“Un récit hagiographique”

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La 8ème édition du Festival Livres en Tête aura lieu du 21 au 27 novembre 2016. Zone Critique a sauté sur l’occasion pour rencontrer les auteurs invités pour l’évènement ! Invitée du festival le vendredi 25 novembre, Marie NDiaye revient sur son dernier roman La Cheffe, roman d’une cuisinière publié chez Gallimard. Un monologue distendu et élégant dans lequel apparaît peu à peu la figure, mutique et déifiée, d’un génie de la cuisine.

la_cheffe_romanPourriez-vous nous raconter en quelques mots l’histoire de votre roman ?

Un narrateur dont nous savons peu de choses entreprend de raconter la vie d’une cuisinière, la Cheffe, dont il a été l’employé durant de longues années.

Pour vous, l’ouvrage est-il une biographie, une histoire d’amour ? Pourquoi avoir décidé de l’intitulé « Roman » et non « Biographie », est-ce en rapport avec le choix d’une narration subjective ?

Cela ne me serait pas venu à l’idée d’intituler ce livre « biographie », terme qui, à mes yeux, implique qu’on parle de quelqu’un ayant existé ou existant encore, et non d’un personnage de fiction, ce qu’est ma Cheffe absolument. Ce n’est pas parce qu’il y a un narrateur qu’il ne s’agit pas d’un roman.

Et justement, dans cet ouvrage, est-il véritablement question de la Cheffe ? N’est-elle pas le prétexte pour raconter la vie et les perceptions du narrateur ?

Je pense, au contraire, que le narrateur est plutôt le prétexte pour raconter la vie de la Cheffe, qui est le personnage essentiel de cette histoire. Nous ne savons pas grand-chose, au fond, de la vie du narrateur, nous ne connaissons ni son nom ni son enfance.

Une conversation fleuve et une seule voix retranscrite… En termes de narration, vous êtes-vous inspirée de La chute de Camus ?

Pas précisément mais il est vrai que, comme dans La chute, mon narrateur s’adresse à un personnage, ou à des personnages anonymes.

La Cheffe est née avec un don inné pour la cuisine, il rythme sa vie et sa perte serait synonyme de mort pour le personnage. Quel est votre rapport au génie artistique ?

La frontière parfois ténue ou difficilement discernable entre le génie et le simple talent : cette question m’a toujours intéressée, intriguée. Comment en juge-t-on ? Avec quels outils ? Est-ce profondément subjectif ou indiscutable ? Je n’ai aucune réponse sûre.

La narration à la troisième personne crée une forme de distance avec le personnage de la Cheffe qui n’est vu qu’à travers le filtre d’un amour à sens unique. Souhaitiez-vous que son personnage soit ainsi déifié, éloigné du commun des lecteurs ? Comment expliquez-vous que, même après la lecture de l’ouvrage, la Cheffe reste toujours un mystère pour le lecteur ?

Je souhaitais plutôt qu’on ne soit jamais tout à fait convaincu de ce que nous dit le narrateur. Il mène son enquête, il fait des suppositions mais il y a beaucoup de choses qu’il ignore. Presque rien de ce qui concerne la Cheffe n’est certain.

L’ouvrage s’achève sur le prénom de la Cheffe. Nous apparaît-elle alors plus accessible ou était-ce une manière de la faire accéder à la postérité ? Pourquoi avoir appelé le personnage par sa fonction durant tout l’ouvrage, est-ce parce qu’elle se définit par sa vocation ?

Tout au long du roman le personnage se définit en effet par sa vocation, c’est la raison pour laquelle je ne lui ai donné ni prénom ni nom. C’est aussi ainsi que le narrateur, son employé, l’a toujours appelée en lui-même. A la fin, la Cheffe est morte, le récit de sa vie s’achève, on peut connaître son prénom.

Quels étaient les enjeux d’un point de vue masculin sur l’histoire du personnage ?

Je ne sais pas trop. L’aspect classique d’une histoire d’amour, peut-être.

Ce récit est-il pour le narrateur une quête personnelle de vérité, une apologie, un récit hagiographique ou bien une psychanalyse ?

Un récit hagiographique, je pense.

Il y a également de nombreux apartés en italique qui racontent le présent du narrateur. Quel travail avez-vous effectué sur la chronologie ? Est-elle construite sur la base d’un flux de pensées sans cesse interrompu par de nouveaux souvenirs ?

Oui, c’est cela. Quand le narrateur interrompt son récit (oral, il parle à quelqu’un), les pensées concernant sa vie actuelle envahissent de nouveau son esprit.

Pourquoi avoir choisi d’écrire avec de longues phrases et de multiples virgules ? Etait-ce justement une manière de rendre le propos d’un narrateur qui semble chercher ses mots au fil de son récit ?

Oui, j’ai tâché de donner sa voix propre à mon narrateur et, d’une certaine façon, de créer l’illusion qu’il est en train de parler.

Lorsque vous écrivez, avez-vous une musique/un son/des voix qui résonnent dans votre tête ?

Non, jamais.

Est-ce que vous avez un gueuloir comme Flaubert? Est-ce que le rythme, les sonorités sont essentielles durant l’écriture d’un livre ?

Je ne me relis jamais à voix haute. Le rythme est essentiel, oui, mais, en ce qui me concerne, tout se passe uniquement mentalement.

Aimez-vous lire vos écrits à haute voix ? Est-ce que vous pensez que l’auteur est la personne la plus adaptée pour lire son propre texte ?

Je n’aime pas beaucoup lire à haute voix. Certains auteurs ne servent guère leurs textes en les lisant eux-mêmes, il est parfois bon de laisser faire ceux qui ont l’habitude de cette pratique.

  • Propos recueillis par Solène Reynier pour Les livreurs
  • La Cheffe, roman d’une cuisinière, Marie NDiaye, Gallimard, 17,90 euros, 288 pages, octobre 2016
  • Programme Livres en Tête 2016 : http://www.leslivreurs.com/PgmLET2016.pdf

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