Goutte d’or : si Barbès m’était conté

Dans Goutte d’or, Clément Cogitore place dans le décor du quartier éponyme un conte sombre et poétique, où le portrait social se mue très vite en une troublante virée dans le fantastique.

Goutte d’or s’ouvre dans l’appartement encombré et labyrinthique, tout en corridors et portes dérobées, du grand médium Ramsès (Karim Leklou), marabout de quartier. On comprend bientôt la combine du médium, qui repose sur un objet dont le film ne cesse de faire usage : le téléphone portable. Code de déverrouillage, recherches sur Google, FaceTime, données supprimées, journal d’appels : il est souvent question de téléphones, de leurs fonctionnalités, de leur circulation dans ce film où l’on ne cesse de déambuler. Car à peine fini ce prélude médiumnique, le marabout faussaire, losernotoire, se lance dans une aventure en forme d’initiation aux côtés – et souvent sous la pression – d’un groupe d’enfants des rues, jeunes caïds de Tanger parlant plutôt l’arabe que le français, et qui prennent aussitôt le protagoniste pour le mage qu’il n’est pas, le lançant sur la piste d’un trésor de voyou – entendre cocaïne et argent sale.

Barbès-Rochechouart. Petits et gros trafics, billets chiffonnés qui circulent de main en main : Goutte d’or est-il un film de banlieue ? Oui et non, car si tout le personnel de ce genre est au rendez-vous – dealers et guetteurs, agents de la bac, gamins qui tournent mal, parents blédards inquiets pour leurs gosses pris dans les trafics – le film se défile presque aussitôt et trace sa propre route. D’abord parce qu’il évite les clichés du genre, les détournant avec humour ; les dealers ne refourguent pas de dope mais des prospectus pour leur marabout fétiche ; les réunions de gangs se font entre médiums de pacotille qui tentent de se partager la clientèle du quartier. Ensuite parce que le regard que Clément Cogitore porte sur ses personnages et les situations qu’il représente est dénué de toute l’intentionnalité lourde dans laquelle tombent souvent les films du genre. Ni misérabilisme, ni sensationnalisme, pas même le souci de documenter ou de faire vrai, Cogitore a d’autres projets.

Selon les lois intangibles du réalisme magique, tout personnage qui prétend frauduleusement posséder des pouvoirs finit inévitablement par en avoir – à son grand désarroi.

Intrigue et bouts de ficelle

Goutte d’or raconte une vraie histoire. Celle d’un personnage qui, se débattant dans une réalité sordide, bascule soudain dans le merveilleux d’une aventure magique. La ficelle scénaristique est usée : selon les lois intangibles du réalisme magique, tout personnage qui prétend frauduleusement posséder des pouvoirs finit inévitablement par en avoir – à son grand désarroi. Le médium charlatan devient mage pour de vrai, on s’y attendait. Pourtant, le film parvient à nous embarquer dans sa scénographie soignée, dans son jeu sur les ombres et les dimensions. On en a vu des espaces liminaux au cinéma : Cogitore les transcende, et leur rend leur rôle de seuil et de transition, de point de bascule. Tout au long du film, le vaste chantier de Porte de la Chapelle symbolise cet espace de franchissement. Toujours de nuit, toujours de loin, il s’étend de tous côtés, traversé par des véhicules tous phares allumés, barré de grillages, arpenté de formes humaines. C’est un espace de fouissement et de travail, de circulation et comme de maturation, où des phénomènes se produisent sur un arrière-plan perpétuel. Les personnages ne cessent de rôder autour de ce lieu vorace, de le fuir et d’y retourner. C’est l’enfer à proprement parler, qui évoque autant l’œuvre de Dante que les visions hallucinées d’un Lars Von Trier. Ce chantier central ne cesse d’étendre sa noirceur inexorable aux autres lieux du film, de l’appartement truqué du protagoniste au square où sévissent les enfants, en passant par le magasin de téléphonie qui s’ouvre sur un hypnotisant brasier de téléphones portables. Le médium, d’abord réticent, se laisse peu à peu entraîner dans cette errance louche.

Les scènes de médiumnité, pour truquées qu’elles soient, laissent le champ libre à la présence, à la voix, au rythme de l’interprète.

Le mage, son public et ses assistants

Clément Cogitore a donné à tous les personnages de cette troublante cavale, jusqu’aux plus secondaires, une vérité qui touche toujours juste, et amuse souvent. On rit aux réprimandes bourrues d’Elsa Wolliaston, la médium en chef, et aux mimiques du musicien qui accompagne le marabout dans ses spectacles. On finit par être touché par la gentillesse rugueuse du père du héros, un immigré dévot et complotiste, incarné par Ahmed Benaïssa dans son dernier rôle. Mais s’il est vraiment un point fort, qui donne à cette quête urbaine toute sa cohérence, c’est bien la performance de l’acteur principal, Karim Leklou, touchant en escroc comme en médium, en fils, en mage de pacotille. Les scènes de médiumnité, pour truquées qu’elles soient, laissent le champ libre à la présence, à la voix, au rythme de l’interprète. On admire aussi sa sincérité et la complicité qui se crée avec les sales gosses, partagés entre la révérence du mage, qui peut jeter un sort et le lever, et l’irrespect le plus total, si crédible et si bien joué par les petits diables. Les gamins de l’histoire sont autant les destinataires que les auteurs du conte : c’est leur crédulité qui fait du médium chiqué un mage. C’est parce qu’ils croient à la magie qu’ils entraînent dans leur longue virée dans la nuit un Ramsès de plus en plus piteux, de plus en plus largué dans une quête qui tient du roman noir et du conte de fée, du film de téci et du récit de griot, comme si Faust anticipait sur Enquête d’action ou que Kafka faisait du Ladj Ly.

Goutte d’or, un film de Clément Cogitore, avec Karim Leklou, en salles le 1er mars.

Tristan Tailhades


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