Deux vies valent mieux qu’une

© Philippe Groslier
© Philippe Groslier

C’est avec  plaisir que Zone Critique vous présente aujourd’hui son second article en provenance de son nouveau partenaire,  La Cause Littéraire. Zone Critique héberge chaque mois deux articles de ce magazine, dont la finalité toute affichée est de servir la littérature. Aujourd’hui  retour sur le dernier roman de Jean-Marc Roberts, l’ancien directeur des éditions Stock décédé le 25 mars dernier, Deux vies valent mieux qu’une.  

« Si  nous sommes vivants, alors, qui est mort ? » Allen Ginsberg

2013
2013

Dans ce 24ème opus qui est un récit autobiographique dédié à son plus jeune fils, Jean-Marc Roberts fait le récit de deux « morceaux » de sa vie : celui de sa récente maladie, dont il met alternativement en scène les saisons, et intimement associé à elle, le souvenir de quatre étés passés en Calabre, adolescent. Il évoque son oncle qui l’élèvera en partie. Amalia et Mariella, ses deux premiers amours de jeunesse, les plongeons du haut des rochers, les serres aux roses, le tableau du salon au Palazzo Rosa. Autant de moments que l’on pourrait croire perdus à jamais, relégués au passé mais que la littérature, bien plus encore que la mémoire, sait rendre impérissables.

L’auteur rend alors ce lointain passé terriblement vivant. Jean-Marc Roberts signe un livre -le dernier- pudique, insolent, drôle, optimiste, d’une sincérité désarmante à vous fendre le cœur.

«Etre aimé ne guérit pas, de rien, soulage peut-être, quand aimer nous porte tant, au contraire. Ne me suis-je pas employé avec obstination depuis mon béguin sans suite pour les baigneuses, ne me suis-je pas efforcé à être celui qui finit toujours par aimer le moins des deux ? C’est tellement plus confortable. L’autre souffrira davantage dès lors que l’on souffrira moins soi-même.»

Se rêver invincible

Qu’arrive t-il quand on désire vaincre de toutes ses forces un cancer du poumon ? On se sait en sursis, on s’espère guéri. À la fin de l’été 2011, l’écrivain apprit qu’il était malade. Cancer. Tumeur. Opération. Chimio. Radiothérapie. Deux jours de trêve où il s’est cru tiré d’affaire. Et puis, c’est la rechute… Son mode de défense? Prendre l’affaire avec légèreté, désinvolture. Tout au long des 108 pages, il donne le sentiment de faire la nique à la maladie pour donner le change. Et alors qu’il voulait l’évacuer d’un revers de la main, la deuxième tumeur se présente quelques mois plus tard. Pourtant, il réussit ce premier tour de force de continuer à se rêver invincible.

«Je ne veux rien, sauf guérir.», voilà ce que disait Jean-Marc Roberts au moment de sa récidive. Ce vœu n’a pas été exaucé mais sa maladie lui aura permis de se tourner vers son passé à la recherche des bonheurs enfouis. Dans ce récit élégiaque subtilement et admirablement dosé, où tout enchaînement logique ou chronologique implique qu’on identifie les causes et les conséquences de ses actes, il évoque un compagnon de chambre à la Pitié, son kiné ou son orthophoniste, son radiothérapeute de l’hôpital Pompidou qu’il préfère à son cancérologue de l’hôpital Saint-Joseph. Il finit par retrouver la voix qu’il avait perdue : « Ma seule baisse de moral est bien liée à ça, cette voix cassée, enfouie, perdue. Elle est revenue un soir de fin janvier, soudain, sans prévenir. J’étais affalée sur mon canapé rouge – Felix avait bien son fauteuil – dans mon trop grand appartement, sûrement au téléphone quand je me suis mis à parler à peu près normalement. J’ai appelé aussitôt mon fils aîné à New-York pour vérifier.. C’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire, juste après l’ablation de sa tumeur au cervelet, en mai 2012. Quelques mois, donc, pour coucher sur le papier ce dernier livre. Le livre certainement le plus sincère, parce que les faux-semblants n’ont plus lieu d’être.

Le livre certainement le plus sincère, parce que les faux-semblants n’ont plus lieu d’être.

Un peu plus tôt, à l’Hôtel-Dieu, lors de sa première tumeur (au poumon), ce sont les images des étés calabrais de son adolescence qui surgissent, en venant se cogner au reste.«Il n’y a rien de plus commode et de plus tentant que d’associer le froid de l’hôpital au sable brûlant des plages du sud de l’Italie.” L’insouciance, les filles, ses étés adolescents en Calabre, ses chastes amours pour Mariella et surtout Amalia, – «Nous avions tous le même âge, treize, quatorze, quinze ans. Les plus jolies filles portaient des bikinis. On les appelait due pezzi, oui, « deux morceaux ». C’étaient les étés des paris, des défis. Plus faciles à gagner qu’une rémission mais tout de même » -, son oncle Félix personnage hors du commun qui lui servait de père deux mois par an, figure centrale de la fin de ses années 1960, dont le romancier intimiste n’avait jamais encore parlé, forment un puzzle dont les morceaux heureux auxquels l’auteur se raccroche pour les faire revivre, alternent avec les séances de chimio, les cheveux qui tombent, les infirmières, et permettent de relativiser la gravité des SMS reçus de l’entourage.  « Je dois consacrer un temps et une énergie incroyables à rassurer les gens ».

Une élégance suprême

Jean-Marc Roberts parle de ses enfants, les cinq avec lesquels il a partagé des voyages lointains ou bien dans Paris. Il évoque leurs mères qu’il n’a pas toujours su aimer et d’autres femmes, sa tante, sa mère, et Anna, la dernière, la seule à l’avoir réellement compris.. Nommer, écrire, parler aide à conjurer la maladie afin de mieux la dominer. Deux vies valent mieux qu’une : comment définir au mieux celui qui en a sans doute vécu plus de deux, celui qui fut si vivant dans l’épreuve, toujours prêt à rassurer ses proches, toujours prompt à dédramatiser au détour d’une boutade, jamais pitoyable, jamais raisonnable, jamais résigné, toujours digne ?.

Il y a quelque chose d’existentiel dans ce beau récit mélancolique où les masques tombent dans un grand éclat de rire. Il est une façon unique d’évoquer une perspective sombre avec un ton si enjoué. Lorsque le récit devient plus grave, l’appréhension du texte aussi change et devient plus aiguë. Ce sont les lois de la lumière et de l’ombre, des heures qui filent puis reviennent, telles des réminiscences et puis de celles qui plombent. Ce livre est bref, fort et intense. Sans fioritures ni plaintes. Il est stylistiquement parfait. Et toujours d’une élégance suprême jusque dans l’évocation du misérable microcosme littéraire parisien. L’élégance, une vertu que tous ne possèdent pas. Un maître-mot. Laissons lui donc les derniers. Parce que, naturellement, évidemment, à l’image du reste, de tout le reste, ils font la différence.

Il est une façon unique d’évoquer une perspective sombre avec un ton si enjoué

« La maladie est tombée à pic afin de tout mélanger et brouiller à sa guise la Calabre et ses baigneuses, Anna et Alphonse ; le miracle du Médicis de Vassilis Alexakis en novembre 1995. Je m’étais enfermé plus de cinq minutes – c’est interminable- dans les chiottes de chez Fayard, mon employeur de l’époque, et j’avais sangloté de joie, en paix,  à l’abri de nous. Le voilà le moment le plus émouvant de ma vie d’éditeur. …..On trouvera ici des souvenirs en vitesse, à compléter par le lecteur, par le milieu lui-même se mon milieu microscopique s’ennuie, et il s’ennuie souvent. J’ai adoré mes prétendants, ces vautours caricaturaux qui ont fait savoir très vite qu’ils étaient à l’évidence la personne de la situation. « Au besoin, s’il revient, on rendra les clés des éditions à Jean-Marc ». Personne n’a été retenu ni même n’a candidaté pour l’instant »…

 Laurence Biava


Publié

dans

,

par

Étiquettes :