“L’erreur n’est pas humaine, elle est irréversible”

Albert Gleizes, Les baigneuses, 1912
Albert Gleizes, Les baigneuses, 1912

C’est avec un grand plaisir que ce mois-ci, Zone Critique vous propose de découvrir un extrait du recueil “Inertie Créatrice”, auto-édité par le jeune écrivain d’origine perse ShaM. Atypiques et désabusés, tels sont en deux mots les écrits que nous donne à lire ShaM dans ce premier recueil de textes: la mort, la littérature,  l’Etranger même y séjournent et nous convient à les rejoindre le temps de la lecture. Sincère et directe comme un uppercut, grinçant et ironique, pessimiste et déboussolant, “Inertie créatrice” est une invitation à un voyage d’un genre nouveau et peuplé d’ombres inquiétantes

«J’ai compris alors qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s’ennuyer. » Albert Camus, L’étranger, 1942, P.II Ch. 2

Lorsque la ligne a été franchie j’avais toujours la possibilité de reculer. Ce n’était qu’un petit pas. La ligne n’était qu’imaginaire. Je n’avais qu’à faire un tour sur moi-même, ou une petite rotation à 45 degrés. Personne ne s’en serait aperçu. J’aurais inventé une histoire de bousculade pour justifier le franchissement de la ligne. Et puis ils auraient oublié…

Mais je l’ai bien franchie la ligne, appelez-la rouge, jaune ou verte, moi je l’appelle La Blanche. Bien plus tard ces imbéciles m’ont reproché d’avoir pris cette décision. Leur faire comprendre que je n’ai pris aucune décision, que cela est ou que cela a été indépendamment de ma volonté. Pas que je ne le voulais pas, mais cela s’est passé. J’ai franchi la ligne. Je n’ai pas le souvenir d’avoir poussé sur mes jambes pour faire un pas (je m’en serais souvenu d’un effort si considérable) mais voilà, ils m’ont ordonné de constater la réalité : effectivement, j’avais bien franchi la ligne…

“Pas que je ne le voulais pas, mais cela s’est passé. J’ai franchi la ligne.”

J’ai essayé, certes un peu maladroitement (je n’étais pas habitué à parler, je me contentais des mots vitaux : soif, faim, dormir, drogue), de leur faire comprendre – maintenant que j’étais en prison – que je n’avais pris aucune décision. Qu’ils pouvaient me punir, je ne résisterai pas tant que mes besoins vitaux seront assouvis, mais pourvu qu’ils cessent d’associer mon nom à cette saleté de décision. J’aurais dû m’en apercevoir qu’ils n’allaient rien comprendre, ces robots qui n’avaient que l’apparence humaine. Leur questionnaire reflétait leur façon de penser à ces machins pas assez robots pour être efficaces et réguliers et pas assez humains pour comprendre la contradiction.

– Riche ou pauvre ?

– Ni l’un ni l’autre.

– Classe moyenne ?

– Peut-être.

– Heureux ou malheureux ?

– Vraiment ?

– Oui.

– Un truc entre deux parce-que bon…

– Bon je mets malheureux.

– Grand ou petit ?

– Faible ou fort ?

– Abruti ou intelligent ?

– Pour ou contre le système ?

– Vous avez décidé ou vous n’avez pas décidé ?

– Je ne me souviens pas d’avoir décidé mais je ne pense pas non plus que je n’ai pas décidé…

– Puisque vous l’avez fait je mets que vous avez décidé. Vous comprenez, le droit a besoin de clarté, c’est oui ou non. Si c’est oui il y a une sanction si c’est non … bah pas de sanction.

Je connais leur connerie du droit. C’est comme un rideau cette pourriture. Comme le rideau de Mahdi. Le douzième imam chiite s’est caché derrière ce rideau quand les « cruels » sunnites sont arrivés pour l’égorger gratuitement. Ils ont ouvert le rideau, il n’était plus là. C’est devenu le messie des chiites (concurrence déloyale du christianisme oblige).

Ils se disent laïcs mais ils sont tous chiites. Ils se cachent derrière leur rideau à eux, le droit, et là tout passe par magie. Les gens l’acceptent, comme les chiites avec Mahdi. Mon tort a été de ne pas créer mon petit rideau à moi. J’aurais bien trouvé un truc que j’aurais appelé Mahdi. Meursault avait un Mahdi. Le reflet du rayon de soleil sur son couteau. Voilà une explication, les rationnels seront satisfaits.

J’aurais dû moi aussi inventer un rideau pour me débarrasser de leur connerie ! Je n’avais pas mangé, mes jambes ont fléchi et malencontreusement j’ai franchi la ligne. Je me suis endormi pendant quelques instants et en me réveillant j’étais de l’autre côté de la ligne.

Peu importe. Il fallait donner à ces chiens leur petit Mahdi pour qu’ils s’amusent.

Inertie créatrice, ShaM, 2012, 54 pages, auto-édition, 3,50 euros.

Contacter l’auteur: shambook@hotmail.fr


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