De la sexualité des orchidées : mettre des mots sur le vivant

Sur le plateau dépouillé de la cabane du Monfort, il y a un paperboard, une table mais pas de chaise, un ordinateur portable, une carafe et un verre, une paire de lunettes et, au fond, une toile tendue. On est dans un amphi, une salle de cours, on attend la professeure. Il y a Sofia Teillet, qui entre sur scène comme nous entrons dans la salle, sans artifice ou cérémonial. Il y a un problème de lumière, un spectateur en retard, une sombre histoire de casque de moto à laisser à la billetterie. Rien n’est prévu, elle nous l’assure, et nous confie d’ailleurs son inquiétude : parviendra-t-elle à surpasser les haletants rebondissements de cette rocambolesque entrée en matière ? Voilà pourtant que la salle s’obscurcit, et que les portes se ferment. La démonstration commence. De la sexualité des orchidées.

C’est simple : les orchidées, elle les déteste.

En guise d’introduction, la conférencière passe aux confessions. C’est simple : les orchidées, elle les déteste. Truc de grand-mère, fleur de toilettes, bonne pour les vitrines de banques ou de restaurants japonais. Plante opportuniste à l’allure exhibitionniste. Malgré tout, le powerpoint se met en route et égrène faits, chiffres, anecdotes et quelques photographies pixelisées. On s’y croirait presque. Pourtant, bien vite, le cheminement scientifique s’égare. Est-ce le mime du trémoussement de l’abeille venant butiner la fleur, les étranges poses de la conférencière parfois à moitié affalée sur la table, ou la part laissée à l’improvisation ? Quoi qu’il en soit et pour notre plus grand plaisir, l’apparence de la sérieuse recherche académique se casse progressivement la figure.

Quelle utilité du langage pour dire le végétal ?

Loin d’une tentative d’épuisement du sujet, la richesse et la belle intelligence du travail de Sofia Teillet résident ailleurs. Quelle utilité du langage pour dire le végétal ? Nos mots se révèlent profondément insuffisants lorsqu’il s’agit de décrire le faire-être spécifique de la plante, son niveau de conscience, ses capacités de compréhension et de collaboration avec des espèces animales. Dès lors, l’exercice obsolète de la conférence devient le terrain de jeu d’une torsion de la langue, d’un bouleversement du sens, d’une remise en cause de notre façon même d’être au monde et de considérer ceux qui nous entourent. Si le langage est inefficace, la voix de Sofia Teillet, elle, est une arme redoutable de fécondation de nos esprits. C’est la tête pleine et le cerveau joyeux que l’on ressort de la cabane.

Clara Colson

  • De la sexualité des orchidées, conception, écriture et interprétation de Sofia Teillet, jusqu’au 11 février 2023 au Monfort (Paris)

Crédit photo : © Marguerite Bornhauser


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