Albert Caraco, prophète de malheur

Edvard Munch, Golgotha, 1900
Edvard Munch, Golgotha, 1900
“Il ne figure, je crois, dans aucun dictionnaire, dans aucune anthologie. Et personne, jamais, ne le cite. Son nom est Albert Caraco.” (Capucine Roche, Magazine Lire). Notre partenaire Idiocratie redonne vie de manière flamboyante, et le temps d’un article qu’aujourd’hui nous partageons, à ce polémique “Prophète de Malheur” aujourd’hui passé dans les oubliettes de l’Histoire littéraire, et qui fit pourtant profession de “haïr le monde” dans un “français éblouissant” (Capucine Roche). Sur les traces effacées d’Albert Caraco.
“J’attends la mort avec impatience, et j’en arrive à souhaiter le décès de mon Père, n’osant me détruire avant qu’il ne s’en aille. Son corps ne sera pas encore froid que je ne serai plus au monde” écrivait Albert Caraco[1]. Et, effectivement, le lendemain du décès de son père, il fit ce qu’il n’a jamais cessé d’annoncer tout au long de son œuvre : il se pendit. Cette fin tragique est un condensé de la pensée d’un homme qui, n’ayant jamais accepté d’être ici, s’est en quelque sorte vengé du monde qui l’a accueilli, avec une mauvaise foi épique, mais aussi une lucidité redoutable.

 Né en 1919 dans une famille juive installée en Turquie, les activités fructueuses

Alberto Caraco
Alberto Caraco (1919 – 1971)

de son père, banquier de son état, le font traverser plusieurs pays d’Europe avant de s’installer à Paris où il obtient un diplôme d’études commerciales en 1939. Les débuts de la guerre obligent la famille à s’exiler au Brésil et en Argentine avant de s’installer à Montevideo et d’obtenir la nationalité uruguayenne. Albert Caraco y publie ses premiers écrits (poèmes, contes et pièces de théâtre), mais avoue naître à lui-même, en tant que philosophe, qu’aux alentours de l’année 1947. De retour à Paris, son existence sociale s’interrompt à peu près complètement.

Avec l’assentiment et l’aide financière de ses parents, le jeune homme se réfugie dans l’une des pièces de la demeure familiale où il passera près de 25 années à noircir des cahiers entiers en français, en espagnol et en anglais pour les ranger méticuleusement, ensuite, dans les tiroirs de son bureau. Le reste du temps, il le passe à lire, ce qui en fera très rapidement un érudit accompli, et à observer (de loin) ses semblables, dans l’attente de la mort. S’il n’était la passion d’un éditeur, Vladimir Dimitrijevic, pour publier quelques-unes de ces pépites noires, Caraco serait aujourd’hui oublié. Et cela aurait été peut-être préférable, tant l’homme paraît détestable, sauf à vouloir faire une place, comme nous y tenons, à la méchanceté comme ultime vertu des grands désespérés.

Un style classique, dont les courbes enveloppantes atténuent à peine le tranchant des idées.
En effet, ce qui frappe d’emblée chez ce penseur inclassable, c’est le dégoût profond qu’il manifeste à l’égard d’une humanité dont il devine la sourde violence et prédit la fin atroce. Cependant, le diagnostic ne repose pas seulement sur une volonté morbide, même si elle suinte à certains endroits, mais prend sa source dans une logique implacable et se déploie dans une vaste réflexion philosophique. Le tout servit par un style classique dont les courbes enveloppantes atténuent à peine le tranchant des idées.
Le point de départ de son œuvre tient dans l’une des premières phrases de Post Mortem, livre étrange et ambigu écrit au lendemain du décès de sa mère  : « Et puis elle m’a mis au monde et je fais profession de haïr le monde »[2]. Quelques lignes plus loin, Caraco dit encore que sa « vie entière est une école de la mort »[3]. Comment est-il possible d’arriver au bout d’un chemin qui ne mène nulle part, et d’en éprouver une sorte de libération ? Celui qui se décrit comme un « fanatique de l’objectivité » puise tout simplement sa vision du monde dans le regard acéré qu’il porte à ses contemporains. Et la première – la seule – loi de la condition humaine est d’être né pour mourir, et ce, dans un univers accidentel dont la vie n’est qu’un épiphénomène, à la limite du parasitisme. En partant de ce constat abrupt, Caraco multiplie les analyses tout au long d’une vingtaine d’ouvrages et n’épargne aucun secteur de la société, cette « machine à broyer les hommes ». La religion, la famille, les nations, les enfants, les animaux, la justice, etc. ne sont que de vaines illusions, lorsqu’elles n’attisent pas la cruauté des hommes, face à une prétendue Création qui n’est qu’un « avortement recommencé »[4].
“Un monde d’aveugles qui engendrent des aveugles, après s’être aimés en aveugles.”
Il serait fastidieux de reprendre toutes les expressions rageuses qui ponctuent les démonstrations de l’auteur. Existe-t-il seulement une voie de sortie autre que la mort annoncée et attendue ? Assurément, non. Caraco se contente de rappeler que le philosophe entretient un rapport privilégié avec la mort qui lui permet de prendre conscience de son néant, et d’échapper ainsi à un monde d’« aveugles qui engendrent des aveugles, après s’être aimés en aveugles ». Il est comme un déserteur qui se refuse à l’embrigadement et un moraliste qui se réfugie dans l’indifférence. Cependant, la haine de Caraco pour le genre humain ne tarde pas à ressurgir sous une forme radicale, et difficilement tenable au lendemain de la Seconde guerre mondiale.

Entre l’Humanisme et le Marxisme, il opte franchement pour le Racisme : outre les propos venimeux qu’il tient à l’encontre des « Arabes » et des « Nègres », l’idée même de race lui semble un « souverain remède » face aux « horreurs » qui s’annoncent. Qu’est-ce à dire ? Le racisme, cette « dégradation de l’idéal », aurait le mérite de fortifier les âmes, tout du moins celles des Européens et des Juifs, dans une époque terminale où les peuples vont s’entredéchirer les uns les autres. Cette lecture proprement raciste du monde s’accompagne d’un imaginaire apocalyptique dans lequel l’auteur de Ma confession se compte lui-même : « Nous sommes à la fin d’un temps et l’univers sera détruit, le renouvellement n’étant possible, qu’à charge que tout rentre en le chaos, nous ne renoncerons pas à l’idée de sacrifice et nous nous offrirons nous-mêmes sur l’autel de nos fureurs »[5].

Albert Caracao
Ma confession, 1975

Il est pourtant possible de trouver quelques ouvertures dans une œuvre tout entière emportée par les vagues du nihilisme. Grand admirateur du XVIIIè siècle français, Caraco s’en remet à la vertu de politesse qui, à défaut de changer les hommes, peut les maintenir dans une forme de civilité. Ainsi, il serait louable pour la jeunesse de refuser silencieusement le chemin de l’Histoire, ne serait-ce que pour éviter de constituer les charniers de demain, comme il serait judicieux pour les « simples » de rester impénétrables auprès des « fauves » qui les gouvernent. Plus surprenant, Caraco qui se présente à plusieurs reprises comme un « misogyne » entretient un rapport singulier avec la question sexuelle, et la femme qui en constitue le moteur principal. Il fait de la sexualité le pilier fondateur d’un ordre véritable, lequel serait capable de transférer l’instinct de mort propre à l’homme vers la puissance désirante de la femme ; à condition, bien sûr, d’éviter toute forme de procréation. Enfin, il évoque parfois le secours de la « Gnose » qui permet aux connaissants de pénétrer les mystères du monde, et d’entrevoir avec certitude la fin qui approche.

Ces quelques traces de lumières éparpillées dans une œuvre de nuit n’auront pas suffit à le sauver de sa propre vie, comme il en témoigne lucidement dans un ultime retour à celle dont il doit tout, à commencer par sa condition détestable d’être humain : « Ma Mère fut l’unique événement de ce que je n’ose appeler mon existence, sa victoire est totale et je n’ai de chair qu’autant qu’il en faut pour me sentir esprit »[6].

[1] Caracao, Albert, Ma confession, Paris/Lausanne, L’Âge d’Homme, 1975, p. 47.
[2] Caracao, Albert, Post Mortem, Paris/Lausanne, L’Âge d’Homme, 1968, p. 9.
[3] Ibid., p. 10.
[4] Caracao, Albert, Semainier de l’incertitude, Paris/Lausanne, L’Âge d’Homme, 1994, p. 90.
[5] Caracao, Albert, Ma confession, op. cit., 1975, p. 143.
[6] Caracao, Albert, Post Mortem, op. cit., p. 119.

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