Antoine Mouton : Il y a des amours heureux

Zone Critique présente aujourd’hui le texte Les Chevals morts d’Antoine Mouton, paru au printemps 2022, aux éditions La Contre Allée. Si le texte ne se présente pas à proprement parler comme un recueil, sa structure hybride, la voix qu’il porte et son élaboration d’une parole singulière, lui donnent une dimension poétique évidente et forte. Défense et illustration de l’amour heureux !

Chant d’amour

Chant amoureux, conjuration du désespoir, déconstruction des topiques tristes de l’amour, le texte de Mouton vient colmater les plaies d’un discours amoureux hanté par la peur de sa propre fin 

Les Chevals morts s’organise autour d’une parole au rythme puissant, qui embarque avec elle le lecteur dans un hymne à l’espoir. Chant amoureux, conjuration du désespoir, déconstruction des topiques tristes de l’amour, le texte de Mouton vient colmater les plaies d’un discours amoureux hanté par la peur de sa propre fin et engage à vivre avec une énergie lumineuse les intermittences du coeur. Le projet de l’écriture est d’emblée posé : « je ne voudrais pas que nos chemins se séparent je ne voudrais pas, non, qu’ils se séparent »

Car en effet « il y a tellement de gens seuls

dont on dirait qu’ils ont perdu des morceaux d’eux-mêmes

il y a tellement de morceaux de gens qui ne sont plus eux-mêmes »

Là toute la beauté du texte de Mouton : une course à la parole pour lutter contre le défaitisme amoureux, contre le cancer de la déréliction. Après tout, pourquoi n’y aurait-il pas d’amours heureux ? « je ne voudrais, nous, qu’on se perde et qu’on se morcelle ». Avant le « il est déjà trop tard » d’Aragon, c’est un amour du soi contre soi, car « les corps, oui, ont ce pouvoir que n’ont pas les chemins de se défaire l’un de l’autre en restant épris l’un de l’autre.

L’amour dont parle Antoine Mouton est un rempart et non une chute. Les mots s’opposent à la collapsologie ambiante, à l’amoncellement des chevals morts, ces accidents du réel, ces pièges du vécu universel. Et après ? « mais il y a tellement de tristesse à nos trousses tellement de gens qui se séparent tellement de gens dont les chemins s’écartent comme les jambes d’un cheval mort ». Alors le poète tisse les mots, retrace le lien, non pas un lien qui aurait disparu mais un lien qui s’invisibilise, qui s’étouffe sous les corps entassés des chevals morts : c’est toujours faire jaillir les fleurs du mal et cracher à la face du cynisme qui prétend à la fatalité de l’étiolement :

« les chevals morts prennent peu à peu les prénoms de ceux qu’ils ont aimés, ils prennent toutes les caresses et tout l’amour et ils broient cet amour entre leurs dents qui tombent, la tristesse aime tant qu’on la prenne pour l’amour ».

C’est bien à contre-pied que s’élève la parole d’Antoine Mouton, dans une précipitation essoufflée qui bataille contre ce qui sépare et la distance, une parole qui frappe par sa conscience d’une tristesse qui gangrène au fil du temps :

« la tristesse de l’inadvertance

et tous ces coeurs disjoints qui cataclopent dans des directions contraires

avec parfois la certitude de se retrouver

et parfois pas

parfois l’écueil, l’écartèlement, la disjonction des chemins contraires à l’amour à la joie à la folie d’être ensemble »

Aux amants victorieux

Car nul n’ignore les ravages de la tristesse, le galop interminable du désespoir du monde et comme il enferme, détourne et vicie les beautés du geste inaugural d’aimer : « les gens qui étaient ensemble se retrouvent seuls et leurs visages sont séparés de quelque chose qu’on ne voit pas

quelque chose qui n’est plus là quelque chose qui avait un prénom un visage une peau une voix »

Et la mélancolie sur l’amour impose son pessimisme et son regard sombre, voile longtemps et sans crier gare le lustre promis d’une chaleur amoureuse. Alors, manuel de survie à l’usage des amoureux qui refusent l’obsolescence programmée de ce qui toujours est pourri au royaume du Danemark, le texte frappe, invite et ouvre :

« les chevals morts il disent

pourquoi aimer toujours la même personne ?

ils disent

tu pourrais aimer quelqu’un d’autre

mais c’est de la tristesse ça »

« tirer la langue jusqu’à ce qu’elle devienne notre chemin »

C’est qu’il faudrait toujours entendre la voix qui vous murmure à l’oreille une invitation à la douceur et à l’audace de l’optimisme, contre l’hégémonie de la peur. Voilà le chemin superbe et heureux qu’ouvre le poète, après le constat d’une méfiance qui nous assiège, pour mieux lui opposer les chemins de l’union émue : « les chevals sont derrière tu entends il ne faut pas en avoir peur ils ne nous dépasseront jamais pas pas pas nous cataclopent galopent pas ils essaient seulement de s’immiscer ». Au gré d’une parole qui emporte dans sa danse et prête à rêver avec, Mouton rappelle aux amants de « tirer la langue jusqu’à ce qu’elle devienne notre chemin », d’ignorer l’interminable discours du refus d’un abandon à l’autre :

« ils disent

l’amour aliène

et ils tiennent le registre de tes blessures, un, deux, trois, quatre, cinq cents millions de blessures, tu peux compter sur eux, ils te dénombrent

ils te font croire aussi que l’être est seul »

Brisant d’un même geste le procès en sentimentalisme, l’auteur offre un texte d’une incroyable justesse, d’une fantaisie pleine de joie, ode à la dualité et à l’amour, à la rencontre : « nous sommes si libres que nous nous aimons nous attacher ne nous fera pas peur pas pas pas nous ». Là où l’intimité de s’aimer, avant le risque de se perdre, et celui de se trouver. Là où tuer la mort et lui opposer l’énergie interminable de vivre à la gaieté du verbe aimer, et enfin « que la chaleur de ton cul soit la chose la plus précieuse au monde ».

  • Mouton, Antoine, Les Chevals morts, éditions La Contre Allée, 2022.

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