Alexis Bardini : Le poète écorcé

Francesca Mantovani © Editions Gallimard.

Après Ombries, recueil paru l’an dernier aux éditions Alcyon, Sébastien Minaux récidive chez Gallimard avec Une épiphanie, sous le pseudonyme d’Alexis Bardini. La poésie se fait moins narrative, plus fragmentaire. La voix change, alors le nom aussi. 

Retour des amants

Composé en trois temps, le nouveau recueil de Bardini – nom de poète – nous fait pourtant entrer dans une intimité redoutable où l’évocation de la nature reconduit une mise en scène du « nous » à l’épreuve de sa corporéité : poésie de la matière, des corps donc, d’écorce aussi, puisque le mot revient à plusieurs reprises. Dans un effeuillement progressif – ternaire disais-je – Bardini nous plonge dans l’épreuve du temps. Le recueil s’ouvre sur une délégation sensible des voix : les strophes en italique viennent mimer une communication feinte entre le poète et l’autre partie de ce « nous » chéri, on se laisse progressivement désarmer par une victoire cruelle de la mélancolie ; comme si, à trop gratter l’écorce, ne restait qu’une plaie à vif, éprouvée par le réel : 

« Et voici que tu dis : 

J’épouse un cri qui me consume

Je tords le fer de tes paroles

Qui laminent mon ventre »

D’emblée la matière est convoquée, ici les « mains de granit », là le « grain de la nuit ». Tout concourt au tableau fragmenté de ce « corps-vacarme qu’une image submerge », image de la mémoire. Car le souvenir est fécond et vient toujours s’immiscer entre les amants. Si « chaque mur garde en lui / Le souvenir du sable », ce fameux « grain », le poète affirme que « La chair épaisse des souvenirs / Nous est une distance ». L’écriture alors tend à rappeler la proximité, à faire union dans la matière. Poésie de l’union donc, presque cosmogonique : le ciel ? « Nous lui tiendrons la main » déclare le poète.

La poésie alors cherche à habiter le présent, à se rendre contemporain face à la mémoire du souvenir. À chercher, sous l’écorce du réel, la coïncidence du présent

La poésie alors cherche à habiter le présent, à se rendre contemporain face à la mémoire du souvenir. À chercher, sous l’écorce du réel, la coïncidence du présent, enraciné : Et caresser ces fleurs / Rend à ta voix son lit de plume », puis plus loin « chacun de nos pas / Ouvre un chemin sous notre peau / Qui nous rapproche ». Sous l’écorce la vérité d’une présence à soi et à l’autre.

Se faire contemporain du vécu

L’écriture cherche donc l’épiphanie, l’épiphanie du présent dans une soif de l’instant : « Et l’attente est ce mot / Que nos doigts s’interdisent » comme pour embrasser pleinement ce présent du nous, un présent du sentiment.

Effeuillement, où le poète tente de retirer lentement les écorces, l’écriture reproduit la dégustation dans un imaginaire de la bouche : celle d’où sort la parole, celle qui court à l’insatiété du présent : « Tu prends goût au pain de ce corps » affirme simplement Bardini. Plus loin, c’est la dégustation amoureuse du miel qui réunit les amants. L’écorce encore, dans une conquête interminée du vrai : « Et tout est là / Dans le jour que l’instant creuse à tâtons. C’est le temps de l’amour que déguste alors le poète, dont il rend l’épiphanie, mémoire de ce qui a eu lieu, qu’il cherche à maintenir alerte. 

« Et sous l’écorce qu’on arrache
La sève claire de ton visage »

Et défaire lentement ce qui cache l’authenticité du désir, retrouver le « grain » des peaux, la sève de l’union, contre la « syntaxe écaillée de l’écorce », là où le mot-matière du corps-vacarme attend de transir à nouveau, recomptant ses épiphanies d’énamouré. 

La poésie emporte lentement avec elle l’élan testamentaire de l’écriture, où le poète se fait dépositaire de ces voix d’abord unies. Puisque malgré ce « désir de nos langues mêlées », ce que porte l’écriture n’est plus que la fin : la célébration insatiable de l’union ne peut pas infiniment masquer la réalité d’une absence, tout n’est que mémoire convoquée, écorcée et écorchée, rendu au présent au prix d’un constat de sa nostalgie.

« Tu essayes de revenir de ton ombre »

Ainsi, la troisième partie du recueil se fait plus sombre, elle concentre des thématiques similaires, constantes dans le recueil, pour en révéler la part écorchée, mettre à jour cette plaie. 

« Tu voudrais que ma parole tienne debout

Dans les mots que je couche

Des plantes qu’on piétine

Et qui produisent un parfum 

Qui est une agonie

Mon ombre cherche un autre corps 

Dans ce présent insoutenable

Dans ce présent qui fait un nœud

Entre tes lèvres

Et mon passé »

Présent trop lourd alors, où la nature même n’évoque plus la plénitude de l’union, où l’union même ne résiste pas. Le chant des amants, la nature heureuse où se célèbre la parole poétique fait place à son négatif, une agonie tourmentée, une manière d’élégie. 

L’épiphanie écorcée n’est plus celle des débuts, une recherche vivace, une soif d’immédiateté du sentiment, elle est la déploration ; l’écore est « amère » dit Bardini, face à la « hache du regret ». Et ce présent fragmenté du souvenir – haché ! – vicie. L’écriture ne s’étire plus à mesure de la phrase, accentue sa brièveté qui auparavant marqué son énergie et sa soif de vie : 

« Ma langue pareille à la branche sèche

Se brise »

Ce n’est pas une langue tarie, devenue muette, mais une langue fragilisée, rendue à sa solitude. Et puisque la « mer a déserté le seuil », il ne reste plus que le ressac du sentiment, la nostalgie, où persiste le « sel de [l]’absence » et les « langues de sable », les grains perdus parmi les grains, unis mais esseulés. 

Ecorcé-écorché alors, le corps-vacarme du poème, agrégats de grains de mémoire, abdiquant face à « l’humidité de ce deuil que nous retenons », Atlas de l’insoutenable contemporanéité, au seuil infranchissable du présent qui n’est plus, suspendu à une mémoire qui le joue. Et le temps, comme l’épée entre Tristan et Iseut, admet l’impossible (ré)union des amants.

La lente mise à nu, dans une célébration douce du sentiment qui lie, frappe d’emblée et prépare cette mélancolie qui nous revient une fois le recueil achevé

La lente mise à nu, dans une célébration douce du sentiment qui lie (l’amour peut-être), frappe d’emblée et prépare cette mélancolie qui nous revient une fois le recueil achevé. Elle déploie à nouveau sa poétique d’écorcé au gré de l’effeuillement sensible d’un dialogue amoureux qui révèle progressivement l’unicité de la voix du poète, un poème qui s’incline, abdique, face au silence :

« Le remords ne se dit pas

Il est comme un pied sur la gorge ».


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