Emmanuel Echivard : la parole et le précipice

Paru aux éditions Cheyne, le dernier recueil d’Emmanuel Echivard, Pas de temps, explore un quotidien rendu poétique par une double lecture, matérialisée au sein du recueil par la double page. Si le procédé pourrait sembler anodin, il ne l’est pas, et chaque geste s’offre à lire dans une approche factuelle et dans son pendant intime et sensible, nous invitant progressivement à l’expérience clairvoyante du vide et de la nuit, à un dessaisissement.

Le recueil s’ouvre sur sa propre mise en contexte, ou « Avant-dire », comme l’écrit le poète, car toute poésie est parole et parole ouverte, là où « Voici la nuit ». Ce n’est pas rien non plus que ce présentatif, car « voici la nuit », c’est dire tout un programme.

Emmanuel Echivard prévient qu’il faudra voir, et que la poésie s’offre d’emblée avec la cohorte de son envers, qu’elle expose. Il y a cette exposition matérielle, typographique même, où un poème répond à l’autre, où l’italique se joue quasiment comme un commentaire dans une déroute toute poétique, plus fragmentaire et cryptique aussi. Voici la nuit qui est montrée, la nuit du texte lui-même, non pas comme son approche commentative mais presque comme sa complexification. Si Echivard ne cherche pas à perdre le lecteur, il déploie autour de chaque poème un poème autre qui surenchérit le sens, qui en dévoile toute la nuit, l’invisible émoi, l’intime profondeur qu’il donne en partage.

« Ce qui se présenta, au début du livre, pour toi, ce fut la nuit, une nuit très noire et très rassurante, sur une route étroite qui s’ouvre au fur et à mesure de ton avancée. Il fait noir et tu es seul. Comme une sorte de récit surgit, une question nue qu’il faudra habiter. Le trou noir de tes désirs et de ta mort. »

Dit le poète avant de dire, dit le poète avant la poésie. L’espace de la lecture est ainsi celui d’une nudité où s’effondrent au seuil de la nuit la parole commune et les oripeaux. Car le seuil est aussi une ouverture et une proposition. De ces deux poèmes donc, qui se succèdent toujours, le second tisse des liens, et dévêt pour nous le réel, il se fait un au-delà du sens premier par le jeu des évocations, une autre vision du poème précédent aussi.

« l’a-t-on jamais su     on reconnaît juste à la dureté du sol

que ce n’est plus le chemin de terre mais du bitume

qui laisse s’échapper une odeur d’incendie »

Poésie jeu d’incendie, devenir-brasier de l’invitation au voyage, le seuil encore assume de déchirer sa propre réalité par le jeu de l’accidentel et du contingent.

           « se creuserait en moi

un vide

qui n’aurait pas de nom

le futur ni le passé n’existeraient

qu’à travers ce que je vois

mon propre visage s’effacerait »

Echivard touche au cœur même de l’affaire poétique dans la manœuvre d’effacement, où la présence du moi, dépassé par son propre commentaire, œuvre à sa disparition et au champ de ruine que serait la lecture,

« on aurait dit que le passage s’ouvrait

plus de lignes mais des failles devant nous

qui avalent tout »

Car c’est bien dans le dessaisissement de sa propre présence que le poète ouvre à la communion de la nuit, abolition du temps, non pas dans son arrêt soudain – pas de temps, ni ne l’avoir ni qu’un pied.pas au bord même – mais dans l’abolition de la chronologie individuelle. L’histoire de soi est un prétexte à la saisie d’un réel qui n’invite qu’à mieux en saisir la fugacité.

« tout est relié dans le noir      est-on soi      est-on la goutte d’eau

qui perle et que l’on devine tombant »

Tout est relié où le temps ne compte plus, où se creuse en nous la possibilité du monde

« on appellerait cela aimer      cette obscurité ouverte

si on avait les mots dans la bouche

aimer ce vide pour soi      sans fond

mais rien ici ne s’appelle »

C’est encore

« Ici le corps

creusant sa place

épousant son lieu »

Où le mot épouse la déroute du je,

car en nous le monde encore n’est qu’un possible et l’altérité qui se montre tend la main de la nuit et offre son indécision et sa question, et enfin sans doute

« vais-je me fondre, me répandre

m’illuminer, devenir

contemporain »

Le contemporain, celui qui voit dans la nuit du monde, la nuit même du présent et les mouvements de la nuit – nul autre que le poète, nous dit Agamben. Se faire contemporain c’est voir les présences inmontrées du temps qui ne dure pas. Quel recueil alors que celui qui nous place au bord d’un précipice sans chute, où nous accueille ce vide chaleureux de la nuit.


Publié

dans

,

par

Étiquettes :