Le Diable n’existe pas : ce qui survit à l’horreur

Quatre destins, issus d’un terreau commun : la terre des plaines d’Iran et de ses couloirs glacials, les premiers balayés par les vents, les autres hantés par des ombres. Les quatre épisodes qui composent le dernier film de Mohammad Rasoulof, Le Diable n’existe pas, couronné à Berlin en 2020, explorent les tréfonds de la morale, lorsqu’elle se heurte à la peine de mort, au poids des choix et de leurs conséquences, à ceux qui y participent, à contrecœur ou inconsciemment, à ceux qui s’en affranchissent, sans jamais réellement y échapper.

Assister à cette projection dans la célèbre salle du Louxor fût une expérience assez impressionnante, effet redoublé par la courte vidéo du réalisateur enregistrée en Iran, où il est assigné à résidence, et diffusée en introduction. Le Diable n’existe pas a traversé vents et marées, émergeant en total clandestinité, avant que nous puissions y accéder. Son réalisateur, dont le précédent film Un Homme Intègre fut couronné du prix Un Certain Regard à Cannes en 2017, en a payé les conséquences. Pour se soustraire à un contrôle des plus stricts, il a rusé, en découpant son film en 4 épisodes, les courts-métrages échappant de peu au joug de la censure du cinéma iranien. Ces quatre destins croisés sont bouleversants : construits en vases communicants, ils traversent le quotidien de chaque personnage, pour former un récit unique.

Les couleurs de l’effroi

Je pense qu’il est important de s’attarder un instant sur le premier épisode, tant son impact se répercute sur la réception des trois autres. Des néons verdâtres recouvrent la taule des voitures d’un parking souterrain d’un halo fade. Deux hommes transportent un sac énorme avec peine, nécessitant un réel effort commun. Je n’ai pu m’empêcher de m’imaginer un corps sans vie dans ce sac, un cadavre qu’on déplacerait dans le coffre d’une voiture, et je me suis surprise à me demander si j’étais la seule à être traversée par cette pensée. Je comprends très vite que cet effet est tout à fait volontaire. Un des hommes prend le volant, le sac installé dans le coffre – c’est Heshmat. En revenant chez lui, c’est tout ce poids, peut-être celui de sa culpabilité, qu’il fait traîner jusque dans une pièce adjacente à la cuisine, qu’il referme aussitôt. Mettre au placard les péchés de la nuit et recommencer une journée. Mais nous ne le comprendrons qu’à la fin, car tout est fait pour nous attendrir, du sauvetage d’un petit chat coincé derrière un chauffage, au soutien qu’il apporte à sa femme et sa mère, à la tendresse avec laquelle il cède aux caprices de son enfant. La vie d’un couple de quarantenaire, de leur fille : nous avançons aux grés de leur petites disputes, de leurs petits tracas. La banalité de la vie quotidienne.

Rasoulof a ce don de filmer les visages, qui provoquent à leur égard autant d’empathie que d’inquiétude

Mais il y a quelque chose en plus. Ou en moins. Quelque chose dans le regard de cet homme. Rasoulof a ce don de filmer les visages, qui provoquent à leur égard autant d’empathie que d’inquiétude. Des instants d’absence, des pensées que l’on n’arrive pas à saisir, qui se manifestent chez Heshmat en présence de sources de lumières fortes. Ces yeux doux rencontrent des lampadaires criards, des feux de signalisations éclatants, et surtout se teintent de la réflexion verte produite par son réveil. Il est 3h du matin et il commence sa journée. Ces lumières semblent rythmer son quotidien, tout aussi invasives que banales, car finalement, il est le seul à y prêter attention. Il est guidé, tel un automate, et réciproquement, elles réagissent aussi à son passage. Un couloir blanc s’éclaire à mesure qu’il avance vers nous, vers ce que nous attendons, redoutons. Et lorsque ses yeux se rapprochent de la vitre, on sait qu’il est temps. La curiosité prend le dessus, une forme d’excitation se fait ressentir : qu’y a-t-il dans le noir ? Le rideau se lève et surtout les trappes s’ouvrent. Glacée par la vacuité de ce geste, je reste hébétée. Ce premier épisode résonne en moi comme un avertissement. Je me suis fait avoir ; on ne m’y reprendra pas deux fois.

Alerte, je passerai les 2h restantes sur le qui-vive, à attendre, impatiente et impuissante, la chute, la face cachée, ou les secrets de ces gens ordinaires. Mais Rasoulof apporte une forme de sérénité dans sa manière de raconter l’horreur. Sa plus grande force se trouve dans une capacité remarquable à parler de la mort sans jamais la montrer. Sa présence est partout, et elle est loin d’être supposée : elle marque les visages et les gestes. La violence est en parfois presque plus forte. Une main tremblante et vengeresse qui saisit une pierre dans la boue noire, la détente d’un fusil qui ne se déclenchera pas, et surtout, l’éternelle question, prêter ou non sa main à la mort.

Il est si facile d’être une personne morale

Là est la thématique commune, au-delà du sujet de la peine de mort : il n’y a ni bien, ni mal, simplement des gens qui font des choix, dans un tiraillement moral impossible. Il ne s’agit pas de dénoncer ceux qui participent, mais de comprendre pourquoi. Pouya, personnage principal du deuxième épisode, ne peut se résoudre à être celui qui appliquera la sentence. Son éthique l’en empêche. Alors, il demande à un autre de prendre sa place pour de l’argent. Lui peut vivre avec la trahison, d’autres lui reprochent de se libérer de son fardeau avec lâcheté, en le confiant à quelqu’un de plus démuni. Tout semble résider dans la conscience, et même ceux qui se refusent à l’entacher, peinent à trouver la paix. Le film nous montre le poids des conséquences ; chaque décision prise provoquera des ricochets, que ce soit dans sa vie ou dans une autre. Reste à savoir de quels fardeaux chacun est prêt à se doter.

La maîtrise du cadre et des décors est totale

Ce chaos s’invite dans la beauté des champs de fleur et des plaines désertiques. La maîtrise du cadre et des décors est totale. Un renard, témoin innocent, regarde, inquisiteur, une famille se déchirer pour la seconde fois. Réciproquement, ces lieux se dressent face à la tyrannie, comme une manière de montrer que la Nature reste intouchable, dernier refuge de ceux qui choisissent de dire « non ». On peut y sourire, tout en étant triste, parce que les contradictions sont aux cœurs des esprits et que certains décident de croire en la vie malgré leur haine. La forêt magnifique du troisième épisode est semblable à un entre-deux monde : celui qu’on ne voit pas mais qu’on imagine, représenté par Javad, et celui vers lequel on grimpe à travers la végétation. Elle y réunit ceux qui luttent, et ceux qui tuent. La rivière, qui lavait les péchés de Javad avant qu’il accède au monde d’en haut, refuse de le tuer ; on ne lui fera pas endosser la culpabilité de l’humanité. Luxuriante et impitoyable, elle semble attendre, patiente, que les hommes arrêtent de se déchirer.

Du politique à l’intime

La musique ravive également l’espoir, comme un support aux récits qui nous sont contés. Dans un premier temps par la grâce de Bella Ciao. Aujourd’hui coutumier à nos oreilles, ce chant reste un cri d’espoir magnifique, utilisé à raison dans le film. Chanter la lutte, chanter l’amour. E questo è il fiore del partigiano, Morto per la libertà ! La fleur du partisan, mort pour la liberté. Javad reçoit cette couronne de fleurs de sa promise, ces fleurs qui décident où et quand pousser, qui résistent aux saisons, qui assujettissent les hommes à leur volonté. Quel plus bel exemple de liberté ? Même dans les lieux clos, la bande sonore contribue à cet élan. Le couloir emprunté par Heshmat fait écho à celui que tente d’éviter Pouya. Les méandres d’une administration de la mort. La musique l’accompagne lorsque Pouya reprend son chemin, arme au poing, haletant, à pas de loup. Elle le porte et nous anime, et dans sa course nous courrons avec lui. Les retrouvailles qui s’ensuivent laissent entrevoir l’espoir. Pouya arrive enfin au point de rendez-vous, après une course éreintante. Elle sort de la voiture et le voit, hors d’haleine. Ils ont compris avoir réalisé l’impensable. Alors elle court, pour se jeter dans ses bras. Mais nous n’en verrons rien. S’opposant à leur étreinte, un train débouche et obstrue le cadre, venant nous priver de leurs retrouvailles. Cette apparition surprise rétablit l’ordre. Toutes ces histoires sont des milliers et une seule en même temps, elles sont le cri d’une voix unique, celle des impuissants. Comment ne pas s’imaginer ce train comme l’augure funeste de leur destin déjà scellé. Ou peut-être souhaitent-ils profiter de ce seul instant d’intimité. Quoi qu’il en soit, un moment de répit leur est permis. Ils vont pouvoir chanter, rire, et s’embrasser. D’une évidence folle, seul l’amour pourra les sauver.

  • Le Diable n’existe pas, un film de Mohammad Rasoulof, avec Ehsan Mirhosseini, Shaghayegh Shourian, Kaveh Ahangar, en salles le 1er décembre 2021

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