Jean-Luc Nancy : la dernière trace du corps

©Vincent MULLER/Opale/Leemage

 

Zone critique revient sur le dernier texte de Jean-Luc Nancy, à qui nous rendions hommage en septembre dernier : « Faire corps avec Jean-Luc Nancy »,    https://zonecritiq1prd.wpenginepowered.com/2021/09/20/faire-corps-avec-jean-luc-nancy/.

Jean-Luc Nancy donne une suite à son texte Corpus datant de 1992, juste avant de s’éteindre en août dernier, dans Cruor, publié à titre posthume chez Galilée en octobre 2021. 

 

Alors qu’il concluait sur « le moi et le toi », il reprend l’écriture de l’essai trente années plus tard comme point de départ d’une pensée du « soi et soi », qui fait office de testament pour le philosophe de la communauté autant que du sensible. Du passage de « l’entre deux » à « l’entre nous » qu’il explore dans le corps, Nancy a ouvert la voie à l’entre-même, à la pulsation interne qui insuffle la vie en même temps qu’elle expulse. Avant de rendre la vie, il inculpe le monde capitaliste qu’il quitte de fragmentation, d’autodestruction, et de cruauté sans mesure. Cruor est le nom du sang qui s’écoule au dehors.

 

La pulsation du choeur 

L’origine de la pulsion est tout aussi insaisissable, puisqu’effectivement elle est une poussée sans son souvenir : la pulsion qui « a précédé toute mémoire » était de fait déjà « en train de battre toujours et partout dans la houle mémorielle de l’espace-temps ».

En 1991, Jean-Luc Nancy reçoit une transplantation cardiaque, et vivra avec la greffe du cœur d’un autre durant trente ans. Dans L’Intrus, il revient sur l’étrangeté du familier, l’altération de son soi le plus intime que représente l’intrusion du corps étranger et l’obsolescence programmée de son propre organe. A l’image d’une horloge qui a sonné son heure, le cœur s’est arrêté de battre. Le motif du métronome est réutilisé dans Cruor : c’est l’instaurateur du rythme, du tempo, c’est la pulsation qui donne la vie mais qui n’a pas d’origine ou de commencement. S’il y a une fin du battement, c’est seulement du « soi achevé », le soi pleinement soi, si fini qu’il est mort. L’origine de la pulsion est tout aussi insaisissable, puisqu’effectivement elle est une poussée sans son souvenir : la pulsion qui « a précédé toute mémoire » était de fait déjà « en train de battre toujours et partout dans la houle mémorielle de l’espace-temps ». Le battement résonne toujours déjà quelque part, là, bien qu’il n’ait jamais connu de commencement. De façon analogue au concept freudien de « Ça », l’explosion de l’exhalaison « s’éclate sans avoir été un[e] et initial[e] ». Nancy dédie quelques pages à une courte réflexion sur cette pulsion étrangère intrinsèque au soi. C’est la « poussée d’exister » qui caractérise autant le Ça (Es) qu’elle meut la chose en soi (an Sich). « La chose en soi est le Trieb », c’est-à dire le souffle qui ne pousse rien que lui-même (Sich Selbst). Rien que soi-même, cela signifie que le jaillissement est avant tout une répétition. Re-commencement perpétuel sans commencement initial, la pulsation est une extase (ex-citare) qui ne peut être qu’une dispersion « à corps perdu » ; un battement étant toujours singulier, mais une explosion toujours division, la pulsation du même-que-soi à la fois singulier et pluriel forme un corps seulement à partir de la répétition.

 

Le corps e(s)t l’Autre 

Les corps sont avant tout en contact physique, ils font corps en se mouvant — mouvement de recherche du débordement, de l’hors-de-soi, de l’extase.

La constitution d’un corps introduit ici une pensée du corps social, au sens de la communauté dans le rapport du Soi à l’Autre. Dans l’excitation de  la pulsation, il ne s’agit pas d’une « construction mais [d’]une struction, une accumulation sans ordre, sans capitalisation ». C’est la transformation incessante d’un corps qui le « détache du dehors », le laissant ouvert comme une plaie béante. L’incessante altération rythmée du Soi le prive de son identité, car « le soi est identité en soi, le même est identité à un autre » (« il est le même en son absolue différ[a]nce », reprenant le lexique de Derrida). Le soi en répétition est même que soi, mais plus soi en soi. Ainsi le soi-même sort déjà de Soi et se place dans son rapport à l’Autre, puisque l’Autre est déjà précédemment en lui. Le sang qui coule est utilisé dans ce texte dans le but de rendre compte, visuellement aussi, de l’extériorité de sa propriété. Le fluide « jamais lui-même ne passe dehors, ou bien il cesse de couler et se coagule » : le sang reste toujours enfermé dedans lorsqu’il coule (sanguis), bien qu’il communique avec le dehors (artères). Nous retrouvons cette idée de détachement du soi à l’intérieur du corps-même dans le ventre de la femme enceinte — qu’il nomme aussi « matrice » — trans-formation par excellence. C’est un soi qui « se détache. Un autre autre. », c’est la division interne du corps pour en former un nouveau. Cette division instantanément assamblante nourrit précisément le motif du mouvement de l’ensemble. Des corps sensibles qui inter-agissent constamment (« ça se presse et ça se disperse, ça se heurte, se flatte, se blesse ou se caresse ») forment une « com-passion » et un ensemble qui ne saurait être réduit au sens fragile donné aujourd’hui au « vivre-ensemble » institutionnalisé et revendiqué. Les corps sont avant tout en contact physique, ils font corps en se mouvant — mouvement de recherche du débordement, de l’hors-de-soi, de l’extase. Ainsi émerge « la soif de l’autre vie », d’un sang qui jaillit au dehors et devient celui d’un autre. En devenant cruor, sanguis rompt l’écoulement de la vie pour atteindre le désir cru de « sentir en soi palpiter le sang de l’autre ».

 

La cruauté destructrice d’une civilisation du semblable

Le capitalisme a insufflé la cruauté entre les hommes en ce qu’il est totalitaire mais surtout, ici, négateur d’altérité.  

Image éminemment cruelle que celle du sang, elle prête sa symbolique et prend dès lors mille visages. Le sang résonne dans nos mythes et notre imaginaire collectif dans toute sa connotation vitale et mortifère à la fois. « Il y a le sang qui nourrit la vie, le sang qui la quitte et celui qui la donne ou qui la retient. C’est le même sang passant par les trois moments du vivre. » : c’est peut-être le cœur de l’ouvrage que de traverser le fleuve de sang dans la diversité de sens qu’il recouvre et empreinte. Mais alors le tableau du sang coulant est aussi empreinte de la marque de douleur d’un monde qui vit dans la cruauté. Au-delà de la pensée du sacrifice ou du cannibalisme érotique également abordée, il s’agit de mettre le doigt sur le cruel dans sa banalité du mal, en quelque sorte. C’est que, malgré un relatif déclin des violences, le « désarroi » persiste aujourd’hui. Nancy cite Marx en soulignant combien ses mots sont actuels : « Le capital vient au monde dégoulinant de sang ». Le soi battant la vie est devenu machine, comme suggèrent ces vers de Baudelaire : « Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde ! Salutaire instrument, buveur du sang du monde (…) ». Le capitalisme a insufflé la cruauté entre les hommes en ce qu’il est totalitaire mais surtout, ici, négateur d’altérité. La civilisation n’est plus que « pulsion sans objet » dès qu’elle substitue la mêmeté à l’altérité. « Pourvu que le semblable se reconnaisse comme l’autre du semblable », pourvu que la reconnaissance (de l’objet) ne soit pas substituée par l’équivalence. Ne pas ignorer que le soi-même est le soi pour l’autre, par rapport à un autre. Aujourd’hui, l’actualité ne serait faite que de pulsions asservies aveuglement par leurs objets (prostitutions d’enfants, génocides, etc), mais ce que souhaite Nancy est la pulsion comme naissance. L’objet à naître, et non l’objet à produire, le dépassement de l’individualité d’un monde sectionné pour lui rendre sa communauté. Car ce qui s’est perdu avec l’affaissement du communisme, c’est l’oubli du lexique de la communauté comme communion, communication, compassion et commun qui s’est effacé pour laisser place à une cruauté s’imposant entre les corps.

 


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