After Yang : quand la technologie investit l’éternel

Cet autre qui nous ressemble se nomme ici « techno-sapiens ». Modèles inédits d’androïdes, ils sont les nouveaux membres de la société futuriste d’After Yang, second long-métrage du réalisateur sud-coréen Kogonada. Équipés de ce modèle d’humains augmentés, les foyers se redéfinissent : en leur sein, les hommes-robots deviennent à la fois membre de la famille et éléments palliatifs à un manque ou un besoin. Remarqué au Festival de Cannes 2021, dans la sélection Un Certain Regard, After Yang permet une réflexion sur la place de l’Autre technologique, et par extension celle de l’Homme, dans un récit qui repense l’omnipotence humaine pour envisager la conscience d’un Prométhée moderne.

On sait déjà de la sérénité qui se dégage de la famille que forme Jake, le père (Colin Farrell), Kyra, la mère (Jodie Turner-Smith), Mika, la fille (Malea Emma Tjandrawidjaja) et Yang, le fils techno-sapiens (Justin H. Min), qu’elle n’est qu’illusoire, où, si elle est réelle, vouée à se rompre. Trois humains, dont les liens du sang absents (Mika ayant été adoptée) semblent être une frontière à leur coexistence : l’enfant pose des questions sur ses origines auxquelles Jake et Kyra peinent à répondre. Yang, techno-sapiens « culturel », acheté pour permettre à Mika de s’épanouir avec un frère, fait ainsi office de tampon, catalysant les angoisses des parents et répondant aux questions de sa petite sœur sur son pays de naissance. Le drame survient lorsque, positionnés en quinconce, face au téléviseur, les quatre protagonistes débutent une chorégraphie d’une synchronisation millimétrée. Lors de ce concours de danse en ligne, rituel hebdomadaire, Yang connaît une défaillance de son système, beug, puis s’éteint.

L’effondrement de leur structure s’amorce. La famille perd son élément de lien, leur générateur de complicité. La complexité des relations qui s’exercent entre Jake, Kyra et Mika se voit mise à nue, démunie de la présence occultante du robot. La famille se met en quête ; sauver ce qu’il reste du robot. Pour pallier la peine, il faut souvent essayer de comprendre. Comment est-ce arrivé ? Qui est en cause ? Pourquoi ce moment-là ? C’est à travers une autopsie de son système, que la famille découvre que Yang a, depuis sa conception, capturé des fragments de sa vie, enregistrés dans une mémoire interne. Jake se lance alors dans l’exploration de ce monde, dans son passé et celui des autres.

La science-fiction réinventée

Kogonada filme le futur de manière organique

L’espace-temps se fragmente en trois parties, à mesure que la recherche de réponses menée par Jake avance. Nous naviguons à travers un rythme cyclique entre la maison familiale, la forêt environnante, et leur voiture futuriste. Kogonada filme le futur de manière organique, par l’unité chromatique qui se dégage de chaque plan, et les décors oscillants entre Bahaus et minimalisme. La mise en scène se démarque par cette union, combinant science-fiction et sobriété. Cette association de genre plutôt rare est d’une originalité déstabilisante. On a presque l’impression que les humains ont fusionné avec la technologie dans leur rapport quotidien aux machines. Les vents qui soufflent dans la forêt, les feuilles de thé qui tournoient dans l’eau chaude, cohabitent avec les voitures sans chauffeurs et l’omniprésence de la domotique. Finalement, malgré le poids affectif de la perte de Yang, une certaine sérénité règne. Kogonada trouve sa maîtrise dans le lâcher-prise, comme si l’action dirigeait le mouvement de la caméra, et non l’inverse. Chaque lieu communique avec le suivant et provoque des éveils réflexifs pour Jake. Car en tentant de réparer Yang, il va se confronter à sa propre condition. Une réelle transformation du statut du fils-robot s’opère à travers les yeux du père, comprenant par la mort l’importance du vivant.

Survivre au deuil

Au départ motivée par la douleur de sa fille, sa quête devient une réelle obsession. Jake se fascine pour les souvenirs de Yang, spectateur passif des vies multiples de son compagnon de route. En prenant conscience de l’immensité des instanés capturés par Yang, il se rend compte de la fugacité de sa présence humaine sur Terre. Yang devient un témoin de l’existence, ce qui survivra à l’Homme. Il a connu d’autres vies, d’autres familles. Personnage pragmatique, Jake est réticent à certaines formes d’avancées techniques. On décèle chez lui une légère technophobie, notamment sur la question du clonage ; il tente en vain de survivre au progrès. Tenancier d’une échoppe de thé, son travail renforce l’exotisme qui se dégage de cet homme. En découvrant les souvenirs de son pseudo-fils, il se rapproche de ce mort qu’il n’a jamais compris. En cela, Colin Farell excelle à transmettre ce qui ne peut se dire. Ce film fait écho à un processus devenant de plus en plus récurrent dans les techniques de robotique contemporaines. La manière d’appréhender l’altérité machinique se transforme, passant de l’anthropomorphisme physique, aujourd’hui constant et parfait, à une forme d’anthropomorphisme social. La réponse des personnages à la suite de l’arrêt technique de Yang est celle de la perte d’un proche ; au-delà du mimétisme comportemental, on confère au robot un réel statut social et familial. En cela, After Yang propose un futur de coexistence, questionnant la responsabilité de l’Homme envers ces autres que nous créons.

  • After Yang, un film de Kogonada, avec Colin Farrell, Jodie Turner-Smith, Malea Emma Tjandrawidjaja, en salles le 6 juillet 2022.

 


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