Les filles

Les filles

Les filles se retournent toujours. Pour voir si on n’a rien laissées derrière. Une trace de sang. Sur sa jupe, son pantalon, sur son siège, sur les chiottes. Ne pas faire tâche. Se dire à l’oreille d’un air timoré « t’aurais pas une serviette ou un tampon, s’il te plait ». Nos mères nous apprennent très vite à avoir honte de notre corps et de ce qu’il peut en sortir. Mais c’est pas tellement de leur faute. Elles ont été des filles elles aussi. C’est peut-être pour ça que nos histoires pendant longtemps sont restées inécrites. Autrement, de notre sang nous aurions fait des peintures pariétales à en faire pâlir les hommes préhistoriques. Nous, filles, notre destinée c’est de devenir femme. Des menstruosités de la Nature. Des dichotomies originelles.

[ tu l’as dans la chair/ tiens la donc la chienne]

Continuellement en équilibre entre ces deux entités opposées, imposées. Moi j’ai choisi : j’aime bien l’idée d’être une chienne. Ma mère m’avait raconté qu’à ma naissance j’avais du sang qui sortait un peu de ma chatte. Paniquée, elle avait appelé la puéricultrice. La dame lui a dit qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que parfois les filles ont leurs règles en sortant du ventre. Maman me disait que j’avais même du lait qui sortait de mes tétons quand on les pressait un peu avec les doigts. Peut-être que dans ma vie antérieure j’étais une chienne qui a fait une fausse couche.

Moi un jour, de ma chatte j’en ai vu sortir la vie. Je l’ai tenu dans la paume de ma main et puis j’ai tiré la chasse. Je peux dire qu’elle n’est pas plus grande que ma ligne de destin, la vie.

Et le surlendemain je suis allée travailler comme si de rien n’était alors que non. « A 30 ans les bébés normalement on les faits ». C’est ce que tout le monde me disait. Y’a même un gars qui m’a dit sans savoir : « c’est n’importe quoi les filles qui avortent. C’est un crime et en plus c’est pas bon pour la santé » Moi j’ai dit que ça m’était jamais arrivée. C’est pas tellement un mensonge. Mon amoureux voulait que je fasse comme si ça ne m’était jamais arrivé. Donc j’ai fait comme si. Comme toutes les autres avant moi. Et jusqu’à présent, ça a l’air de marcher.

Quand j’ai mes règles, j’ai l’impression que quelqu’un veut me faire payer quelque chose. Tellement les douleurs sont foudroyantes presque divines. Mais me faire payer quoi ? De pas avoir été enceinte ? Je ne sais pas.

Je me souviens d’une fois, plus jeune, les douleurs étaient tellement fortes, je pensais que j’allais mourir. Je fermais les yeux en attendant que le mal passe. Mais c’était comme une pléthore de brèches qui s’ouvraient et se refermaient, en relais. Une rengaine affreuse. 

Depuis toujours, je voue une passion pour les grandes mystiques chrétiennes : Catherine, Angèle, Marguerite et les Thérèse. Alors je m’imaginais que je vivais un épisode mystique. Ça y’est, j’allais enfin rejoindre le Christ. Moi, debout et chancelante, le sang en évidence, coulant entre mes cuisses et dans le cœur, comme des stigmates. Prête à tout pour s’approcher enfin du mystère de la passion. Deux antidouleurs et un verre d’eau après, l’extase était finie. C’était certainement l’extase la plus courte de l’histoire.

J’ai une amie qui a tellement peur de ses maux qu’elle n’ose pas aller chez la gynéco. De peur qu’on lui annonce qu’elle ait une endo. Alors elle préfère souffrir de plus en plus fort plutôt que d’avoir ce mot collé à son corps. C’est pourtant la fille la plus perspicace que je connaisse. Elle a sa lune en lion, comme moi, et le verbe tranchant comme un garçon.

Peut-être que c’est ça être une femme, être douce et meurtrière. Incarner à la fois l’arme et la blessure. On a tous les pouvoirs de l’existence en nous. Ce n’est pas une exagération que de dire que nous sommes des dieux.

  • « Les filles », 2025, Anne-Laure GANGA.


Publié

dans

par

Étiquettes :

Commentaires

Laisser un commentaire