Blue Jean : Corps battant

Blue Jean, premier long-métrage de Georgia Oakley traite d’un moment historique en opérant un double déplacement : de Londres à Newcastle, du militantisme collectif au combat isolé pour la reconnaissance des droits des homosexuels. Sur fond de thatchérisme mortifère, une jeune femme se heurte à l’homophobie institutionnelle dans un film d’une grande délicatesse.

Blue Jean s’ouvre sur une métamorphose. Une jeune femme se teint les cheveux qu’elle a désormais courts, ébouriffés et d’un blond polaire. À l’arrière-plan, la télévision vocifère ses inepties habituelles dans le fameux programme Blind Date qui consacre la relation hétérosexuelle comme fondement de tout modèle social. Nous sommes au Royaume-Uni, à la fin des années 1980. Margaret Thatcher vient de déposer un amendement sinistrement célèbre pour avoir ruiné de nombreuses vies, la section 28, qui vise à interdire « la promotion de l’homosexualité dans le royaume ». 

Le film, tourné en 16mm, prend ainsi rapidement le virage de la peinture d’époque rythmée par les mélodies de New Order. Mais Blue Jean ne doit pas sa force de conviction à la justesse de la reconstitution d’un temps de la raideur morale. Il frappe par la puissance complexe d’un portrait de femme. Georgia Oakley capte la solitude d’un personnage féminin pris entre deux feux. Jean, la trentaine, et un certain talent pour porter le blouson de sport, est professeur d’EPS, l’idole cool des jeunes filles qu’elle entraîne au netball. Maggie et ses ouailles fabriquent un climat de paranoïa en suggérant que les invertis manipulent les jeunes esprits si bien que Jean mène sa vie en sourdine. Elle rase les murs et trouve refuge le week-end au seul bar homosexuel de Newcastle. Au détour d’une habituelle partie de billard, elle y croise une élève, Loïs, bien décidée à affirmer son identité sexuelle et à lutter contre la chape de plomb qu’imposent les partisans de l’ordre. 

Un héroïsme de la prudence 

Le drame se jouera néanmoins en silence parce que le théâtre des luttes demeure lointain, et les revendications ne nous parviennent qu’à l’état de clameurs étouffées à la radio ou de bavardages anodins dans la salle des professeurs. Alors que l’étau se resserre, Jean, incarnée par l’impeccable Rosy Mcewen, ne se départira jamais de son calme apparent. Un léger sourire crispé flotte en permanence sur son visage angélique comme pour opposer une résistance aux micro-agressions perpétuelles et masquer la violence d’un débat intérieur. L’ambiguïté morale d’une héroïne qui refuse de l’être, y compris pour une adolescente en quête de modèles, est brillamment exprimée par le jeu d’évitement auquel l’actrice se livre. Insidieusement, la tranquille balade dans l’Angleterre réactionnaire des eighties prend des allures de thriller et le rythme s’emballe. Oakley documente le sentiment de vertige qui saisit Jean lorsque le vernis de son existence discrète craque et qu’elle risque à tout moment d’être découverte. Comme si elle était traquée, par ceux qui voudraient qu’enfin elle se révèle (sa compagne, Viv, le lui réclame) comme par ceux qui guettent le faux-pas pour la clouer au pilori. 

La réalisatrice évite le didactisme du réalisme social d’un certain cinéma britannique et ne réalise pas un énième film étendard contre le thatchérisme.

Une mise en scène élégante et quelques jolis instants centrés sur le couple dans l’intimité d’un squat où les lesbiennes expulsées du domicile familial sont accueillies, contraste avec le récit d’une libération impossible. Il est trop tôt, proteste Jean, pour vivre sans craindre. Ou peut-être est-il trop tard, explique-t-elle à Loïs, pour brûler les ponts. D’une façon assez bouleversante, il semblerait que Blue Jean mette en scène un personnage qui souffre d’un problème chronologique parce qu’il ne comprend pas l’esprit de son temps. En cela, Jean ressemble au Tom Doniphon de L’homme qui tua Liberty Valance : dernier descendant d’un monde ancien, il lui faut transmettre la responsabilité du combat à mener à de nouveaux venues. Dans l’habitacle d’une voiture, on assiste littéralement à un passage de témoin entre la professeure et son élève. Jean introduit Loïs dans le monde clandestin des refusants pour pouvoir s’effacer et reprendre le fil de sa vie.

Par la restriction du champ, Oakley évite le didactisme du réalisme social d’un certain cinéma britannique et ne réalise pas un énième film étendard contre le thatchérisme. Pour autant, elle rend compte de l’action des milieux militants et donne à voir les lieux de la lutte, de l’enceinte d’une école aux vestiaires de jeunes filles en émoi, des maisons cossues corsetées de morale puritaine aux bars crasseux des quartiers périphériques. Si le film commençait par une transformation physique qui a la valeur d’un signe de reconnaissance, c’est qu’il prend le parti de raconter une révolte incarnée. Blue Jean ne fait pas de discours car l’histoire s’écrit dans les corps.

Blue Jean, un film de Georgia Oakley, avec Rosy Mcewen en salles le 19 avril.


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