Laurent Albarracin : Il y a des châteaux ou la poésie en commun

Éditeur au Cadran Ligné, Laurent Albarracin est aussi poète et s’efforce de mêler à son travail poétique une exploration des possibilités du langage. S’efforçant ici à la contrainte, il fait le pari dans son nouveau recueil aux éditions Lurlure, d’une géniale épopée en alexandrin, qui raconte le périple parodique et burlesque d’une petite troupe on l’on reconnaîtra avec amusement quelques familiers du poète ; c’est qu’il faut s’abandonner à l’aventure avec Le Château qui flottait.

Tour de force formel et inattendu, ce Château qui flottait s’offre à lire comme une exploration – pleine de second degré – de l’écriture et de la poésie elle-même. Et Albarracin de cumuler les imaginaires fantastiques et médiévaux, associés à une drôlerie rabelaisienne et un goût évident pour la fantaisie et le comique. Alors vous croisez sirène et dragon, épée arthurienne sans l’être tout à fait et « lascif lasso », des copains des copines et de l’aventure, dans un texte empreint d’une grande générosité. Là Guillaume Condello a beau prétendre que Tout est normal – et il faut rappeler combien cela, toujours chez Lurlure, lui va si bien – sans doute n’était-il pas préparé à se muer en Don Cello céladonesque, empêtré malgré lui dans une aventure hasardeuse, où il croise Ch’Vavar – dont il faudra bien reparler pour la co-édition Lurlure/Corridor bleu qui vient –, Beeckman à ses heures, feu Pierre Peuchmard, témoin élégant et bien d’autres encore. C’est le faire-famille de l’aventure, lecteur compris !

« Pour sûr, tels que nous randonnions, en rang d’oignons,

Dans ce défilé se défilant, nous formions

Une chevalerie dérisoire et risible,

Serrés autant que dans une boîte à fusibles. »

M’enfin, on sait qu’il restera de la place pour tout le monde, dans la conquête du château, publiée  d’abord en plusieurs parties entre 2017 et 2019 – le rappelle Emmanuel Boussuge dans sa superbe préface – dans la Catastrophes ; d’ailleurs Pierre Vinclair ne manque pas non plus à l’appel de ces joyeux lurons.luronnes. « [C]hanson de geste », aussi, précise Boussuge, qu’on ne contredira pas, mais d’une geste collective surtout, agglomérats d’heureux anti-héros, dans un poème initiatique, de vagabondage aventureux, d’excitation exquise de la joie collective.

« Or flottait entre nous une vague espérance,

Une attente moisie, une idée floue, croupie, presque rance,

Une attente moisie dans son jus implicite :

L’image du château dans nos yeux de presbytes.

On avait lu des livres mangés en pâture,

Maintenant ce qu’on voulait c’était l’aventure. »

Loin de tout lyrisme et de toute visée didactique, le texte d’Albarracin s’amuse avant tout des potentialités et de la langue et de la métrique, témoignant par ailleurs d’une maîtrise exemplaire de cette dernière, avec laquelle il jongle plein de ferveur et d’amusement. Comme il l’écrit d’ailleurs

« (A quoi ça tient nos actions sinon que ça rime.) »

Car tout l’enjeu du texte est là : « (N’)y a (pas) à tortiller, il faut qu’on adhère. » Et le lecteur avec. Faire feu de tout bois, se dégager de l’injonction à la représentation pour ouvrir aussi la voie à l’imagination puisqu’après tout « [l]e réel n’est sûr que tant qu’on ne l’a pas nié. » Alors autant œuvrer en dialectique, et le renverser gaiement. On en viendrait même à lire le texte comme l’appel de sa propre rime, où la structure et la contrainte convoquent le mot suivant, ouvrant alors encore à ces nouvelles possibilités fantasques de l’aventure :

« Le beau n’est pas l’intrigue et la véracité

Mais ce qui est imprévu que la rime amène,

Qu’on ait l’aubaine de visiter des Cités.

Laissons l’initiative aux mots et aux sylla-

Bes pour que nous guider sur cette mer des périls

Et pour ne pas tomber de Charybde en Scylla

Mais avoir la chance d’abord une autre île. »

Et si la forme appelle son mot, le signifiant n’est qu’anecdotique et vise surtout, tout en métaphorisant le hasard propre à chaque aventure – ici sur le plan thématique de « l’histoire » elle-même – à offrir au poète un espace d’exploration qui l’oblige à développer des isotopies nouvelles à mesure que se déploie les vers. Chaque nouveau vers s’impose comme la conquête de la rime suivante et témoigne de l’ébullition jouissive à l’écriture ainsi menée.

« Mince il en faut de la chance et des coups de bol

Quand on va dans le poème et dans l’hyperbole.

L’aventure réside à tous les coins des mots.

On ne sait jamais tout à fait dans quels rameaux

S’embranchera la phrase qu’on a commencée. »

Ah qu’il est bon de rire au cœur du poème, de rire de la dérision explorée/exposée sans ne rien abandonner de l’exigence de l’écriture. Laurent Albarracin nous offre là une plongée délicieuse dans les rouages de la poésie, dans son jeu le plus habile tout en nous rappelant avec joie une série de motifs de nos imaginaires, parodiés ça ou là pour le plaisir (et la beauté) du et de la geste.

Crédit photo : (c) Quitterie de Fommervault


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