« Je ne crois pas à l’instinct du romancier »

Mahmoud Chokrollahi Photo: Numa Chokrollahi
Mahmoud Chokrollahi (Photo: Numa Chokrollahi)

Zone Critique est parti à la rencontre de Mahmoud Chokrollahi, écrivain et cinéaste d’origine iranienne qui a fait de son amour des mots un art de vivre. Après la parution de La maladie de la vie, Le Cri, et L’heure bleue aux éditions Le Soupirail, textes saisissants s’il en est, nous avons choisi de l’interroger sur sa conception de l’écriture et les rapports entre cinéma et littérature. Un entretien haut en couleurs et riche en enseignements.

Pourriez-vous tout d’abord nous expliciter votre démarche d’écriture ?

Septembre 2014
Septembre 2014

Quand je commence à écrire, je connais l’histoire du récit dans son ensemble. Je sais comment les choses se passent et où cela doit m’amener. Une fois que les mots sont couchés sur le papier, vous n’en êtes plus tout à fait le maître : c’est ce qui est sublime dans l’écriture. Le dialogue s’établit, et parfois les mots vous mènent vers des lieux où vous ne vouliez pas aller et qui finalement deviennent indispensables. C’est pourquoi lorsqu’on lit ce que l’on a écrit, on se demande si cela émane de nous-mêmes. Il y a des moments magiques dans l’écriture. Nous avons tous cela en nous : mais on ne peut pas le formuler, et le roman nous permet d’accoucher de ces moments précieux. Si j’enlève tel ou tel personnage de mon récit, son équilibre est en péril, son architecture vacille. Quand je pense à Beckett par exemple, il est très avare dans l’utilisation des mots. Des auteurs comme lui nous poussent vers le minimalisme, vers une utilisation minimale de mots, de phrases, indispensables à la structure du roman. Dans cette structure, si vous enlevez un élément, et que tout s’effondre, c’est que cet élément est indispensable. Mais si rien ne se passe, c’est que cet élément-là n’est pas absolument nécessaire : le conserver est un choix artistique. Il faut mesurer le poids de chaque phrase, de chaque mot. Chacun doit trouver sa place dans l’architecture de l’ensemble.

Ecrivez-vous fragments par fragments ou d’une traite ?

Je ne crois pas à l’instinct du romancier. Écrire un roman est un travail de fourmi qui se construit sur la durée. C’est l’idée du roman qui l’habite. Mais le temps d’écriture peut être assez court. Avec Le journal de Kafka on voit comment s’agence un roman. Dans tous les cas, c’est le fruit d’un monde intérieur.

Dans votre roman Le cri, vous mettez en scène un personnage féminin qu’on peut croire inspiré de la figure biblique de Marie. Pouvez-vous nous dire ce qui la rend si particulière à vos yeux ?

Marie c’est d’abord une femme, et c’est en cela qu’elle retient toute mon attention. Joseph n’est que peu de choses. Nous sommes si peu de choses, nous les hommes… et en même temps Marie n’existerait pas sans un Joseph qui est une nécessité métaphysique. Marie et Joseph, c’est un même visage complémentaire, nécessaire, lié, comme les âmes chez Platon. Marie remet en cause toute la tradition scientifique, en étant vierge et en enfantant, par miracle. Elle a accueilli Dieu tout de même, Dieu qui est le point culminant de toute l’imagination de l’homme. Marie est le personnage emblématique d’un absolu, un être originel, elle s’impose à nous.

En plus d’être écrivain, vous êtes réalisateur de films de documentaires et de fictions, quel lien entretenez-vous avec l’image ?

Ma vie est partagée entre l’image et les mots. Ce qui est fascinant avec l’image c’est qu’à travers la lumière, le son, la couleur on arrive en très peu de temps à créer l’espace. Alors que dans un roman il faut décrire l’espace. Le défi serait de dire l’image, ou de réussir à donner une description romanesque d’une image cinématographique, tout en laissant de multiples zones d’ombres.

Votre préférence va-t-elle vers l’écrit ou l’image ?

L’écrit vient d’abord, plus naturellement. Mais dans notre monde, aujourd’hui on voyage perpétuellement entre l’écrit et l’image. J’aimerais que l’écrit soit l’image du monde dans lequel nous vivons, et un peu plus. Le Cri est une métaphore du monde chaotique , ce monde de peur où rien ne tient à rien, et qui va, un jour ou l’autre, finir par s’écrouler. C’est le cri de la solitude et de l’impuissance.

Mais justement l’écriture imagée donc fragmentaire de votre œuvre n’est-elle pas sujette à de multiples interprétations ?

Les interprétations appartiennent aux lecteurs. Au moment où l’on écrit, la seule obsession c’est la cohérence. Dès la première phrase, on avance pour bâtir un monde. Pour que le lecteur puisse adhérer à ce monde, il faut que celui-ci soit cohérent. Il faut qu’il ait de l’empathie pour les personnages, qu’il s’intéresse à leurs devenirs. Il n’est pas permis de se dire: «mais  où sommes-nous ? » au milieu du roman.

Les interprétations appartiennent aux lecteurs. Au moment où l’on écrit, la seule obsession c’est la cohérence.

Dans La vie mode d’emploi, Georges Perec enlève la façade d’un immeuble et l’on voit ce qu’il s’y passe. C’est exactement ce qui surgit dans l’acte d’écriture : décrire ce qui est caché derrière la façade. Dans Le Cri, l’immeuble devient monde avec tous ses symboles : les médias, les juges, le pouvoir, la modernité, la science etc. C’est une sorte de microcosme. On pourrait presque y voir une allégorie de la pensée humaine.

Auriez-vous un livre, un film ou un album de musique à conseiller aux lecteurs de Zone Critique ?

Il y a deux films que j’aime beaucoup : La soif du mal d’Orson Welles, et The servant de Joseph Losey. Je lis et relis surtout des classiques, comme Beckett ou Kafka. Tous deux sont des concepteurs. Il y a aussi Nietzsche, et en particulier Ainsi parlait Zarathoustra : ici le récit romanesque rencontre la réflexion philosophique. C’est un voyage captivant. On traverse différentes étapes pour finir par … en revenir au point de départ; c’est périlleux et intense. Il y a aussi L’étranger de Camus. « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. ». Une petite phrase qui en dit beaucoup, presque tout. Ce que j’aime chez Camus, c’est la simplicité de la profondeur.

Tous les matins, ma journée commence en écoutant les suites pour violoncelle de Bach. Je trouve que c’est inépuisable. Cela se répète et se ressemble, pourtant à chaque fois il y a une petite variation. Une métaphore de la relation amoureuse, dans ce va-et-vient, éternel : c’est presque comme un mirage qui vous amène vers de l’eau dans un désert, un absolu en soi, et qu’on n’atteint jamais vraiment, parce que sa connaissance en est repoussée.

  • Le Cri, Mahmoud Chokrollahi, Editions Le Soupirail, 2014
  • La maladie de la vie, Mahmoud Chokrollahi, Editions Le Soupirail, 2014
  • L’heure bleue, nouvelles, Mahmoud Chokrollahi, Editions Le Soupirail, 2014.

Propos recueillis par Pierre Poligone et Sébastien Reynaud


Publié

dans

,

par

Étiquettes :