voyeur. Si vécues elles ajoutent sans doute un peu de douceur – d’être ensemble – ou de romanesque – l’aventure de faire l’amour dans une forêt – à la vie des personnages, vues par le lecteur, elles me semblent participer à la vision d’un monde dur : elles sont sans amour, crues jusqu’à l’écœurement. En se faisant très précis, l’œil froid du narrateur semble ôter aux personnages le peu qui pourrait leur appartenir. Le moindre détail intime de leur vie est connu, leur chair est étalée à nos yeux : ils n’ont droit ni au secret ni au mystère. Ils n’ont pas même droit à leur pudeur.

Les garçons et les filles

La découverte de la sexualité est importante, ce thème permet aussi de mettre en lumière les rôles sociaux dévolus aux hommes et aux femmes. Le constat est ici aussi dur. Il n’y a de sentiment moral chez aucun personnage. Il n’y a pas de culpabilité, d’interrogation sur la manière d’agir, comme si aucune valeurs extérieures à leurs pulsions ou à leur routine ne les avaient jamais questionnées. Ceci est particulièrement flagrant dans le domaine des relations aux autres.

Le regard sur l’autre auquel nous avons le plus accès, à travers Anthony et Hacine, est celui des garçons sur les filles. Ces dernières sont littéralement une espèce étrangère, incompréhensible, essentiellement différente de la partie masculine de l’humanité : « Les meufs c’était quand même un drôle de business. Vous aviez envie de les baiser, et puis ensuite elles arrivaient à vous convaincre de rester dormir, de fil et en aiguille, vous commenciez à signer des papiers, faire des projets, et un beau jour, vous ne reconnaissiez plus rien autour ». Jamais les garçons ne voient les filles à travers un autre prisme que la sexualité. Sauf pour leurs mères, évidemment : « Hélène fit le service. Anthony ne bougea pas le petit doigt. Il se plaignit que la viande n’était pas assez salée. Hélène se leva pour aller chercher le sel ».

L’auteur rétablit un équilibre en faisant aussi entendre les voix des filles, Steph et Clem. Mais toutes les filles sont délurées, sans questionnement sur leur sexualité. Cette uniformité des personnages dans ce domaine me questionne. Si les garçons sont du côté des prédateurs (au moins en apparence), le rôle d’objet de désir des filles pourraient mener certaines à s’interroger sur leur sexualité. Au contraire l’accès à leur pensée montre un désir absolument genré, le désir de la puissance de l’homme, de sa domination. Steph pense en ces termes aux amis de son père, des hommes vieux : « Avec leurs corps empâtés, leurs épaules de bête, ils vous tournaient autour, leur haleine de cigarette, forts, des poils partout et leurs mains épaisses, écœurants et sexy, c’était trop bizarre. L’adolescente s’en méfiait et les cherchait confusément. Elle pensait aussi à ce qu’ils pouvaient faire, avec leurs grosses bagnoles allemandes et leurs cartes de crédit ».

La technique narrative de Nicolas Mathieu l’amène à incarner les situations mais aussi à prendre une hauteur de champ pour porter un regard critique. Mais il y a très peu d’analyse sociale sur la répartition des rôles genrés ou sur l’éthique de la sexualité. Je trouve cela dommage : comme ces interrogations sont présentes dans d’autres champs (la reproduction sociale, la crise économique), leur manque se fait ici ressentir. L’absence de questionnement fait de cette réalité quelque chose de normal ou d’intangible. Cela rend aussi les personnages féminins moins réalistes, car uniformes. Le même reproche vaut pour l’interrogation morale : qu’elle soit totalement absente ne me semble pas crédible.

Mais il y a très peu d’analyse sociale sur la répartition des rôles genrés ou sur l’éthique de la sexualité. Je trouve cela dommage : comme ces interrogations sont présentes dans d’autres champs (la reproduction sociale, la crise économique), leur manque se fait ici ressentir

Il n’y pas que les garçons et les filles. Il y aussi les hommes et les femmes. Les couples sont marqués du sceau du dysfonctionnement. Les mères se sacrifient pour leurs enfants, créent le lien social. Les pères sont brutaux, hébétés, seuls : « Chez les hommes de sa génération, les rapports avec le monde extérieur passaient par les femmes. Ces mecs-là peuvent couler une dalle ou faire deux milles bornes en bagnole sans dormir, mais il leur était presque physiquement impossible de lancer une invitation à dîner. »

Quant à l’amitié, il y en a peu. Hacine a sa bande, toute prête à l’abandonner. Ils ne font rien ensemble sinon fumer du shit. Pour Anthony, il y a le cousin. Pour les filles, l’amitié fusionnelle de meilleures copines d’enfance. Toutes ses amitiés sont prêtes à se déliter avec le temps ou l’éloignement. Il n’y a pas d’amitié d’élection, pas plus de choix dans ce domaine que dans les autres.

Le cisèlement de l’écriture

Certaines scènes sont virtuoses. Hacine suit le père d’Antony pour s’en venger, et il devient soudain le seul témoin de son suicide. Le retournement de situation, le basculement de l’absolu au relatif, du besoin de vengeance meurtrier devenu absurde face à la mort effective d’un homme est parfaitement rendu. L’ajout d’un terme fait basculer la phrase, comme a basculé la situation : « Il cria : – Hé ! Et puis, encore, enfantin, dérisoire : –  Monsieur ! ». Cet art du mot en plus se retrouve dans de nombreux passages : « Puis Steph remonta dans la voiture, abaissa le frein à main, et prit la direction d’Heillange sous un ciel de ciment, dans l’épaisseur de juillet. Elles roulaient plutôt vite, sans prudence, sans plaisir, sans un mot.». Le redoublement ou le rythme ternaire encercle les personnages : rien n’est neuf, tout est déjà doublé.

L’auteur ne fabrique pas un langage qui sonne faux ou arrête sans cesse la lecture. Je ne peux pas m’empêcher de penser à Balzac par exemple faisant parler le baron de Nucingen avec un accent allemand qu’il se sent obligé de retranscrire, et qui nous épuise plus qu’il ne donne de la crédibilité à ce personnage (qui est censé être grotesque, ceci dit). Ici les dialogues sont simples et naturels, même si les personnages ne s’y disent rien, ils les rendent particulièrement incarnés. Il y a aussi un talent de l’annotation de détail, l’air de rien, qui donne à l’écriture un grand réalisme. Ainsi d’un des amants d’Hélène, la mère d’Antony : « Il avait de jolies fesses et des cheveux, ce qui passé un certain stade, tient lieu de tout ».

Enfin, alors que les obligations scolaires organisent le temps, en été tous les jours peuvent se ressembler. L’art du flou permet d’incarner le temps qui s’étire. En ceci aussi, Nicolas Matthieu rappelle Flaubert.

Un regard lucide ?

Le problème de l’objectivité dans l’écriture est qu’elle n’existe pas : «  Le choix d’un style réaliste trahit un dessein idéologique et politique : faire passer pour un fait tout naturel ce qui est en réalité un produit de l’histoire des hommes. » écrit Vincent Descombes. Iris Murdoch ne dit pas autre chose en remarquant que : « Le jugement moral de l’auteur est comme l’air que le lecteur respire ». Ainsi la neutralité de l’auteur envers ses personnages ou les situations décrites n’est pas une véritable neutralité, tout est choix. Ceci rejoint mes remarques précédentes sur les relations entre les garçons et les filles, ou la réflexion morale, qui ne sont pas, à mon sens, assez interrogées, serait-ce d’ailleurs dans la diégèse même. Un des seuls moments qui porte une condamnation explicite sur la place des femmes est le passage cité plus haut : quand Anthony ne se lève pas pour aider sa mère, l’enchaînement des phrases laisse ici émerger la possibilité de désapprobation. On pourrait cependant dire que montrer équivaut déjà à dénoncer. C’est parfois vrai, mais montrer beaucoup mène souvent à une forme de complaisance. Je l’ai déjà évoqué au sujet des scènes de sexe : elles mettent le lecteur en position de voyeur et ne laisse aucune intimité aux personnages.

Ne montrer qu’une seule partie du réel, sa partie la plus sombre, ne peut non plus se confondre avec l’objectivité. Todorov, dans La Littérature en péril, explique les reproches que Georges Sand fait à Flaubert dans leur correspondance : selon elle, « le tableau de vie qui ressort des livres de Flaubert n’est pas assez vrai car il est trop systématique et donc monocorde ». Georges Sand veut « voir l’homme tel qu’il est. Il n’est pas bon ou mauvais. Il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore, la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l’art. » Et « La vraie réalité est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant ». Todorov conclut ainsi : « Ceux qu’on appelle à l’époque réalistes ont fait un choix qui trahit la réalité : ils obéissent à une convention arbitraire qui leur enjoint de ne représenter que la face noire du monde. Les nihilistes trahissent non le Bien mais le Vrai ». Ces réflexions semblent s’appliquer de manière heureuse à la littérature actuelle. Nous avons l’impression qu’avoir un regard désabusé est équivalent à regarder les choses en face, être lucide. Je ne suis pas du tout certaine que cela soit exact. Le négatif est un biais, tout comme l’enthousiasme naïf. Ce biais dérange parfois dans ce roman.

On retrouve chez Nicolas Mathieu des accents à la Houellebecq. Mais c’est précisément parce qu’il ne tombe pas entièrement dans le travers d’un cynisme trop accusé que la vision de la société véhiculée par son roman semble plus juste que celle de Houellebecq, plus complète. La fin du livre est presque douce : Antony à moto, retrouve «  une certaine qualité de lumière, onctueuse, quand juillet à Heillange retombait dans un soupir et qu’à la tombée du jour, le ciel prenait un aspect ouaté et rose. Ces mêmes impressions de soirs d’été, l’ombre des bois, le vent sur son visage, l’exacte odeur de l’air, le grain de la route familier comme la peau d’une fille. Cette empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir. » Ce moment de pause, comme d’autres dans le roman, nuance la brutalité omniprésente, et est une des forces de Leurs enfants après eux.

  • Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux,  Actes Sud, août 2018, 425 p.

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