Brazil : la tendre ironie

Quelle plus belle réponse à la déraison que l’humour ? Vaincre la paranoïa n’est pas chose facile lorsque la méfiance asphyxie nos comportements sociaux. Bien heureusement, certaines âmes charitables tentent de nous sauver de cette léthargie ! Terry Gilliam est de celles-là, déclinant la satire sociale à toutes les époques. Avec Brazil, sorti en 1985 (et encore tristement contemporain), Gilliam immortalise un système bureaucrate affligeant et monstrueux. Écoutons ses éclats de voix libérateurs, car il est encore dangereusement nécessaire de rire de nous-même !

Prônant la délation et la méfiance de l’autre, les acteurs de la cruelle machine administrative de Brazil n’hésitent pas à torturer des innocents au nom du bien commun. Sam Lowry, petit fonctionnaire sans envergure, joue le jeu des apparences, sans ambition ni revendication. Confronté à un enchevêtrement de coïncidences, il se réveille peu à peu de son apathie, ne pouvant décemment plus fermer les yeux sur sa propre aliénation. Ainsi commence son voyage initiatique, au bras de sa muse, pour tenter de détruire ce culte de la surveillance.

Voici un portrait relativement tragique pour un sujet pourtant terriblement comique ! La réflexion douce-amère de Terry Gilliam sur une situation d’un non-sens total peut être résumée par ces mots : « Irony is the only god I worship ! ». Face au monde des années 1980, Gilliam pose un regard d’une clairvoyance rare. Dans un monde où les deux plus grandes nations anglo-saxonnes ont instauré un système de peur dont elles génèrent elles-mêmes les menaces – avec le régime Thatcher en place au Royaume-Uni et le Reaganisme outre-Atlantique – la dimension fictionnelle de ce film reste peut-être à relativiser. Car c’est là toute la complexité des angoisses grandissantes qui s’installent dans ces démocraties : comment dissocier la réalité de la fiction ? La porosité des frontières entre ces deux antagonismes est la pierre angulaire des discours complotistes, et le cinéma en est un parfait cheval de bataille.

L’art du contraste

L’hybridation entre un ordre social totalitaire hiérarchisé et un chaos esthétique ambiant est une caractéristique incontournable des univers dystopiques.

L’hybridation entre un ordre social totalitaire hiérarchisé et un chaos esthétique ambiant est une caractéristique incontournable des univers dystopiques. La grande force de Gilliam est de réussir à trouver une justesse incroyable entre ces deux éléments. Il ne s’agit pas d’un équilibre, mais d’une compensation. Une bombe éclate dans un restaurant bondé ? Les musiciens reprennent leurs morceaux de manière très professionnelle, même si leur visage est noirci par la poussière. Une famille se réunit paisiblement pour le réveillon ? Un bataillon armé débarque du plafond pour emmener le père dans une camisole de force. Brazil est construit sur des contrastes violents, voire déroutants, mais dont la maîtrise rythmique les rend jubilatoires. Cette technique est sa marque de fabrique. Dans Jabberwocky (premier long-métrage de Gilliam), la vision inoffensive d’un papillon se posant sur une feuille dans une forêt luxuriante ne peut rester sans suite : la main maladroite de Dennis (Michael Palin) vient écraser l’animal, posant le décor dès les premières secondes du film. La forêt se transforme en un lieu irrespirable, cachant une bête redoutable.

Absurde, Brazil l’est certainement. Mais derrière ces successions de digressions hallucinantes, ce qui importe peut-être le plus est la tendresse compatissante d’un regard. Ce regard transporte nos rires primaires vers des instants lucides, qui malgré leur fugacité nous révèlent tout un sous-texte. Comme bien des intrigues gilliamesques, le quiproquo constitue un point de départ. Un fonctionnaire écrase une mouche au plafond. La mouche morte tombe dans sa machine à écrire et provoque un bug : la lettre « T » est maladroitement échangée par la lettre « B » sur un formulaire d’arrestation. Le nom du « criminel » le plus recherché, Tuttle, devient alors Buttle. Ainsi, l’effet papillon s’amorce. L’enchaînement d’événements faisant suite à cette irrégularité, mènera Sam Lowry à devoir délivrer un chèque compensatoire à la veuve de l’homme arrêté (et bien évidemment tué) à tort. On aimerait penser que la prise de conscience de Lowry sur l’absurdité qui l’entoure est déclenchée, comme pour tout bon héros qui se respecte, par la rencontre traumatique avec cette veuve désespérée. Mais il n’en est rien : là est toute la force de Gilliam. Son héros n’est ni brave, ni bienveillant. Face à la veuve, Sam n’est pas attristé, mais cherche à prendre la fuite, profondément embarrassé par ses pleurs. Son réveil cognitif est en réalité déclenché par cette femme qui hante ses rêves, Gill, personnifiée en la voisine de la veuve Buttle. Sam est un homme égoïste et caractériel, prêt à tout pour retrouver celle qui anime ses obsessions délirantes. Il n’est pas la conscience du monde, ou l’élément qui rattache cet univers illogique au réel : il est l’un d’entre eux, façonné par le système.

Vers la tendresse

Si les personnages de Gilliam ne sont pas compatissants, lui l’est envers eux. Il les aime, les comprend, et les excuse.

Mais viennent alors des instants suspendus, de tendresse pure, qui interrompent, rien que quelques secondes, la torpeur ambiante de Brazil. Si les personnages de Gilliam ne sont pas compatissants, lui l’est envers eux. Il les aime, les comprend, et les excuse. C’est cette mansuétude qui nous permet d’entrevoir la différence de Sam. Pourtant rempli de défauts et de contradictions, il n’est au final que trop humain. L’ombre sur son visage lorsqu’il comprend que l’enfant attend un père qui ne reviendra pas, la voix de la veuve qui résonne comme un écho dans sa tête, ou encore sa stupeur quand il découvre être le monstre de ses propres rêves. Ces instants participent à un rythme parfaitement contrôlé, toujours dans le trop, ou le pas assez, mais jamais dans l’équilibre, qui pourrait, au grand dam de Gilliam, susciter une once de monotonie à cette machine en mouvement. Lowry ne vaut donc pas forcément mieux que les autres, mais il est épargné, de différentes manières. Il échappe déjà à la cruauté de l’« objectif Gilliam » : une des particularités du réalisateur étant de filmer certaines séquences, la plupart du temps les gros plans, avec un objectif 14mm, en légère contre-plongée. Ces cadrages devenus cultes donnent aux personnages des expressions faciales « cartoonesques » où l’influence du travail de caricaturiste du réalisateur est indéniable. Les visages deviennent difformes, voire monstrueux, parfaitement raccord avec les inepties qu’ils prononcent, ou les comportements anarchiques qu’ils ont.

Sam est également sauvé par la communauté. La solitude de ces personnages est toujours compensée par un groupe, auquel ils tentent maladroitement de se raccrocher. De même que la troupe de nains accompagnée de Kevin dans Time Bandits, ou la compagnie du Baron escortée par Sally dans The Adventures of Baron Munchausen, une cohésion se forme. Cet ensemble de personnes isolées devient, souvent par mésaventure, le dernier espoir, porteur du salut du monde. Sam, Gill et Tuttle échouent-ils réellement à ce dessein ? La démence du show final pourrait nous le confirmer, mais je préfère entendre en cette musique rythmée l’euphorie de ceux qui y ont cru.


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