L’épopée de Gabriel García Márquez

Gabriel García Márquez (Crédit photo : Edgard Garrido/Reuteurs)

L’immense écrivain colombien Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982, s’est éteint hier, à l’âge de 87 ans. Zone Critique rend hommage à ce démiurge de la littérature sud-américaine, auteur notamment de l’inoubliable roman Cent Ans de solitude. Retour aujourd’hui sur la somptueuse épopée de la famille Buendia. 

1968
1968

Tout commence dans un petit village, Macondo, quelque part mais on ne sait où,  en Amérique du Sud en tous les cas. Ni lieu précis, ni date; le XXème siècle, mais on le saura plus tard.  Qu’importe d’ailleurs. Un village simplement, isolé de la civilisation, du monde, et dans ce village une famille, frappée du fantastique saut de la malédiction : comme le prophétisa Melquiades, gitan immortel et chercheur de merveilles, la famille Buendia vivra cent ans de solitude, par la faute sacrilège de l’union incestueuse et originelle entre Auréliano Buendia et Amaranta Ùrsula ; cousins de sang, mari et femme. Désormais compagnons de malheur.

Réalisme magique 

Accents bibliques ; relents mythologiques. « Réalisme magique ». C’est dans un monde féérique hanté par les vendeurs de tapis volants, les esprits mélancoliques revenus du pays des morts, et les parchemins prophétiques qui disent les destinées humaines, que s’écrit le mythique récit de la famille Buendia. Ici, l’insomnie est une maladie contagieuse, qui se transmet comme la peste, et bientôt tout Macondo en est atteint. Heureusement Melquiades, sorcier à ses heures quand il ne cherche pas la pierre philosophale, parvient à guérir son village du fléau terrible.

Mais bientôt, et parce qu’en cent ans de solitude naissent et meurent six générations de Buendia, bientôt les inventeurs fous, ignorants de la glace et des aimants, les maîtres de lévitation, les aventuriers fondateurs de colonies, s’éteignent pour laisser place à leurs héritiers. Bientôt un monde meurt et l’autre naît, plus tragique encore. Car bientôt le chemin de fer arrive à Macondo, qui apporte en ses wagons les milles ressources du commerce, de l’exploitation, de l’industrialisation ; du capitalisme. Alors les chercheurs d’or cèdent le pas aux politiciens véreux, et, dans un mouvement fou de l’Histoire, dans un embrasement sanglant de Macondo, c’est toute la violence révolutionnaire du XXème siècle colombien qui se fait jour sous nos yeux fascinés.

 Epopée symbolique

Cent ans de solitude, épopée symbolique de l’histoire colombienne, mais qui nous donne à lire, dans le terrible secret du destin mythique des Buendia, une parabole plus large encore, qui n’est rien moins que celle de la fatalité humaine. Et dans la flamboyante saga familiale que Garcia Marquez dessine de sa langue somptueuse, gonflée, débordante, folle autant que son univers, c’est toute l’inéluctabilité du cycle éternel de l’Homme qui se livre à nous : naissance, amour, déchirure, déchéance, mort.

Ici, l’insomnie est une maladie contagieuse, qui se transmet comme la peste, et bientôt tout Macondo en est atteint

Et nous sommes-là à contempler béatement, dans cette œuvre fiévreuse comme les jungles de l’Amazonie, mais hantée par la sagesse érudite de son auteur, terrible comme une tragédie grecque, mais débordante d’une inépuisable énergie vitale, le cours inéluctable et torturé de destinées humaines qui ne sont rien moins que les nôtres.

 Extrait :

« Auréliano sourit, la prit à deux mains par la taille, la souleva comme un pot de bégonias, et la fit tomber à la renverse sur le lit. D’une secousse brutale, il la dépouilla de son peignoir de bain avant qu’elle n’eût eu le temps de l’en empêcher, et se pencha sur l’abîme d’une nudité fraîchement lavée, dont il n’était pas une nuance de peau, pas une moirure de duvets, pas un grain de beauté dissimulé, qu’il n’eût imaginé dans les ténèbres d’autres chambres. Amaranta Ursula se défendait avec sincérité, usant de ruses de femelle experte, embelettant d’avantage son fuyant et flexible et parfumé corps de belette, tout en essayant de lui couper les reins avec les genoux et de lui scorpionner la figure avec les ongles, mais ni lui ni elle ne laissèrent échapper un soupir qu’on ne pût confondre avec la respiration de quelqu’un qui eût contemplé le frugal crépuscule d’avril par la fenêtre ouverte. C’était un combat féroce, une lutte à mort, qui paraissait pourtant dénuée de toute violence, parce qu’elle était faite d’attaques contorsionnées et de dérobades décomposées, ralenties, cauteleuses, solennelles, de sorte qu’entre les uns et les autres, les pétunias avaient le temps de refleurir, et Gaston celui d’oublier ses rêves d’aéronautique dans la chambre voisine, comme si il se fut agi de deux amants essayant de se réconcilier au fond d’un aquarium diaphane. Dans le grondement de ce corps à corps acharné et plein de cérémonie, Amaranta comprit que tout le soin qu’elle mettait à garder le silence, était tellement absurde qu’il aurait pu éveiller les soupçons de son mari, à côté, bien plus que le vacarme guerrier qu’ils essayaient d’éviter. Alors, elle se mit à rire les lèvres serrées, sans renoncer à la lutte, mais se défendant par de feintes morsures, et en débelettant peu à peu son corps, jusqu’à ce qu’ensemble ils eurent conscience d’être à la fois adversaires et complices, et cette mêlée dégénéra en ébats conventionnels, et les attaques se firent caresses. Brusquement, presque en jouant, comme une espièglerie de plus, Amaranta Ursula négligea de se défendre, et, lorsqu’elle voulut réagir, effrayée par ce qu’elle-même avait rendu possible, il était déjà trop tard. Un choc énorme l’immobilisa en son centre de gravité, l’ensemença sur place, et sa volonté défensive fut réduite à rien, par l’irrésistible appétit de connaître quels étaient ces sifflements orangés et ces sphères invisibles qui l’attendaient de l’autre côté de la mort. A peine eut-elle le temps de tendre la main, de chercher à tâtons la serviette de toilette, et de se la mettre entre les dents comme un bâillon, pour empêcher que ne sortissent les petits miaulements de chatte qui étaient déjà en train de lui déchirer les entrailles. »

  • Cent ans de solitude, Gabriel García Márquez, Points, 21 février 1995, 8€ , 460 pages.

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