Clarou, Jugnon, Kaniuk : La communauté désirable

Publié chez Propos2éditions et écrit à trois voix, Fatzer, reviens est un appel : au pluriel et au geste, au mélange des voix et à la pensée par l’amitié, c’est-à-dire par la rencontre. Un appel certainement tout autant qu’une promesse, et une vision de ce que la scène peut emporter en nous d’un idéal révolutionnaire – du renversement – et d’une éthique sans morale (ou peut-être d’une morale sans éthique) du territoire en commun.

Ce n’est pas anodin de penser à plusieurs et ensemble, d’ouvrir la scène de l’exercice de pensée, fondamentalement inabouti en ce qu’il ne peut pas trouver de fin / pas d’issue au rhizome interminé / et ce théâtre du commun nous en offre une expérience singulière à plusieurs niveaux / « La pensée bicéphale, nous chuchotent ces voix amicales, témoigne que dès qu’il y a deux, la détresse devient impossible. »

Orestie fatzerienne

De cette mise en commun il y a les voix qui se perdent des trois auteurs, qui se rencontrent et se déploient comme une danse, qui donnent à lire, à voir et à entendre ces penseurs du théâtre dans une recherche de l’émancipation – recherche dont Juliette Ridler a donné tout récemment un panorama exceptionnel consacré aux figures féminines (éditions Extrême Contemporain).

Un texte projet sans projet – le projet annihile l’émancipation – mais pour l’effervescence du devenir, pour l’éclatement même de l’efferv-essence à dialectiser, texte inouï de l’épiphanie sans révélation pour le déploiement de l’expérience même, qui fait parler, dire, porter la voix

Brecht

à Bausch

à d’autres

Müller dit je

Je-Hamlet, tous – et tous à notre tour détricoter la folie du mal qui ronge par son envers, faire la fête à/avec Nihil, et Nietzsche et Artaud les heureux serpents qui sifflent à nos têtes. C’est une autre généalogie qui se joue ici, pour l’émancipation, à partir de Fatzer, le déserteur

« …fête à laquelle je m’invite », dit le coupable qui se retire au début du Petit. Et c’est à cette fête que nous invite un tel texte, se faire ainsi déserteur du simulacre vicié, ancrer le pied sur la scène et déployer encore

Fatzer le déserteur donc, celui qui dit non, inachèvement de ce non/m dans l’arrière-voix du monde, orestie pour émancipé, figure de ce fragment didactique de Brecht, à la fin des années 20, dont Müller aura entrepris de faire un texte, à partir des feuillets et de ses recherches. D’Oreste fils de l’histoire on sait la figure de vérité face aux sirènes effroyables du simulacre, on sait le guet-folie dans sa jouissive mise à mort de la raison, Oreste acéphale de cette authenticité de l’intuition du monde – porte-couronne d’un geste de la parole. Orestie pour mémoire, car encore il faut dire mais dire sans mur, ni quatrième ni premier, dire le cahot de l’histoire : demeurer trace et témoin dans l’épars.

 

« Les douleurs et le deuil ne s’usent pas.

Comment alors garder en mémoire ces souvenirs ?

Comment font les gens qui n’écrivent pas,

ne filment pas,

ne prennent pas de photos ?

Comment l’humanité à réussir à se souvenir ? »

Et sur la scène c’est dire qu’au ventre on porte-cou.coupé la parole du temps, parce que la Révolution est encore comme un refus de la mort de l’histoire mais le renversement.

 

Müller parle avec Brecht

lui dit

« Je crois toujours que ton projet pour le théâtre est actuel et valable c’est-à-dire le dépassement de cette différence entre spectateur et acteur salle et scène et ainsi de l’existence du spécialiste de l’acteur dans le luxe

Je crois que c’est ça l’avenir la théâtralisation de la réalité

Ce que crée le capitalisme c’est cette occupation du terrain par le présent le passé est effacé on n’a pas besoin de l’avenir si on n’a pas assez de présent »

Rien ne s’efface qui n’irrigue encore la parole croisée de ces voix, retour orestique de Fatzer et retourner avec force le simulacre même du monde par son propre truchement.

Notes pour dialectique

Essai-création, poésie-philosophique, polylogue-intempestif, voilà un texte inqualifiable, un monstre informe qui ne se prive d’aucune audace avec la beauté d’une main tendue. Ce qu’il faudrait dire toutefois pour pallier l’impossible exercice de résumé c’est qu’un tel texte cherche à penser le commun et le commun par la scène, non pas comme une théorisation du théâtre mais comme un exercice

tenter de le penser comme objet d’être-au-monde : comment la scène offre-t-elle la possibilité d’inscrire un geste de l’histoire, comment la mise en jeu est-elle avant tout la possibilité d’une communion où se confronte la multiplicité des pensées, savoureux moment de partage midi-minuit, émulation-ébullition ; c’est être sur une scène pour Jérémy Shaw et s’offrir entièrement à l’envers du geste de pensée.

Levé de rideau sur la conscience endormie : la scène de rencontre est toujours collective et peut se faire gangrène, coup de dés à profusion de la scène de l’ensemble.

Texte de la scène du monde qui dépasse les injonctions génériques pour nourrir la pensée, au croisement des disciplines et des références – Artaud sur scène entre Héliogabale, artotal c’est dire que tout peut s’éveiller, que l’étincelle qui préside au brasier attend son heure. Levé de rideau sur la conscience endormie : la scène de rencontre est toujours collective et peut se faire gangrène, coup de dés à profusion de la scène de l’ensemble. Qui va de l’impureté ducassienne au geste de pensée deleuzo-guattarien, qui en brasse des pensées, nourritures textoscéniques pour endeuillés du présent au seuil de la danse.

c’est quoi qui Deleuze Guattari

« Une révolution critique contre la métaphysique, le coup du diabolique. Avec ces deux révolutionnaires-là les pensifs ne font pas des poncifs, ils font de la philosophie quand d’autres en sont encore à être pieux. La littérature fait la révolution par là. La littéraire en ses pages et ses feuillets, qui n’a besoin que d’écriture et de pensée, en lieu et place de la domination et de Dieu. La littérature a besoin des créateurs quand ce sont des êtres humains et des cerveaux-pensées, elle veut les livres et les textes que cela produit, elle veut la bagarre des machines désirantes que cela met en branle, elle cherche la bagarre, elle est sans recours ni indulgence. Elle s’écrit en actes de création de lignes et de plans. »

C’est quoi qu’aller à la création en acte, à l’incarnation en acte ? Se le tenir pour dit car encore rien de plus fort que la présence – le coup du diabolique. Diabolique de n’avoir pas servi, le fameux non serviam – dire contre. Car il n’est plus tout à fait certain que refuser soit dire non, mais demeurer contre ce que l’on nie même. Du geste de l’éclat de rire qui délite la forme-domination en face

Ouvrir la scène où s’érige en acte même ce refus mais un refus qui dit oui à lui-même, ce faisant qui nie ce qu’il combat

De l’envers démasquant là le rouage du subterfuge c’est retourner le miroir du simulacre à la face de la forme-domination.

Hamlet

« Ma première idée

exploser la gueule de maman avec la tête de tonton aller-retour pif paf la révolution des parents n’est pas la guerre des enfants et un père mort assassiné ne vaut pas une mère courage adoré »

Dire je-machine dans l’histoire même et exploser de la gueule la forme-pensée pour l’informe de l’être-en-commun / Informe, du verbe informer.

De cette scène en puissance, mouvement qui renverse / « Débordement non par excès, mais, si cela peut se dire, par défaut. Défaut, manque, qui fonde un théâtre ou une théâtralité sans théâtre. » Par le vide même saper l’autorité du simulacre, sans même en découdre car de ses ruines le rire éclatant construit sa propre présence

« Pour qu’un débordement ait lieu, il faut que soit préalablement admise l’existence d’un cadre, de frontières, de bords à déborder. S’il s’agit de faire l’expérience de telles limites à outrepasser, ou à nier, est-ce qu’une autre manière de débordement ne pourrait pas s’envisager, non par-dessus bord, comme on se représente classiquement la chose, mais par en dessous : dans un mouvement discret qui nierait les bords en question en les dépassant non seulement, mais en les retournant et en les emportant avec lui, bref en les déplaçant et en les reconfigurant dans un même mouvement. »

Nier alors, ne reconnaissant plus ce que l’on nie, le désarmer, le décharger de toute potentialité, de toute projection – comme cet haltère qui nie athlète chez Bataille. Là où le renversement est l’affirmation de l’envers plus que la destruction. Ce que j’affirme déploie : se, me, nous / Ce que j’affirme n’est aucune parole définie mais le verbe entre nous du regard et de la présence, mais l’informe dis-je du décadrer où se faire pluriel : fin de l’objet dans sa coïncidence / « Matière d’un débordement mal vu mal dit, la théâtralité abolit la frontière entre la matière écrite et la matière scénique. »

Au-delà de toute ferveur gidienne, l’appel est ailleurs et se situe dans la bouche fictive-non-fictive (rien n’est fiction sur scène) de Jean G.enet : « Ce sont de vains de maladroits conseils que je t’adresse personne ne saurait les suivre, mais je ne voulais pas autre chose : qu’écrire à propos de cet art un poème dont la chaleur montera à tes joues il s’agissait de t’enflammer non de t’enseigner »

Faire du lien le devenir-brasier de l’exercice de pensée

Flamber de la présence et de ses multiplicités mille plateaux

Voilà l’issue, ou l’entrée, le seuil où se situe ce texte incroyable comme improbable – improbable de ce qu’il désarme ouvrant à des possiprobabilités incroyables : appel du plateau par mille, champ du rhizome / désarmant en ce qu’il réarme d’un soulagement vif

Dislocation, disent-ils / fuite du glacier : la pluie pleine des ramifications par l’envers, la contamination à venir : merci.


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