Delicate People, sculpture vivante

À l’occasion du 90e anniversaire de la Fondation suisse/Pavillon Le Corbusier, situé au cœur de la Cité internationale universitaire de Paris, le Centre culturel suisse et le Théâtre de la Cité internationale se sont associés pour proposer un festival célébrant la création contemporaine suisse dans les domaines du spectacle et de la performance, Tendres monstres. Chaque représentation est conçue comme un “cabinet de curiosités à découvrir”. Penchons nous sur l’un d’eux : Delicate People, projet porté par la chorégraphe et danseuse Ruth Childs et la plasticienne Cécile Bouffard.

Chaque duo est un lieu ouvert au déploiement de notre imaginaire.

Nous sommes sur le parvis de la Fondation suisse, entre les parois courbes, sous le préau de béton brut, au cœur de l’architecture du Corbusier. Cela débute par l’irruption de Ruth Childs, torse nue, habillée d’un short matelassé blanc et d’une paire de chaussons noirs. Ni annoncée ni accompagnée, en silence, elle vient vers nous. Delicate People est une performance en quatre temps et autant de duos, chacun activé par la rencontre avec une nouvelle sculpture. Ces pièces-objets, à la lisière du souvenir d’une forme familière, “cultivent une ambiguïté constante au niveau des catégories, des emplois et des définitions de formes, d’usages et d’identité”. Chaque duo est un lieu ouvert au déploiement de notre imaginaire et au renouvellement perpétuel du geste de la chorégraphe. 

Delicate People est une tentative incantatoire, trouvant une place juste à la frontière des genres et des disciplines. La réussite de la proposition de Ruth Childs et Cécile Bouffard tient à leur capacité à faire naître sous et par nos yeux un imaginaire nouveau à partir de formes et de gestes indistincts : fragile beauté de la rencontre entre un corps et des sculptures.

Quatre vignettes pour un monde nouveau 

L’ensemble semble prendre place dans un anthropocène déclinant, cette femme “(…) porte une sculpture qui semble la prolonger, à l’instar d’un attribut” (Wittig, Les Guérillères, 1969), muse d’une mythologie nouvelle. Apparaissent d’abord les images d’une chasse, javelot ou lance, main griffue raclant le sol, flèche pointée vers le ciel. Le long bâton crochu, forme simple en apparence, est taillé en son extrémité : une forme humanoïde s’en détache. C’est ensuite le lieu d’un recueillement, refuge propice au sommeil dans lequel le corps vient s’imbriquer, à la manière des alvéoles blanches des Guérillères. Forme minérale, le grand et plat galet blanc, percé en deux endroits, semble taillé pour les membres de sa danseuse. 

Ses vertèbres, poussant contre sa peau, forment une ligne semblable à celle de sa partenaire, jeu de résonance entre les deux corps, hybridation, trouble dans la forme.

“Pour dormir, elles gagnent les alvéoles blanches. Elles sont creusées dans les parois, par centaines de milliers. Leurs ouvertures concentriques sont tangentes. Elles s’y déplacent avec rapidité, à toute vitesse même. Nues, leurs cheveux couvrant leurs épaules, elles grimpent en choisissant leur emplacement. On peut se coucher dans l’alvéole qui ressemble à un œuf, à un sarcophage, à un O, si on ne considère que le plan de l’ouverture. On peut s’y tenir à plusieurs, y faire des gestes, y chanter, y dormir. C’est un lieu de refuge privilégié quoique non enfermé.” (Wittig, Les Guérillères, 1969)

La forme suivante, entièrement noire, dont les courbes sont l’hybridation d’une lyre et d’un arc, devient l’outil d’un rite, d’une danse sacrificielle, instrument d’un culte céleste. Enfin, elle chevauche une forme, os iliaque se prolongeant en une jambe terminée d’une anse, canne, colonne vertébrale, épine dorsale. Debout, le haut du corps renversé vers l’avant, tête en bas, elle pose cet objet en équilibre sur le bas de son dos. Sa respiration, ample et rapide, fait se lever et s’abaisser ses côtes, sa cage thoracique se gonflant et se dégonflant à mesure qu’elle reprend son souffle. Ses vertèbres, poussant contre sa peau, forment une ligne semblable à celle de sa partenaire, jeu de résonance entre les deux corps, hybridation, trouble dans la forme.

Prolonger son ossature par le mouvement  

L’objet est à la fois exogène, forme étrange et étrangère, et continuité du corps, prolongement de son ossature. Un trouble que Ruth Childs et Cécile Bouffard entretiennent, ne cherchant jamais à résoudre.

S’il y a autant de vignettes que de mutations, c’est que les sculptures de Cécile Bouffard sont un appel à la métamorphose permanente. Chaque pièce-objet emprunte à des formes connues, mais semble toujours sur le point de “basculer de l’autre côté du familier, dans l’étrange et le bizarre, la gêne ou l’inconfort”. Disposées dans l’espace, qu’elles métamorphosent par leur seule présence, “ces sculptures se tiennent là comme le champ des possibles”. Il y a quelque chose de mouvant au cœur de la démarche de création de Delicate People, spectacle de digressions. Ruth Childs et Cécile Bouffard cherchent non seulement à défaire la structure narrative du spectacle en adoptant une approche en plusieurs volets, mais elles souhaitent aussi “se libérer d’un processus de production et de monstration classique qui consiste à rejouer une même chorégraphie”. Leur geste même est une errance, recherche d’un dialogue entre pratique de la construction et pratique du mouvement. 

Comment communiquer, créer ensemble entre être animé et objet inerte ? Les sculptures, conçues pour Ruth Childs, invitent à l’invention de gestes permettant de se projeter dans un imaginaire multiforme et mouvant. “L’ambiguïté (…) rend le corps hésitant, curieux, fragile et joueur. Ces incertitudes face aux objets et aux comportements qu’ils insinuent créent une métamorphose perpétuelle du geste, du rythme et de l’humeur.” C’est par cette incertitude qu’objets et danseuse deviennent partenaires. L’objet est à la fois exogène, forme étrange et étrangère, et continuité du corps, prolongement de son ossature. Un trouble que Ruth Childs et Cécile Bouffard entretiennent, ne cherchant jamais à résoudre. Il ne s’agit pas de ne faire qu’un, mais de créer un ensemble en observant les endroits de jonction, là où le corps et l’objet, la danse et la sculpture, peuvent se rejoindre. 

  • Delicate People, Ruth Childs et Cécile Bouffard, présenté les 23 et 24 septembre 2023 à la Fondation suisse/Pavillon Le Corbusier.
  • Ruth Childs présentera Blast!, sa dernière création, les 5 et 6 octobre 2023 au CDCN de Bordeaux, puis le 19 janvier 2024 au Pôle Sud, CDCN de Strasbourg. Elle jouera Fantasia, du 31 janvier au 4 février 2024 au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt. 

Crédit photo : © Manon Briod


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