Eternal Daughter : Où sont les enfants ?

Le Centre Pompidou vient de célébrer l’œuvre, jusque-là trop confidentielle en France, de la cinéaste britannique Joanna Hogg. Avec Eternal Daughter, la cinéaste traite du deuil sur le mode de la hantise dans un film fantastique dans lequel erre une Tilda Swinton spectrale.

Dans le chapitre liminaire de La maison de Claudine, Colette fait entendre la voix de sa mère, Sido, qui, sur le pas de la porte, par un bel après-midi ensoleillé, s’exclame « Où sont les enfants ? ». Il y a quelque chose de l’écriture de Colette dans le film Eternal Daughter qui vient clore une trilogie sur le deuil impossible. Colette accouche de sa mère dans La maison de Claudine comme Julie passe du statut de fille éternelle à celui de mère dans le film de Joanna Hogg.

Double dose 

Nous avions laissé Julie en deuil d’un premier amour dans le sublime diptyque The Souvenir. Nous la retrouvons plus âgée, en compagnie de sa mère, pour laquelle elle a organisé un tête-à-tête dans une somptueuse bâtisse où elle avait séjourné quand elle était enfant pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cette maison, par laquelle on accède par une route serpentine, fait immanquablement penser à Manderley dans Rebecca d’Hitchcock. Hogg convoque ainsi tout un imaginaire gothique de littérature romantique anglaise. La mère, Rosalind s’apprête à fêter son anniversaire tandis que Julie l’interroge pour les besoins de l’écriture de son prochain long-métrage qu’elle consacre à leur relation. Hautement autobiographique, Eternal Daughter est placé sous le signe de la mort de la mère de Joanna Hogg alors qu’elle venait d’entamer la phase de post-production du film. Swinton, amie de la cinéaste depuis toujours, endosse les rôles de la mère et de la fille à l’écran. L’idée du dédoublement est confondante : on loue souvent la souplesse de son jeu d’actrice. Ici, elle incarne brillamment deux personnages et fait sentir, par de subtiles inflexions de la voix et de délicats changements dans les expressions du visage, l’indéniable similitude de la mère et de la fille, ainsi que leur insurmontable différence. Rarement on a autant cru au vieillissement d’une actrice à l’écran en observant le raidissement de la mâchoire de Rosalind et la lenteur croissante de ses gestes : nous assistons à sa décrépitude. Outre la signification de cette idée de casting sur laquelle on peut gloser indéfiniment, on peut saluer le talent prodigieux de l’actrice et le plaisir pris à la voir deux fois plus à l’écran… Non seulement Swinton joue les deux rôles principaux, mais elle endosse surtout celui de sa propre mère, poussant ainsi l’idée du double jusqu’à son paroxysme. Cette pensée a de quoi donner le vertige.

Le sacrifice des filles

La question paraît d’abord être : comment survit-on à ses parents ?

Durant la phase d’écriture, Hogg a été conseillée par Scorsese qui lui a donné des conseils de lecture. À l’écran, la cinéaste y fait élégamment allusion lorsque l’on voit Julie lire They, une nouvelle de Kipling dans laquelle il raconte le deuil de sa petite fille qui hante les plaines du Sussex où se déroule l’intrigue. Cependant, au lieu de s’intéresser à l’insoutenable douleur causée par la mort des enfants, la cinéaste analyse notre difficulté à enterrer nos parents. Le père de Julie a disparu quelques années auparavant et sa mère est sur le point de la quitter à son tour. La question paraît d’abord être : comment survit-on à ses parents ? Julie semble éprouver un amour dégoulinant pour sa mère et tente de prévenir ses moindres désirs. En secret, elle enregistre leurs conversations sur son téléphone, la presse de questions à propos de son passé et tourne désespérément autour du sujet de son prochain film. Pour prévenir la catastrophe de sa disparition, Rosalind redouble elle aussi d’attentions à l’égard de sa fragile progéniture. 

Le soir venu, elle se confie à un sympathique majordome (Joseph Mydell) pour se plaindre de l’amour étouffant que lui porte Julie, et la décrit comme une mère sans enfants, qui ignore donc où placer sa tendresse et souffre d’un fantasme de parentalité inversée. La densité de ce qui se joue entre Rosalind et Julie se mesure à la quantité et la précision des détails dans leurs comportements respectifs : les crispations des lèvres, les battements de cils et les pincements de nez disent tout ce qui ne sera pas exprimé par langage mais capté par le très gros plan, au moyen d’une caméra presque inquisitrice. De même, Hogg préfère la suggestion à l’artifice d’un effet spécial et choisit de filmer les deux femmes en champ contrechamp, sans jamais les faire apparaître ensemble à l’image. C’est encore plus frappant lorsqu’elles sont attablées dans le restaurant vide de l’hôtel et que seul le son métallique des couverts nous parvient : nous assistons en fait à un déchirement. Au fur et à mesure des conversations qui n’aboutissent nulle part – elles ont toutes deux la fâcheuse tendance à ne pas finir leurs phrases – Julie et Rosalind réalisent qu’elles ne se comprendront jamais.

Tout sur ma mère

Comme dans The Souvenir, Hogg présente le deuil sous le prisme d’une sublimation qui vise à élucider un mystère.

Faut-il pour autant réduire Eternal Daughter à une exploration psychologique de la relation mère-fille ? Le canevas du film fantastique et le travail sur le genre du female gothic tendent à faire du tabou de la mort des parents une question presque métaphysique. Julie croise des ombres qui traversent les longs corridors de l’hôtel et aperçoit le visage inquiétant d’une vieille dame derrière une fenêtre embuée. Et ce sont tous les hôtes de l’immense bâtisse qui envoient des signes inquiétants à Julie (des grincements de porte, le sifflement du vent, une brume épaisse, une lumière verte), elle-même perdue dans les limbes d’une intolérable séparation. Classiquement, le gothique féminin repose sur l’idée d’une jeune femme piégée dans un lieu reculé – une maison de maître, un château – où elle craint pour sa vie et perd peu à peu la raison. Julie erre dans l’épaisse nuit parce qu’elle ne trouve pas le sommeil ni le repos d’un accord avec le réel. En effet, ce qui taraude le personnage est une idée à la fois très simple et très troublante : nos parents sont des êtres opaques. Ils ont mené une vie indépendamment de nous, avant notre naissance, et nous seront pour toujours étrangers. Excédée lorsque Rosalind refuse de dîner le soir de son anniversaire et change brusquement d’humeur, Julie s’emporte : comment connaître les désirs de sa mère, cessera-t-elle un jour d’être une énigme ? Elle a pourtant passé sa vie entière à essayer de la satisfaire ! Comme dans The Souvenir, Hogg présente le deuil sous le prisme d’une sublimation qui vise à élucider un mystère. Anthony avait emporté dans sa tombe, le secret de son malheur. Rosalind disparaît avec les souvenirs douloureux qu’elle a de cette maison. Autrement dit, le deuil est aussi un comportement obsessionnel et fétichiste. Hogg met en scène le rapport à la mémoire des êtres aimés comme une espèce de thésaurisation compulsive de souvenirs et d’objets (le pilulier, les petits carnets, le chien de la mère) pour pallier une absence insupportable.

Ni tout à fait drame psychologique, ni tout à fait film d’épouvante, et un peu les deux à la fois. Eternal Daughter prend surtout la forme d’un de nos plus anciens et terrifiants cauchemars : celui de ressembler à ses parents.

Eternal Daughter, un film de Joanna Hogg, avec Tilda Swinton, en salles le 22 mars.


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