Isabelle Kalinowski : Le chant de l’altérité

Photo Isabelle Kalinowski

En Allemagne, au début du XXe siècle, des intellectuels s’interrogent sur la manière d’aborder les musiques extra-européennes. Isabelle Kalinowski livre avec La Mélodie du monde un ouvrage foisonnant sur les débats théoriques qui ont présidé à la naissance de l’ethnomusicologie.

Avec La mélodie du monde, publiée dans la collection « La rue musicale » des Éditions de la Philharmonie », Isabelle Kalinowski livre une étude dense et stimulante sur la naissance de l’ethnomusicologie allemande. Loin de se résumer à une simple « mise au point » universitaire, l’ouvrage propose un cheminement historique et conceptuel fécond dans un XXe siècle naissant, où l’ethnologie et l’anthropologie sont encore à leurs balbutiements. À la charnière du XXe siècle, au moment où l’Allemagne tente de s’imposer comme un empire colonial, émerge en effet dans les milieux intellectuels germaniques l’idée d’une « science musicale comparative » stimulée par la fondation de Musées d’ethnologie et de tournées musicales de peuples « exotiques » en Europe. Encore bien souvent considérés comme des « bêtes de foire », ces peuples autochtones suscitent néanmoins l’intérêt de personnalités comme Franz Boas ou Carl Stumpf, dont Isabelle Kalinowski retrace les découvertes et la curiosité croissante pour les musiques extra-européennes. Symphonie rythmée par quatre sections, La Mélodie du monde révèle un cheminement complexe et ambitieux en mettant en lumière différents aspects de ce que l’on ne nomme pas encore l’ethnomusicologie. La question directrice, qui guidera toutes les analyses d’Isabelle Kalinowski, est celle de savoir comment ont pu être appréhendées et interprétées les premières mélodies non-européennes et, partant, non-harmoniques que ces savants ont pu entendre. À travers la question de la compréhension de formes musicales jusqu’ici inouïes, c’est la question du rapport à l’altérité qui est en jeu pour ces premiers ethnomusicologues.

Un paysage intellectuel allemand

La première section de l’ouvrage — et la plus technique — analyse et détaille les conceptions de deux savants précurseurs dans la théorie de l’écoute musicale : Hermann von Helmholtz et Carl Stumpf. Il est à ce titre notable que les premières études de terrain étaient réalisées en même temps que se développait une conceptualisation de l’écoute et de la perception de l’harmonie. Formé à la médecine et à la physiologie, Helmholtz s’est d’abord intéressé à la question de la vision avant d’aborder celle de l’écoute et de l’harmonie. La perception de l’harmonie est selon lui la conséquence d’une concordance entre les propriétés d’une œuvre musicale, et « la nature de notre esprit » (p. 32). Cette conception physiologique de la perception musicale « fondée sur l’idée d’une correspondance entre les propriétés physiques des sons et celles de l’appareil physiologique de l’audition chez l’homme » (p. 73) se trouve placée en regard des thèses de Carl Stumpf. Si ce dernier est surtout connu en France pour avoir été l’un des fondateurs de la théorie de la Gestalt, Isabelle Kalinowski met ici en lumière une part méconnue de son travail sur la musique, qui développe une conception holiste de l’écoute musicale, procédant « par distinction et saisie d’une pluralité simultanée » (p. 71).

Dans l’économie de l’ouvrage, l’enjeu de cette mise au point théorique et des développements denses consacrés à Helmholtz et Stumpf est double. Il s’agit d’une part de montrer la nécessité de forger les armes conceptuelles adéquates à une musique extra-européenne, et de rattacher la perception musicale à des théories afférentes — ce que s’emploie à faire Helmholtz en rapprochant vision et écoute comme des perceptions en rapport avec le corps. Mais d’autre part, il s’agit de dresser le portrait des débats et controverses du milieu intellectuel berlinois. Ainsi, Helmholtz déconstruit la conception kantienne des formes a priori de la subjectivité — l’espace et le temps — développée dans la Critique de la raison pure en remettant en cause l’universalité de la perception d’un donné sensible : la mélodie. S’intéressant aux premiers travaux de Riemann et à l’émergence de la géométrie non-euclidienne, il combat une fois encore les postulats de Kant, qui prenait pour fondement de sa logique les catégories héritées d’Aristote et les axiomes de la géométrie euclidienne. De son côté, Stumpf, jette les fondements du courant phénoménologique — il comptera parmi ses élèves un certain Edmund Husserl —, et échange avec le physicien Ernst Mach (cf. p. 59) qui sera lui-même une influence majeure de l’écrivain Robert Musil, auteur de L’homme sans qualités.

Écouter l’altérité

Cette première partie retraçant les conceptualisations de l’écoute conduit Isabelle Kalinowski à développer la naissance de l’ethnomusicologie à proprement dit. Le deuxième chapitre de l’ouvrage revient donc sur les premières enquêtes de terrain de Franz Boas, et sur son intérêt marqué pour les chants et musiques des peuples qu’il a pu côtoyer. Rappelant que Boas avait rassemblé nombre de partitions, Isabelle Kalinowski montre qu’il avait « ouvert la voie à cette étude conjointe des rituels et des musiques qui les animaient » (p. 101). La prise au sérieux de la musique et de son importance sociale et anthropologique ouvre un champ jusqu’ici peu exploré et pose la question méthodologique de savoir comment appréhender ces chants et mélodies qui, bien souvent, déjouent les cadres conceptuels et théoriques de la musique occidentale. Isabelle Kalinowski relève en ce sens que des savants comme Stumpf, Boas ou encore Hornbostel, « s’enthousiasmèrent avant tout pour les problèmes théoriques que l’analyse de ces pièces soulevait d’emblée. Il s’agissait en ce sens pour eux de subordonner la comparaison de musiques connues et inconnues aux objectifs d’une science de la musique renouvelée. » (p. 113).

L’enjeu est alors de savoir comment il est possible d’analyser une musique « inouïe » sans plaquer sur elle une grille de lecture « occidentale ». Le problème est d’autant plus épineux que les anthropologues qui collectaient des mélodies s’appliquaient parfois à les transcrire en partitions, les transposant de ce fait dans un cadre conceptuel dont elles ne relevaient pas. En effet, rien ne dit que le système tonal et l’écriture régie par des clefs reflètent la manière dont les peuples autochtones concevaient leur musique. Raison pour laquelle certains intellectuels déclaraient que les meilleurs ethnomusicologues étaient ceux qui n’étaient pas formés à la musique car le « parfait béotien ne risquait pas de projeter sur les musiques collectées ses préjugés européens » (p. 166).

Les difficultés auxquelles étaient confrontés ces chercheurs mettent en lumière la fécondité de leurs hypothèses, et la faculté qu’ils avaient d’aller piocher dans d’autres disciplines les armes théoriques susceptibles de résoudre ces nouveaux problèmes. Il en va ainsi du concept de « cécité sonore » défini par Boas comme « l’incapacité à distinguer des différences de tonalité et de timbre entre certains sons pourtant facilement discernables par l’oreille ordinaire » (p. 114). Au départ appliqué à la linguistique et à la difficulté d’apprentissage de langues étrangères, Isabelle Kalinowski montre en quoi ce concept peut s’appliquer au cas de l’écoute de mélodies extra-européennes. Mais surtout, c’est la prise au sérieux d’une difficulté de percevoir ces mélodies étrangères, qui conduisit les ethnologues et les musicologues à réaliser des enregistrements sur leurs terrains d’enquête. Les progrès des techniques d’enregistrement permettent de conjurer les risques de « confusion auditive avec des prototypes musicaux déjà connus » (p. 116). Tel est un des points saillants de La Mélodie du monde : montrer en quoi les premiers enregistrements, souvent effectués sur des cylindres de cire, ont rendu possible des études approfondies, en permettant notamment de réécouter les mélodies.

Origine des langues et évolutionnisme musical

La Mélodie du monde démontre que l’ethnomusicologie, loin d’être une branche ancillaire de l’anthropologie, s’affirme comme un révélateur singulier des évolutions qui ont animé cette discipline.

L’importance croissante de la musique aux yeux des anthropologues les conduit ainsi à s’interroger sur le développement et l’évolution de la musique dans les sociétés humaines. Cette problématique fournit la matière de la troisième section de l’ouvrage. Les fondateurs de l’anthropologie moderne, tels Edward Tyler ou Herbert Spencer, défendaient souvent une conception évolutionniste, considérant les sociétés dites « primitives » comme des états antérieurs de nos sociétés modernes. À les suivre, les sociétés humaines évoluaient selon un schéma linéaire, passant lentement d’un stade « primitif » à une modernité incarnée par nos sociétés occidentales. Il est dès lors frappant de voir que certains penseurs pionniers de l’ethnomusicologie succombaient également à un telle conception. C’est ainsi que Simmel voyait dans la frappe des mains « le premier commencement de la musique instrumentale » (p. 204).

Contre une telle conception évolutionniste, ne voyant dans les musiques « primitives » que des ébauches ou des stades premiers d’une évolution conduisant nécessairement à la musique tonale occidentale, Isabelle Kalinowski montre que Max Weber fut un des premiers à délaisser ce schéma en ce qui concerne la musique. En refusant de saisir la musique selon une perspective purement historique et chronologique, il « ne prit pour objet que les structures les plus élémentaires et les plus techniques de la production musicale (composition, écriture, instruments) » (p. 239). La perspective sociologique adoptée par Weber lui permet de montrer que la musique occidentale — c’est-à-dire la musique tonale et harmonique — n’est en rien le « couronnement » de l’expression musicale, mais représente plutôt une évolution conjoncturelle « sociologiquement portée par l’ethos d’un groupe particulier » (p. 241). Autrement dit, Weber refuse de considérer « la musique » comme une totalité englobant la multiplicité des formes musicales existant à travers le monde. Si l’on accepte de considérer que la musique est toujours le produit d’une société donnée, on peut alors comprendre qu’il est inopérant de comparer la musique de Beethoven à celle des indiens Bella Coola.

En retraçant patiemment ces débats, Isabelle Kalinowski opère une jonction subtile entre les préoccupations théoriques relatives à l’ethnomusicologie et les querelles anthropologiques. En d’autres termes, la musique fournit un exemple paradigmatique d’une remise en cause de l’évolutionnisme, opérée entre autres par Max Weber. Ce faisant, La Mélodie du monde démontre que l’ethnomusicologie, loin d’être une branche ancillaire de l’anthropologie, s’affirme comme un révélateur singulier des évolutions qui ont animé cette discipline.

Le rythme et le corps

De manière paradoxale, le critère esthétique de la musique n’a pas été immédiatement pris en compte par ces défricheurs de l’ethnomusicologie. Souvent formés à la linguistique ou à la psychologie, ils ont immédiatement rattaché la musique à une conception large du développement des sociétés ou du psychisme humain. Dès lors, mettre en valeur la dimension symbolique ou esthétique de la musique pour les peuples autochtones, permettait de dépasser la question de l’évolutionnisme. Isabelle. Kalinowski montre en ce sens que « l’enjeu était pour Weber aussi bien que pour Boas de ménager des brèches dans les modèles évolutionnistes, en identifiant des formes d’autonomisation des critères esthétiques formels ou des critères religieux dans des pratiques de danse ou de musique définies comme ‘‘primitives’’ » (p. 273).

Partant des thèses de l’économiste Karl Bücher, qui voyait dans le rythme l’origine de la musique, et rattachait tout développement musical à une élaboration rythmique en rapport avec les gestes du travail, la quatrième et dernière partie de l’ouvrage questionne la place du rythme et de l’harmonie dans leurs rapports au corps. Si le rythme est à l’origine de la musique et en constitue le fondement, il est alors intelligible que, pour les populations « primitives », la musique soit presque toujours accompagnée de danses. Or, c’est un tel postulat que s’applique à critiquer Hornbostel, notamment après avoir assisté aux danses d’Isadora Duncan. Il affirme ainsi « que les liens entre danse et rythmique musicale avaient été surévalués. » (p. 285). En travaillait notamment sur les musiques africaines, Hornbostel en vint à « dépasser l’antagonisme supposé entre primat du rythme et primat de la mélodie en avançant l’hypothèse d’une infinité de variations possibles à l’intérieur d’une forme mélodique ou rythmique entendues au même titre comme Gestalten. » (pp. 293-294).

Il faut non seulement saluer le travail d’historienne des idées que fournit ici Isabelle Kalinowski, mais aussi la tâche de traduction qui accompagne ce livre comme une basse continue.

Émerge alors un dernier aspect majeur du livre d’Isabelle Kalinowski : la conception de la Gestalt — terme que l’on peut traduire par « forme » —, permettant à la fois de récuser les approches évolutionnistes de la musique et la dissociation opérée entre mélodie et rythme. En s’appuyant sur la théorie de la Gestalt, des penseurs tels que Hornbostel permettent de concevoir la musique comme une « forme » valorisant « le déplacement, la variation, la transposition » des musiques extra-européennes. En montrant l’importance de la théorie de la Gestalt dans ces recherches ethnomusicologiques, La Mélodie du monde permet également de prendre la mesure des échanges féconds entre les disciplines. En effet, l’ethnomusicologie des débuts du XXe siècle n’est pas une discipline établie au sein du champ universitaire. Le livre d’Isabelle Kalinowski brosse ainsi en creux le portrait d’une génération d’intellectuels mus par la curiosité envers ces musiques qui bouleversaient tout leur paysage mental et théorique. Ce sont ainsi des échanges entre la psychologie, la philosophie, la linguistique et la sociologie qui ont nourri l’émergence de l’ethnomusicologie.

Avec La Mélodie du monde, l’autrice nous convie à un voyage traversant des contrées musicales peu familières. Un chercheur comme Boas invitait à collecter le plus de chants possibles sur les terrains d’enquête anthropologique, conscient que les peuples étudiés risquaient de s’éteindre sous les poussées d’une modernité galopante, peu soucieuse de préserver ces formes de vies fragiles et uniques.

Enfin et pour finir, il faut non seulement saluer le travail d’historienne des idées que fournit ici Isabelle Kalinowski, mais aussi la tâche de traduction qui accompagne ce livre comme une basse continue. La Mélodie du monde est en effet traversée de références à des textes peu lus, oubliés et bien souvent indisponibles en français. Dans une ultime mise en abyme, La Mélodie du monde résonne comme l’ethnographie d’un monde universitaire méconnu, faisant renaître au fil des pages ces penseurs qui ont œuvré à la sauvegarde de ces mélodies lointaines et précieuses, en même temps qu’elle fait renaître la musique de ces peuples lointains. Des forêts de l’Amazonie aux confins de l’Afrique, la musique s’élève partout comme la mélopée d’une humanité qui chante d’une voix toujours singulière son universalité.

  • Isabelle Kalinowski, La Mélodie du monde, Paris, Éditions de la Philharmonie, coll. « La rue musicale », 2023.

Crédit photo : Isabelle Kalinowski


Publié

dans

,

par

Étiquettes :