Jean-Luc Barré  : « Devenir De Gaulle »

JL Barré ©JF PAGA

Prix Renaudot de l’essai, le premier tome de la biographie de De Gaulle écrite par Jean-Luc Barré, L’Homme de personne, publiée aux éditions Grasset, parvient à s’ériger à la hauteur du personnage qui en est l’objet. Précise, soignée, exigeante, elle incite le lecteur à s’éloigner de toutes les instrumentalisations politiques réalisées autour de De Gaulle pour un retour aux sources salvateur.

Homme de liberté, le Général a toujours porté dans sa famille et dans sa vie professionnelle un esprit de révolte et de résistance qui ne demandait qu’à rencontrer l’histoire. C’est pourquoi nous avons emprunté à un autre ouvrage de Jean-Luc Barré le titre de notre article Devenir De Gaulle, tant il nous a semblé que la biographie approfondissait le travail déjà mené par son biographe autour des premières années de la guerre où le Général s’impose comme l’homme de la France. La biographie montre combien les actions du Général sont déterminées très tôt par son tempérament et son éducation familiale. Révolté, souvent marginal, De Gaulle érige à travers sa vie une philosophie de la résistance et du combat contre l’esprit de défaite. Elle invite chacun à lutter contre le déshonneur, la tyrannie, l’esprit de parti, pour porter haut l’intérêt supérieur de la nation.

Jean-Luc Barré, L'Homme de personne
Jean-Luc Barré, L’Homme de personne

Raconter l’homme

Cette biographie se veut avant tout un travail d’historien. Jean-Luc Barré a voulu raconter l’homme que fut le Général. Il ne cherche donc pas à restituer la légende gaulliste, mais bien plus à fournir le portrait de l’homme. 

C’est la raison pour laquelle le biographe préconise un « retour aux sources », dans la préface de sa biographie. Il s’agit de lutter contre la légende gaullienne, celle qui « autoriserait tous les arrangements et les accommodements possibles » avec la vie de l’auteur dans le but « d’exploiter son héritage ». En refusant l’instrumentalisation de la pensée du Général de Gaulle, Jean-Luc Barré fixe l’idéal de son travail. Face à toutes les tentatives de récupération politique, à toutes les volontés d’assagir l’image ou la pensée d’un homme qui n’a jamais cessé de susciter l’admiration et l’indignation, l’auteur opère le geste cartésien d’un retour aux sources pour revenir au sens de l’action personnelle du Général. Aux yeux de Jean-Luc Barré, la particularité de De Gaulle réside dans « la vision qu’il s’est forgée, très tôt, des grandes évolutions du monde, sa conception de l’État, de la nation, de l’unité et de la souveraineté des peuples, des institutions et de l’exercice du pouvoir, sans parler de son idée forte et exigeante de la France ». Face à la légende, se trouve donc le biographe et l’historien qui cherche à extraire de la vie de De Gaulle les caractéristiques de son engagement politique au service de la France. 

Face à la légende, se trouve donc le biographe et l’historien qui cherche à extraire de la vie de De Gaulle les caractéristiques de son engagement politique au service de la France

L’ambition de Jean-Luc Barré est nourrie par un travail documentaire particulièrement riche. Pour rédiger sa biographie, l’auteur se réfère aux sources de la famille du Général, plus précisément de son fils, l’amiral Philippe de Gaulle, consultées lors de la réalisation de l’édition des Mémoires de guerre pour la Pléiade. Il y apporte également de nombreuses références à la correspondance, aux carnets et notes publiés par ses soins aux Éditions Bouquins. Il est intéressant de noter d’ailleurs combien la publication de cette biographie de De Gaulle s’inscrit dans la continuité des travaux menés par Jean-Luc Barré : depuis l’édition critique des Mémoires jusqu’à la publication des écrits personnels en passant par celle des biographies de Maritain et de Mauriac, toutes les œuvres gravitaient autour de la figure de De Gaulle, l’homme du siècle, l’étendard de la France. Dans le travail lié à l’histoire politique et intellectuelle du pays au XXe siècle que réalise Jean-Luc Barré, De Gaulle s’imposait comme une évidence.

C’est précisément cette histoire que Jean-Luc Barré nous raconte dans ce premier volume. Depuis sa formation familiale et militaire jusqu’à son rôle de représentant de la France combattante à Londres, il s’agissait d’analyser comment cet homme, convaincu depuis ses quinze ans qu’il devrait sauver de la France, deviendrait l’incarnation du sursaut national après la défaite. Le plan suivi par Jean-Luc Barré atteste parfaitement de la pertinence de la thèse, à savoir que la première partie de la vie de De Gaulle forge très vite son sens de l’action. Le livre est construit en quatre parties qui ont pour but d’établir un système d’échos. Dans la première, intitulée Une intuition, l’auteur décrit l’esprit de révolte qui anime tout de suite le jeune Charles, esprit de révolte que nous retrouvons durant la Première Guerre mondiale et qui anime ses multiples tentatives d’évasion du camp allemand où il est fait prisonnier durant la guerre. La seconde partie, En attendant l’histoire, est consacrée aux années de la carrière militaire de De Gaulle durant l’entre-deux-guerres. Alors qu’il cherche à monter en grade dans la hiérarchie militaire, tous ses projets de carrière se trouvent en permanence contrariés par sa critique de la hiérarchie militaire. La partie s’achève sur la défaite de 1940, défaite que De Gaulle a tenté d’éviter à de nombreuses reprises, en incitant les responsables politiques du pays à constituer en vain une armée de métier et une armée mécanisée contre les régimes totalitaires. Comme l’indique son titre, le chapitre sert d’intermède entre l’esprit de révolte, manifesté lors de la jeunesse du Général, et la troisième partie, celle de l’intransigeance, période de son installation à Londres pour défendre la France qui refuse la défaite. En d’autres termes, elle permet de montrer comment l’esprit de révolte conduit au passage à l’acte, soit à la réalisation du destin du Général ; car à Londres, c’est bien de la rencontre entre De Gaulle et l’histoire qui est racontée. Ce destin s’achève dans le quatrième chapitre par la « Reconquête », reconquête du pays, mais aussi reconquête de la France sur elle-même. Grâce à l’esprit de révolte qui anime le général dès l’enfance, De Gaulle semble préparer tout le pays à la révolte contre l’occupant. Cependant, au-delà de l’histoire, il semble remémorer aux Français, animés par l’esprit de défaite en 1940, ce qui constitue l’âme de la France, le goût du combat et de l’honneur, le sacrifice au service de la liberté et de la patrie. 

Raconter l’homme, c’est donc avant tout raconter l’esprit de résistance et de révolte qui anime De Gaulle, « l’homme de personne ». 

De Gaulle, un homme libre

« L’homme de personne », telle est la dénomination que De Gaulle s’attribue. Elle définit la trajectoire personnelle du grand homme.

La phrase est d’abord utilisée par De Gaulle pour ne souligner son adhésion à aucun parti, à aucun clan, à aucun intérêt particulier. Pour De Gaulle, il s’agit toujours de mettre sa vie, sa morale, en accord avec sa conduite et ses actes. Tel est le sens de la liberté. Le Général manifeste très tôt un grand esprit de liberté. À ce sujet, l’auteur remémore quelques anecdotes très intéressantes. Durant la Première Guerre mondiale, alors qu’il est fait prisonnier par les Allemands et qu’il cherche à s’évader à de multiples reprises, ce qu’il parviendra à faire, De Gaulle se passionne pour la philosophie, l’histoire politique, la culture de la guerre en Allemagne. Son intérêt intrigue jusqu’à ses geôliers. C’est que De Gaulle cherche à cerner le fonctionnement de l’ennemi, sans jamais se laisser aller à une haine aveugle ou à un triomphalisme exacerbé. C’est cette même curiosité et ce désir de garder une longueur d’avance qui le conduisent à écrire après la guerre un ouvrage, La Discorde chez l’ennemi, dans lequel il tente de comprendre comment un grand pays comme l’Allemagne a pu perdre la guerre. La curiosité du Général témoigne de son grand sens de l’humilité. Loin de se montrer triomphateur, il cherche à tirer des leçons de la défaite allemande. Il parvient ainsi à cerner les faiblesses de l’armée française, chose qui pouvait paraître déroutante pour l’administration militaire. Pourtant, cet esprit de sagesse, de curiosité, d’exactitude témoigne de la volonté toujours vive du Général de rester proche des faits et du terrain, attitude critique qui lui permettra toujours de se placer à bonne distance pour saisir les lacunes de l’armée française avant la Deuxième Guerre mondiale. Nous pouvons encore citer sa relation compliquée avec Philippe Pétain. De Gaulle refusant de servir d’écrivain de l’ombre de Pétain, ce dernier, aidé de son entourage, usera de ses moyens pour l’éloigner de Paris ou encore pour retarder son avancement, qu’il soit militaire ou politique. Cependant, demeurant fidèle au sens de l’honneur qui est le sien, De Gaulle restera sur sa position et ne cédera pas aux menaces. Le refus de céder, la volonté de rester fidèle à ses principes, nous les retrouvons également durant la guerre. Que dire de son « entente rivale » avec Winston Churchill ou des rapports compliqués avec Roosevelt, toujours motivés par son désir de représenter les intérêts de son pays ? De Gaulle se montre toujours fidèle à son idée de la liberté. Détestant la compromission et la servitude, toujours fidèle à l’héroïsme, il est prêt à tout pour conserver intacte sa liberté de pensée et d’action placée au service de la grandeur de la France. 

Dans un second temps, notons que cette dernière phrase symbolise également l’orgueil du grand homme. Le biographe indique combien il est difficile de trouver des amis du Général, tant la vie du Général est traversée par une profonde solitude. La liberté de De Gaulle le farde d’une réputation très injuste. Il est souvent décrit comme un homme froid et arrogant, parfois même dépourvu d’empathie. À ce sujet, nous trouvons également de nombreux exemples. Le biographe relate l’épisode de la première rencontre entre De Gaulle et Romain Gary. Romain Gary se bagarrant avec des soldats anglais est reçu par le Général De Gaulle ; le jeune homme est mécontent, il désire se battre. Agacé, le Général lui répond alors : « Eh bien ! Allez vous faire tuer ! » Puis, avant de quitter la pièce, en guise de réparation, il ajoute : « Quoique ! Vous ne mourrez pas ! Seuls les grands soldats meurent au combat ». Ce style sec, cassant, parfois hautain, est un trait caractéristique du soldat. Un autre exemple rapporte une conversation particulièrement violente entre De Gaulle et l’épouse de Winston Churchill au cours de laquelle le Général aurait exprimé toute sa haine de l’Angleterre à la suite du bombardement par la flotte anglaise d’une escadre de la Marine nationale à Mers-el-Khébir. À la suite de cet échange, l’épouse de Churchill remémore à De Gaulle qu’il est un ami de l’Angleterre et un invité. Le lendemain, De Gaulle demanda à ce qu’on livrât des fleurs à Mme Churchill. L’incident n’est pas sans ramener le lecteur aux rencontres difficiles qui suivront entre De Gaulle et Churchill à propos de Giraud. Est souvent mentionnée par Churchill l’ingratitude de De Gaulle à l’égard de l’Angleterre. Le Premier ministre fustige l’attitude du chef de la France Libre, se comportant comme le chef d’une grande puissance alors qu’il est le représentant d’un pays vaincu. Cela n’empêchait pas Churchill de reconnaître les grandes qualités de De Gaulle, et de témoigner de son admiration pour le Général auprès de Roosevelt. De plus, notons qu’au sein du cabinet de Churchill se trouvait un diplomate remarquable, Anthony Eden, qui tenta toujours de concilier les tempéraments opposés et contradictoires des deux héros de la guerre. Le biographe rapporte les propos chaleureux du diplomate envers le Général, propos important pour comprendre le sens de l’action gaulliste : « il suffisait de le rencontrer pour comprendre combien était caricaturale le portrait que l’on présentait souvent de lui, d’un homme au caractère arrogant, voire majestueux. Ces images étaient calomnieuses. Peut-être parce qu’il était entièrement voué à sa tâche, et parce que le service de son pays absorbait son être tout entier, De Gaulle, dans un entretien privé, savait-il être direct et s’affranchir des partis pris. Son désintéressement total lui permettait de garder brillant le flambeau de la France dont la flamme n’aurait peut-être pas vacillé entre des mains politiques ou plus diplomates. ».

Le sens de ce terme, « homme de personne », ramène enfin au sens profond de la vie du général : la solitude

Le sens de ce terme, « homme de personne », ramène enfin au sens profond de la vie du général : la solitude. Seul, il se rend à Londres pour continuer le combat. Dégradé, condamné à mort par contumace, il poursuit le combat dans l’adversité et la solitude absolues. Alors que le pays est détruit en quelques semaines et que l’État s’effondre, De Gaulle part pour Londres au nom de la seule idée qu’il se fait de son pays. Pris par une part de l’opinion britannique comme un général d’extrême droite, considéré par beaucoup de Français, ceux des ambassades et de la vie intellectuelle, comme un fou frappé de mégalomanie, s’illusionnant sur la victoire de l’Angleterre comme sur celle de la France, De Gaulle se rend seul contre tous au combat pour défendre la dignité et la grandeur du pays. L’un des passages bouleversants du livre raconte comment De Gaulle, se trouvant dans l’avion pour Londres, demande au pilote de survoler le village dans lequel sa mère s’est réfugiée afin d’avoir pour elle une pensée. Il ne la reverra plus. À l’écoute de l’Appel du 18 juin, la mère du Général aurait témoigné de sa fierté. Fière de son fils, elle avait indiqué qu’il avait réalisé son devoir. Dans ce pays laminé, il incarne la dernière voix de la révolte, celle du devoir qui consiste à mourir les armes à la main. Fidèle à la demande de Georges Mandel, aidé et soutenu par Churchill, De Gaulle continue le combat en Angleterre. Venu seul, il est reconnu seul, comme l’indique Churchill à l’époque. 

De Gaulle est un homme marqué par l’esprit de liberté. Considéré comme un fou ou un arrogant, il prend seul le flambeau pour la défense de son pays, au nom d’« une certaine idée de la France ». 

La définition d’une « certaine idée de la France »

Le Général de Gaulle a toujours combattu pour « une certaine idée de la France », comme le soulignait l’incipit des Mémoires. La biographie du Général restitue parfaitement la philosophie politique du général. 

La liberté s’accompagne dans l’esprit du Général du refus de la servitude. C’est la raison pour laquelle De Gaulle manifeste très tôt son refus du colonialisme. Envoyé au Proche-Orient, il défend le colonel Catroux, ayant établi « un protectorat plus souple », décrit par le biographe comme « une République parlementaire ». À cela s’ajoutent ses propos à « la jeune élite libanaise » qu’il invite « à se doter de ses propres institutions et à s’émanciper des tutelles de la France ». Le biographe souligne un peu plus combien l’anticolonialisme de De Gaulle s’affirme très tôt. Sa volonté de rompre avec l’héritage colonial est déjà présente dans sa jeunesse.

Le biographe souligne un peu plus combien l’anticolonialisme de De Gaulle s’affirme très tôt. Sa volonté de rompre avec l’héritage colonial est déjà présente dans sa jeunesse. 

Aussi, à mesure que cette volonté se trouve menacée, De Gaulle se présente comme un ardent défenseur de la République et de ses valeurs. Un exemple illustre cela à merveille. Alors que son chef d’état-major, Pierre Tissier, refuse à Georges Boris l’accès au cabinet du Général de Gaulle en raison de sa judéité et de son attachement au Front populaire, le Général recadre très sèchement celui-ci : « Eh bien ! Monsieur Georges Boris est peut-être juif, partisan de M. Blum et de bien d’autres choses, mais je ne vois qu’une chose, c’est que c’est un Français qui s’est engagé pour combattre à cinquante-deux ans… Cela me suffit. Je ne connais pas de différence de race et d’opinion politique entre nous ; je ne connais que deux catégories de Français : ceux qui font leur devoir et ceux qui ne le font pas ». De cette manière, De Gaulle établit une distinction assez nette entre la Révolution nationale de Vichy et le gouvernement de la France Libre. De Gaulle reste fidèle à l’universalisme républicain dans lequel chacun demeure un citoyen français, quelle que soit son origine ou sa religion, alors que la Révolution nationale établit une politique raciale, xénophobe et antisémite en parfaite collaboration avec l’Allemagne nazie. Défendre l’honneur de la France consiste à se montrer digne des valeurs et des principes de la Révolution française, que Vichy désire détruire. 

Au fond, se faire une certaine idée de la France réside dans le fait de conserver son esprit de révolte et de résistance contre tout ce qui attenterait à la dignité humaine. Dès la parution du Fil de l’épée, Jean-Luc Barré résume parfaitement la pensée du Général de Gaulle : « savoir désobéir quand les circonstances l’exigeaient ». Dès lors que le conservatisme tue tout esprit d’initiative, dès lors qu’il façonne le renoncement, la crainte et le défaitisme, alors il faut lutter pour changer les choses et créer les conditions du sursaut. En ce sens, De Gaulle est profondément révolutionnaire comme l’indique son biographe. Dès qu’un homme se lève pour affronter la barbarie, et qu’il porte en lui l’étendard de la liberté, alors il existe l’espoir d’être rejoint, et de défendre haut l’honneur, l’intérêt général et universel. Mettre son action au service de l’intérêt général, se placer au-dessus des partis, refuser les déterminismes et le défaitisme. Ce fut le Général de Gaulle. 

  • Jean-Luc Barré, L’Homme de personne, éditions Grasset, 2023

Crédit photo : JL Barré ©JF PAGA


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