Kelly Reichardt : La balade sauvage

First Cow

De la Floride à l’Oregon, Kelly Reichardt est restée intimement liée au territoire américain. Rejouant la partition des mythes étasuniens dans des ballades délicates et mélancoliques, elle a construit un espace cinématographique qui n’appartient qu’à elle, exploration conjointe des grandes étendues de l’Ouest et des paysages mentaux de ses personnages. En filmant de pauvres hères et de courageuses pionnières, Kelly Reichardt est devenue la topographe de l’Amérique en même temps que la cartographe de l’âme humaine.

Au cœur de l’hiver, le jour est train de tomber sur le Montana et il est l’heure pour Jamie, jeune palefrenière, de fermer l’écurie pour la nuit. Une bûche dans le poêle, un plat au micro-ondes, Jamie conclut sa journée devant la télévision et ce qui semble être un vieux film de science-fiction : « C’est un monde mystérieux, plein de dangers et plein de promesses. Une nouvelle frontière, qui n’attend que d’être explorée. » annonce solennellement la voix off. Cette scène de Certaines femmes, à première vue anodine, raconte non sans malice le lien entretenu entre l’aventure et le cinéma de Kelly Reichardt : il n’y aura pas de grandioses échappées ou de récits héroïques, pas d’exploits à accomplir ou de planètes à conquérir. L’aventure est pourtant bien là, chez cette héritière cinématographique de Jack London ou de Ralph Ellison, elle qui aime tant filmer les vagabonds, les drifters, ces solitaires qui se sont éloignés de la bonne direction, du droit chemin, ou qui sont sur le point de le faire, coincés comme Jamie dans la cruelle monotonie de l’existence moderne, rêvassant au coin du feu à de plus palpitantes perspectives. Son œuvre est une aventure totalement américaine, enchevillée au récit national sur les grandes espaces, la liberté de mouvement, la route et l’Ouest sauvage. Mais c’est surtout une aventure moderne qui éclaire les grands mythes américains à la lumière du réel, à mi-chemin entre la tentation des origines et le désenchantement du présent. C’est enfin une aventure d’une humanité rare, capable par la seule fiction de réconcilier l’Homme et la nature, de lier des destinés le temps d’un trajet et de jeter des ponts immatériels dans l’espace comme dans le temps.

Mythes et cafards

River of Grass

Dès son premier long-métrage River of Grass, Kelly Reichardt dresse le portrait d’une Amérique désœuvrée. Cozy, au nom quelque peu ironique (littéralement confortable), abandonne mari et enfants au cours d’une drôle de cavale pas tout à fait criminelle – elle pense avoir tué quelqu’un, l’homme n’a même pas une égratignure. Avec son nouveau partenaire Lee, ramassé par hasard dans un bar miteux, cette Bonnie sans superbe traverse angoissée les suburbs floridiens, ces banlieues trop tranquilles, avec leurs maisons toutes entre elles ressemblantes, le gazon fraîchement tondu, la peinture blanche et les drapeaux étoilés plongés dans un sommeil asphyxiant. L’horizon de l’aventure lui semble si proche, elle ne sera jamais en mesure de l’atteindre : le cadrage de Reichardt l’enferme dans les chambres de motels comme dans une succession de tableaux. Peu importe au final que Cozy soit vraiment libre ou non ; l’espace d’un instant, elle croit à cette cavale, à cet impératif de la fuite et c’est cette croyance qui intéresse la réalisatrice américaine. La cavale donne une direction, même arbitraire et aléatoire, à des vies qui n’en avaient jusqu’alors aucune. Cozy sort des limbes et en traversant les Everglades, la rivière d’herbes des Amérindiens, elle retrouve un nomadisme originel, bouffée d’oxygène qui explose sa bulle sédentaire. L’Ouest, la voiture, le true crime, les armes, le dollar : dans cette ballade somme toute modeste, Kelly Reichardt s’amuse un peu avec son héroïne et la mythologie américaine. Terrifiée par un cafard dans la salle de bains, Cozy demande la protection de Lee, qui écrasera l’insecte d’un coup de Bible parfaitement administré avant de l’achever d’un coup de revolver : les deux armes préférées de l’Amérique pour se débarrasser des « nuisibles » … Dans la même veine ironique, l’élaboration de l’attaque par les militants écologistes de Night Moves ressemble plus aux préparatifs d’une sortie familiale qu’à ceux d’une mission militaire : on s’habille chaudement, on sangle les canoés sur le toit du SUV, le bateau correctement remorqué à l’arrière du véhicule, les sandwichs au beurre de cacahuètes bien emballés, tout est prêt !

Le cinéma de Kelly Reichardt entretient pourtant un rapport complexe avec l’utopie américaine

Si le détournement en est un des rouages, le cinéma de Kelly Reichardt entretient pourtant un rapport complexe avec l’utopie américaine : chacun de ses personnages réactive à son échelle l’envie d’émancipation et se bat contre la fatalité et les carcans que lui opposent le monde et la société. Pour Cozy, la leçon sera amère. Un simple péage arrête sa fuite, marquant la frontière bien réelle qui la sépare de l’existence rêvée qu’elle se voyait déjà menée. La scène finale de River of grass est terrible pour le personnage comme le spectateur : le retour dans la file interminable des bouchons de Miami annonce la mort de toutes les illusions. Les routes se déploient, les trains s’ébranlent, les avions décollent, mais laissent systématiquement dans le rétroviseur les personnages de Kelly Reichardt, comme dans Wendy et Lucy, où l’héroïne et sa chienne voient leur périple vers l’Alaska contrarié par une vieille voiture capricieuse. Même constat pour le convoi de pionniers qui sillonne l’Oregon dans La Dernière Piste, dont l’un des membres grave le mot LOST (perdus) sur un tronc d’arbre desséché. Le paysage américain, superbement photographié dans ce western aux accents fordiens, s’étend dans de vastes étendues arides, à peine contraintes par le cadre resserré – contrairement aux grands westerns classiques, La Dernière Piste présente un format carré inhabituel. D’un plan à l’autre, la réalisatrice utilise le fondu pour suggérer la permanence de l’errance : les paysages changent imperceptiblement, le sentiment de perdition perdure.

La Dernière Piste

Les pionniers, ces intrépides conquérants des espaces sauvages de la légende, apparaissent alors davantage comme le peuple juif du récit biblique, tournant dans le désert à la recherche de la Terre Promise. « L’endroit où vous allez est un nouvel Eden » leur a ainsi promis Stephen Meek, le guide qui égare. Quand celui-ci disparaît, les colons se lamentent : « « Il est parti. Il nous a abandonnés. » Parlent-ils de leur éclaireur ou de leur dieu ? C’est finalement par l’intermédiaire de deux figures, deux personnages de second plan du western classique, que la voie sera trouvée : la femme (celle que l’on sauve, d’ordinaire) et l’indien (l’étranger, le danger). Leur première rencontre est une belle leçon de cinéma : chacun fait volte-face, se tourne le dos et fuit. On aurait eu du mal à filmer plus limpidement la peur de l’inconnu. Kelly Reichardt ne filme pas des chimères. L’aventure chez elle est une survie, la survie une aventure individuelle : elle se construit pour soi, malgré soi et un peu contre les autres. C’est que le Nouveau monde est aussi cruel et violent que l’ancien, notamment pour ceux qui marchent en dehors de la piste. Si Emily et l’Indien finissent par s’entendre et se comprendre, c’est bien plus par nécessité qu’en vertu de bons sentiments. Une scène l’illustre parfaitement : Emily récupère la chaussure usée de l’Indien afin de la rafistoler. Son amie s’affole et lui demande ce qui lui prend. « Je veux qu’il me doive quelque chose » répond-elle calmement. L’Amérique a été dure avec les faibles. Elle l’est encore, comme le confie le vieux policier dans Wendy et Lucy : « On n’a pas d’adresse sans adresse, on n’a pas de boulot sans boulot ». Même pour les sans-abris, la loi du capital n’est jamais loin, en témoignent les cannettes usagées que ramasse Wendy dans l’espoir de les échanger contre un métal plus précieux ; dans la file d’attente, un homme à fauteuil propose de lui racheter la modeste cueillette du jour.  Découragée, elle abandonnera son petit trésor et fera demi-tour.

États d’Amérique

Les personnages de Kelly Reichardt sont pour la plupart des déclassés itinérants, condamnés à des existences solitaires et âpres

Hobos d’hier et d’aujourd’hui, les personnages de Kelly Reichardt sont pour la plupart des déclassés itinérants, condamnés à des existences solitaires et âpres, mais qui cherchent – plus encore que l’aventure – un autre avec qui voyager et endurer. Il n’y a plus de famille, plus de proches pour s’inquiéter, se sentir concernés ou tout simplement se réjouir d’un appel donné dans une cabine téléphonique délabrée, à l’autre bout du pays, loin des yeux, loin du cœur. Alors on cherche cet autre qui nous manque tant. Dans Old Joy, le temps d’un road-trip, Mark et Kurt tentent de ressusciter une amitié érodée par les années et par les vents contraires – Mark est sur le point de fonder une famille quand Kurt continue de rêver devant l’éternel. Jamie, la cowgirl de Certaines Femmes, parcourt chaque semaine les routes enneigées du Montana pour assister aux cours du soir donnés par Beth, jeune avocate qui la fascine et l’attire. Le dernier film de Reichardt, First Cow, confirme cette propension à filmer avec précision et délicatesse des couples surprenants et inhabituels, constitué par la réunion de deux solitudes : au début du XIXe siècle, dans l’Oregon sauvage, Cookie Figowitz, aide de camp un peu trop sensible, rencontre Kung-Lu, immigrant chinois astucieux et hâbleur, dont la tête est mise à prix.  Cookie laisse Kung-Lu dormir dans sa tente et sa générosité scelle leur amitié. Sa bonté est récompensée quand quelques mois plus tard, il retrouve son drôle d’ami dans un avant-poste. Ce dernier lui ouvre la porte de sa maison, lui offrant gîte et couvert. Ils construiront alors un rêve commun, associant leurs talents (de cuisinier pour Cookie, de marchandeur pour Kung-Lu) pour vendre de délicieuses pâtisseries, douce et chaleureuse allégorie de la liberté d’entreprendre si chère au pays de l’Oncle Sam. Ironie de l’Histoire : leur matière première, le lait, est le fruit d’une combine pas tout à fait légale qui les mènera à leur perte.

Wendy & Lucy

Dans Wendy et Lucy, le couple fusionnel formé par Wendy et sa chienne est un partage des joies et des malheurs. C’est d’ailleurs le paquet de croquettes vide qui montre leur indigence et c’est ce même paquet vide qui pousse Wendy à voler dans une épicerie. « La charité, c’est l’os partagé avec le chien lorsqu’on est aussi affamé que lui » écrivait Jack London. Sermonnée par un jeune employé méprisant qui veut en faire un « exemple », Wendy est embarquée par la police. La machine d’identification et d’enregistrement se met en place, implacable : mugshot, prise d’empreintes, signature, amende à payer, convocation au tribunal local. Quand elle peut enfin retourner devant la supérette, Lucy ne peut que constater la disparition de Lucy. Wendy cherche son compagnon partout, colle des affiches qui rejoignent d’autres affiches sur les poteaux électriques, contacte le chenil à l’aide d’un vieux policier désœuvré. La visite au chenil se fait en un éprouvant et interminable travelling, où chaque cage révèle l’enregistrement d’une solitude et d’une détresse. Sur les conseils du policier, décidément désarmant et débordant d’humanité, Wendy laisse son jean à l’endroit où Lucy a disparu, espérant ainsi créer un jeu de piste olfactif et sentimental. A la fin du film, Wendy retrouve Lucy, recueillie dans une maison des environs. La déchirure arrive : Wendy laisse Lucy à sa nouvelle famille, dans l’espoir qu’elle ait, pour un temps, une vie meilleure, emportant avec elle le lien indéfectible qui les unira à jamais. Fredonnant pour se donner de l’élan au milieu des embûches, Wendy embarque à bord d’un train de marchandises, terrassant le spectateur par sa solitude et son courage.

Un monde qui se fissure

La nature sauvage et la nature humaine, filmées avec la même virtuosité secrète

L’enregistrement patient des failles et des fractures, voilà une belle définition du cinéma de Kelly Reichardt. Il y a en ce sens une égalité parfaite de traitement entre la nature sauvage et la nature humaine, filmées avec la même virtuosité secrète, avec le même minimalisme des effets. Ce n’est ni le chaos créateur ni la destruction qui l’intéresse, mais ce modeste et éphémère entre-deux qu’on appelle existence, végétale, humaine, animale, minérale. Son projet cinématographique est mimétique de celui échafaudé par le trio de militants écologistes de Night Moves : en chaque individu, faire sauter le barrage et libérer les eaux du lac artificiel. Dans ce thriller angoissant où la lumière du jour laisse peu à peu place à des nuits inquiètes et agitées, la fracture du barrage donne lieu à l’affaissement de toutes les frontières entre les êtres. L’espace d’un instant, quelque chose de purement organique unit comme jamais le trio de personnages : respiration haletante, accélérée par la peur et l’excitation, yeux écarquillés, libération d’un rire jouissif. On est dans la scène de sexe, ou du moins dans ce qui s’en rapproche le plus dans l’œuvre de Reichardt, qui ne s’est encore jamais aventuré sur le terrain érotique.

Night Moves

Chacun retournera ensuite à sa vie, à ses doutes et à ses craintes. Quand Josh se promène pensivement dans la forêt aux teintes mordorées, il accomplit la traversée de sa psyché et Kelly Reichardt en profite pour insinuer sa caméra au sein de son intériorité – bien plus que le barrage, c’est l’âme de Josh qui a volé en éclats. Deux phares dans la nuit deviennent le regard transperçant d’une entité malfaisante et les eaux noires du lac sont proches de l’engloutir. Son monde s’est effondré, son intériorité devient la nôtre, toutes les distances semblent abolies, miracle d’un cinéma de l’immensité qui n’a de cesse de chercher à rapprocher les êtres, à travers l’espace comme à travers le temps. L’ouverture de First Cow en donne l’exemple le plus sublime qui soit : de nos jours, une jeune femme, accompagnée de son chien, cueille des champignons et tombe sur des ossements. Il s’agit des squelettes de Cookie et de Kung-Lu, extraordinairement préservés et allongés côte à côte, complices pour l’éternité. Le vertige éprouvé alors est proche de celui ressenti à Pompéi : la terre nourricière joue ici le rôle de la lave meurtrière, et la réalisatrice celui de l’archéologue, révélant au spectateur le trésor enfoui des sentiments passés.


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